Article | Thomas Hirschhorn sur l’hyperconsommation et la résistance | esse arts + opinions

Article | Thomas Hirschhorn sur l’hyperconsommation et la résistance

  • Thomas Hirschhorn, Das Auge (The Eye), 2008, The Power Plant, Toronto, 2011. © Thomas Hirschhorn / SODRAC (2012) | Photo : Steve Payne
  • Thomas Hirschhorn, Crystal of Resistance, Biennale de Venise, 2011. © Thomas Hirschhorn / SODRAC (2012). Photo : Romain Lopez, permission de l’artiste | courtesy of the artist

Thomas Hirschhorn sur l’hyperconsommation et la résistance
Par Michael DiRisio

Dans une entrevue accordée récemment, l’artiste contemporain suisse Thomas Hirschhorn s’est lancé à lui-même un défi, que ses œuvres récentes Das Auge> (L’œil) (2008, 2011) et Crystal of Resistance (2011) semblent avoir relevé avec une implacable vigueur. Le défi s’est présenté sous la forme d’une question : « Suis-je capable de créer des formes qui vont au-delà [des] faits et des critiques habituels relatifs à la consommation (1) ? » Même si ce défi se rapporte au travail antérieur de Hirschhorn, il reflète des préoccupations qui sont toujours actuelles chez l’artiste. Dans la société occidentale, les « faits habituels » relatifs à la consommation semblent concerner essentiellement des éléments matériels, plutôt qu’immatériels. De plus, ces éléments matériels se réduisent à ce qui est inorganique, comme en témoigne l’importance centrale qu’accorde la société aux biens de consommation plutôt qu’à la conscience des consommateurs. La consommation est habituellement considérée comme l’utilisation, l’épuisement et la mise au rebut de biens de base, souvent issus de la production de masse. Les critiques de la consommation formulées par les discours conventionnels se limitent par conséquent à la surconsommation de ces biens et au gaspillage qui s’ensuit

La critique de Hirschhorn va au-delà de ces points de vue conventionnels pour adopter une vision plus large qui englobe la consommation tant de l’inorganique que de l’organique, en tenant compte des corps humains et non humains, ainsi que l’hyperconsommation de l’immatériel, soit les comptes rendus et les récits de crises humaines. Cette perspective nouvelle s’exprime dans les textes et les matériaux que l’on retrouve dans ses installations immersives grand format. Précisons que même si le mot « installation » est le terme qui désigne habituellement le type d’art pour lequel Hirschhorn est le mieux connu, il s’agit aussi d’un mot auquel il s’oppose. Il préfère appeler ses expositions des « étalages », en raison des connotations politiques et commerciales de ce mot (2). Cette optique politique et commerciale ressortait clairement, même si elle était exprimée au moyen de constructions chaotiques et désordonnées, dans Das Auge.

Récemment exposée à la galerie d’art contemporain Power Plant, à Toronto, Das Auge est une exposition immersive dérangeante dont l’idée de départ était un œil ne pouvant voir que du rouge (3). Politique et subversive, l’exposition foisonnait d’objets disparates issus de la vie courante et d’objets éphémères associés aux manifestations de protestation, combinés pour produire d’étranges formes sculpturales entourées de briques rouges grossièrement dessinées et ornées de bannières et de drapeaux de divers pays. Même si Das Auge a été présentée pour la première fois à la Sécession viennoise, en 2008, elle fait directement référence aux turbulences actuelles de la politique canadienne, en particulier en ce qui a trait à la chasse aux phoques. Hirschhorn s’est inspiré d’une photographie trouvée représentant un groupe de militants canadiens qui, pour protester contre la chasse aux phoques, avaient construit une structure ad hoc constituée de ce qui semblait être des boîtes recouvertes de draps blancs, sur lesquelles avaient été déposés des phoques en peluche. Les phoques et les draps avaient été aspergés de peinture rouge représentant du sang (4). Cette esthétique ad hoc s’apparente à celle des œuvres de Hirschhorn en général, et la reconstitution qu’il a faite de cet étalage de phoques ensanglantés s’accorde bien avec le motif férocement rouge qui caractérise l’œuvre. Ici, Hirschhorn va au-delà de la critique traditionnelle de la consommation, dont la portée étroite n’englobe que les objets inorganiques ou inanimés. En étendant cette critique aux corps vivants, il effectue une importante transition, d’ordre éthique et idéologique.

Son discours n’a toutefois pas seulement pour objet le corps animal, car il utilise des mannequins anthropomorphes lors des fréquentes inclusions, dans ses œuvres, de ce qu’il désigne comme des « subjecters ». Lorsque Hirschhorn discute de son travail, le terme « subjecters » fait référence aux mannequins qu’il utilise, qui peuvent être transpercés de clous, découpés en morceaux ou, comme dans Das Auge, vêtus de manteaux de fourrure qui ont aussi été aspergés de peinture rouge. Il fait remonter l’origine de l’utilisation des mannequins en art visuel à l’époque des dadaïstes et des surréalistes, et s’inspire de la démarche de ces artistes, qui subvertissaient l’utilisation de faux corps humains initialement prévus pour un étalage commercial (5). Ce corps humain artificiel, qui existe en tant que véhicule pour des biens commerciaux tout en étant lui-même un produit commercial, constituerait une matière intéressante pour la discussion sur le corps contemporain tel qu’il existe dans la société de consommation. Il est également intéressant de noter que, pour autant que je sache, Hirschhorn n’a jamais exposé de « subjecter » en position assise. Cette perpétuelle station debout pourrait-elle découler de l’importance qu’il accorde à l’acte de résistance ?

En abordant les excès humains, Hirschhorn fait passer son champ d’observation de l’individu à la multitude et exprime sa préoccupation devant les effets des catastrophes sur l’humanité. Cela donne lieu aussi à un changement terminologique, puisque Hirschhorn ne fait plus simplement référence à la consommation, mais à l’hyperconsommation (6). En englobant l’immatériel autant que le matériel, cette prise en compte de l’hyperconsommation contribue à élargir sa démarche bien au-delà de la critique traditionnelle de la consommation. Pour Das Auge et Crystal of Resistance, Hirschhorn a utilisé un grand nombre d’images de survivants et de victimes de catastrophes – naturelles et militaires –, dont beaucoup apparaissent sur des photographies bon marché et des photocopies d’images trouvées sur Internet. Leur faible valeur de production situe ces images davantage dans la sphère du quotidien que dans celle des beaux-arts. Crystal of Resistance, imposant étalage érigé dans le pavillon suisse lors de la Biennale de Venise, en 2011, comportait une abondance d’objets banals – des télévisions aux cotons-tiges – combinés et reliés les uns aux autres avec du carton, du ruban d’emballage et d’autres matériaux d’usage courant, pour former un assemblage d’apparence très précaire.

Préoccupation conceptuelle centrale chez Hirschhorn (7), la précarité constitue un aspect essentiel de son intérêt pour les crises et l’hyperconsommation. Cette insistance sur la précarité et les crises rappelle certaines réflexions politiques et socioéconomiques très actuelles (8) et attire l’attention sur l’asymétrie des relations internationales, qui sont de plus en plus influencées par le capitalisme multinational (9). Hirschhorn n’aborde pas que les catastrophes elles-mêmes, mais l’hyperconsommation des images et des histoires portant sur ces catastrophes (10). Même si l’échange interpersonnel qui est de mise dans les émissions de nouvelles et les divers réseaux d’Internet où ces images et ces histoires apparaissent est entièrement immatériel, il s’agit tout de même d’une forme réelle et significative d’hyperconsommation.

En lien avec son intérêt pour les catastrophes qui touchent l’humanité, Hirschhorn s’intéresse aussi au chaos en tant qu’approche structurante de ses étalages, en tant qu’indication de la forme que prend l’hyperconsommation et en tant qu’outil de résistance. Nombre de ses étalages apparaissent désordonnés, dénués de tout principe organisateur précis au-delà des motifs abstraits qu’il a adoptés, soit le rouge pour Das Auge et les cristaux pour Crystal of Resistance. Les étalages abordent les thèmes et les contenus discutés d’une manière apparemment spontanée et désorganisée. Les thèmes sont également fréquemment marqués par des perturbations et des interruptions. Loin d’enlever quoi que ce soit à l’œuvre, ces contradictions réussissent plutôt à renforcer son existence en tant que paradoxe et en tant qu’œuvre devant être non pas interprétée mais explorée.

Ces perturbations et contradictions reflètent aussi la forme que prend l’hyperconsommation par la société des images et des histoires émanant des crises. Vu l’instantanéité et la simultanéité qui caractérisent aujourd’hui la diffusion des nouvelles et la communication sur Internet, ces perturbations et contradictions sont presque inévitables. Les bulletins de nouvelles et les blogues ne peuvent pas tous être en accord les uns avec les autres, et la pluralité des points de vue est consommée, ou plutôt hyperconsommée, à un rythme déroutant.

Hirschhorn accorde aussi de la valeur au chaos en raison de sa relation avec la résistance. Il affirme que « le chaos est un outil et une arme pour affronter le monde, qui est chaotique, mais pas dans le but de le rendre plus calculé, plus discipliné (11)... » Le chaos est vu ici non seulement comme un moyen, mais aussi comme une fin, laquelle fait œuvre de résistance par son caractère chaotique, précisément. Le chaos en tant que résistance semble entretenir un lien avec l’utilisation que fait Hirschhorn d’Internet et sa façon de voir ce médium, dont la configuration en rhizomes est quasi chaotique. Mais son intérêt pour Internet semble aller au-delà des banques d’images et d’information qu’il peut utiliser pour la construction de ses étalages, au-delà de l’existence de la Toile en tant que médium d’hyperconsommation. Ainsi, Internet peut aussi être considéré en tant qu'outil de résistance, comme en témoigne le rôle qu’il a joué lors de récents soulèvements et révolutions politiques – le Printemps arabe et les mouvements Occupons, par exemple. Même dans sa propre pratique, Hirschhorn utilise Internet pour mettre de l’avant des points de vue et des modes de résistance non conventionnels. En marge de Crystal of Resistance (12), il a créé un site web qui comportait un grand nombre de croquis préliminaires ainsi que des images et une vidéo de l’exposition, et des textes signés par l’artiste et par divers critiques d’art. Le site contribuait à approfondir et à enrichir l’expérience que procurait l’exposition, tout en permettant aux visiteurs de mieux saisir les connotations politiques et conceptuelles du travail de l’artiste.

Ce point d’entrée dans l’œuvre est important vu le désir manifesté par Hirschhorn de rejoindre non seulement un auditoire familiarisé avec les arts, mais aussi un « public non exclusif (13) ». Dans Art et multitude, ouvrage publié récemment par le philosophe politique Antonio Negri, l’artiste est décrit comme étant l’intermédiaire entre l’« action collective » et l’« événement de libération (14) ». Ce sont les points de vue originaux exprimés par les artistes qui leur permettent d’engager avec le public un dialogue sur les modes de résistance et de libération. Hirschhorn semble être d’accord avec cette idée, ayant lui-même affirmé que sa capacité d’entrer en rapport avec les gens et de résister était une caractéristique centrale et déterminante de l’artiste. Comme l’écrit Hirschhorn : « L’art – parce qu’il est l’art – est résistance (15). »

[Traduit de l’anglais par Gabriel Chagnon]

NOTES
(1) Abraham Cruzvillegas, « Thomas Hirschhorn », New York, BOMB, no 113 (automne 2010).
(2) Claire Bishop, Installation Art, Londres, Tate Publishing, 2005, p. 123.
(3) Gregory Burke, « Interview with Thomas Hirschhorn », site web de Power Plant [consulté le 9 mars 2011].
(4) Thomas Hirschhorn, conférence : « Thomas Hirschhorn on Das Auge (The Eye) », 24 février 2011, http : //vimeo.com/22258270 ? ab.
(5) Ibid.
(6) Abraham Cruzvillegas, loc. cit.
(7) « Statement », site web de Crystal of Resistance, www.crystalofresistance.com/statement.html [dernière consultation le 7 janvier 2012].
(8) Michael Hardt et Antonio Negri, Empire, Cambridge, Harvard University Press, 2001, voir partie 2.1, en particulier la section sous-titrée « Modernity as Crisis », p. 74-78.
(9) Fredric Jameson, Representing Capital, Londres, Verso, 2011, en particulier le chapitre 7, « Political Conclusions », p. 139-151.
(10) Abraham Cruzvillegas, loc. cit.
(11) Abraham Cruzvillegas, loc. cit.
(12) L’adresse du site web est www.crystalofresistance.com. À noter que le site est devenu inactif à la fin de janvier 2012.
(13) Thomas Hirschhorn, dépliant sur Crystal of Resistance, p. 3.
(14) Antonio Negri, Art et multitude, Paris, éditions Mille et une nuits, 2009, p. 101.
(15) « Statement », site web de Crystal of Resistance, loc. cit.

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