Dossier | Survivre par-delà la ligne verte | esse arts + opinions

Dossier | Survivre par-delà la ligne verte

  • Johnny Alam, Beirut’s Green Line, 2015. Photo : permission de l’artiste
  • Lamia Joreige, Images tirées de la vidéo, Here and Perhaps Elsewhere, 2003. Photos: ©Lamia Joreige, permission de l'artiste et Taymour Grahne Gallery, New York

Survivre par-delà la ligne verte
Par Mirna Boyadjian

Une image réalisée en 1982 par le photojournaliste franco-iranien Abbas montre, au milieu des édifices en ruine du centre-ville de Beyrouth, une rue entièrement recouverte d’une végétation dense qui s’étend au loin, indéfiniment. Durant la guerre civile libanaise de 1975 à 1990, la rue de Damas se transforma en un no man’s land désigné sous l’appellation de « ligne verte (1) » en raison de la verdure des plantes sauvages qui avaient envahi ses espaces désertés. De la place des Martyrs vers le Mont-Liban, la rue de Damas constituait le lieu de démarcation entre deux secteurs de la capitale, chacun étant défini par une identité confessionnelle. Beyrouth-Est était majoritairement contrôlée par les phalangistes chrétiens et Beyrouth-Ouest, par les partis musulmans, l’Organisation de libération de la Palestine (OLP) et les gauchistes révolutionnaires.

La « ligne verte » fut le terrain de combats meurtriers entre les milices chrétiennes et musulmanes, sans oublier les affrontements entre les groupes de même confession ainsi que les milliers d’enlèvements – un espace redoutable donc, qu’il valait mieux éviter. C’est pourquoi la plupart des Beyrouthins nés pendant la guerre ne traverseront la ville qu’à partir de 1989, au moment où l’accalmie regagne le territoire. Dans Je me souviens, la bédéiste Zeina Abirached fait état de cette réalité en racontant comment, plus jeune, elle s’étonnait que les gens de Beyrouth-Ouest parlent la même langue qu’elle, alors qu’elle avait l’impression de visiter un pays étranger (2). Souvent comparée au mur de Berlin (3), la « ligne verte » représente une frontière qui n’a évidemment rien d’une simple ligne.

Artiste et commissaire de l’exposition Art on a Green Line (4), Johnny Alam s’est intéressé aux origines de cette ségrégation territoriale des groupes en fonction de leur confession en revisitant une période historique déterminante qui jette un éclairage complexe sur ce phénomène injustement réduit à une simple opposition entre musulmans et chrétiens : 1920-1943, période où le Liban s’est retrouvé sous tutelle française. Le collage Beirut’s Green Line consiste en la superposition d’une carte de la « ligne verte » élaborée par l’Université américaine de Beyrouth (en collaboration avec le Collège universitaire d’Østfold, en Norvège) (5) à l’issue de la guerre civile à une carte de Beyrouth datant de 1920-1943. À la suite du démantèlement de l’Empire ottoman vers 1920, la Société des Nations avait mandaté la France pour développer certaines régions, ce qui occasionna une redéfinition géopolitique sans précédent. D’ailleurs, l’annexion de Beyrouth au moutassarifat du Mont-Liban, ancienne subdivision de l’Empire, en découle directement et préside à la constitution de l’État libanais tel qu’on le connait aujourd’hui.

La superposition des deux tracés cartographiques incite à un examen attentif du rôle de l’intervention coloniale française dans la construction d’une histoire du Liban qui ne cesse d’être l’objet de controverses (6). Selon Alam, les livres scolaires contribuent à nourrir un imaginaire de la division confessionnelle à l’aube de la fondation de l’État-nation de 1920. Ce discours entretient l’interprétation selon laquelle les chrétiens étaient favorables à l’État-nation, au contraire des musulmans, qui auraient souhaité participer d’une grande nation arabe (7). Or, on ne fait aucun cas de l’intérêt à la fois idéologique et politique de la France vis-à-vis de l’Empire dans son soutien à la communauté maronite chrétienne du Mont-Liban dès les années 1840, soit après les hostilités entre les maronites et les druzes, ce qui appauvrit du même coup la possibilité d’une explication nuancée. En plus de s’interroger sur la division du peuple libanais en regard de son histoire coloniale, Alam met en évidence la difficulté qu’a à ce jour le gouvernement libanais, dont le partage du pouvoir s’effectue au prorata des différentes confessions, à faire consensus quant à l’histoire contemporaine du pays (8). Des désaccords subsistent dans l’imaginaire collectif malgré les efforts de reconstruction physique de la ville au lendemain de la guerre. Dans ce contexte, le tracé de la « ligne verte » exécuté par l’artiste à l’aide d’un fil vert rappelle la suture chirurgicale d’une blessure profonde. Cette métaphore a également été utilisée en 1996 par l’architecte Joseph L. Nasr pour critiquer le réaménagement radical de la « ligne verte » – surtout la zone du centre-ville – par un gouvernement prônant l’amnésie collective : « Au lieu de laisser cette blessure profonde “guérir” et se cicatriser d’elle-même, on a décidé dans les deux cas [à Berlin et à Beyrouth] de la “suturer, ” c’est-à-dire de recoudre le tissu urbain de manière planifiée, chirurgicale (9). » La guérison ne pourra s’effectuer au rythme de la reconstruction matérielle. Pour Alam, elle nécessite une relecture profonde de l’histoire.

Hassan Choubassi conçoit en 2005 un système de transport souterrain de Beyrouth qui emprunte la syntaxe visuelle des plans de métro que l’on retrouve dans la plupart des grandes villes. Seulement, Beirut Metro Map évoque un métro fictif, car à Beyrouth, il n’en a jamais existé. Dans l’axe nord-sud se tient la fameuse « ligne verte », laquelle semble de part et d’autre infranchissable par les lignes du métro en provenance de l’est ou de l’ouest. La seule manière de traverser consiste à opter pour l’un des sept points de passage piétonniers établis à des endroits précis. C’est à la lecture des légendes que se révèle la dimension hautement symbolique de la démarcation, qui, malgré la fin de la guerre, n’a rien perdu de sa prégnance. Voici ce qu’indique, par exemple, le passage de Barbir à Hippodrome : « Pour aller d’UL Fine Arts II au Barometre dans le quartier de Hamra, prenez la ligne E1 en direction Charles-Helou–Port jusqu’à Hippodrome. Jamila Haboush s’est rendue à Beyrouth-Ouest par le passage du Musée afin de récupérer la dépouille de son mari, chauffeur de taxi, qui a été tué en conduisant des passagers à l’aéroport de l’autre côté de la ville (10). » La référence aux évènements tragiques (fictifs ou réels) liés à la guerre déroute, car, à première vue, le plan ressemble à n’importe quel autre. Pourtant, ses informations tranchent avec celles que donnent d’habitude les cartes de métro. Cette stratégie densifie la ligne, lui donne une consistance au-delà de son invisibilité. Si le système de transport relève de l’imagination, il confère néanmoins une tangibilité à cette « ligne fantôme » qui a eu des « conséquences réelles sur les déplacements humains (11) ».

Les passages piétonniers font ici écho aux postes de contrôle improvisés des différentes milices le long de la « ligne verte », où des milliers de personnes ont été enlevées pendant la guerre. Dans le film Here and Perhaps Elsewhere (2003), Lamia Joreige déplace la perspective en adoptant une approche ethnographique pour étudier ce phénomène. « Connaissez-vous des gens qui ont été enlevés ici durant les hostilités ? » demande l’artiste aux habitants qu’elle croise en suivant le tracé de la « ligne verte ». Munie d’une caméra, l’artiste entreprend une enquête de terrain visant, non pas à retrouver les disparus, mais à évoquer leur souvenir par le récit des survivants. Pour établir un contact avec eux, Joreige leur tend des clichés de la ville réalisés pendant la guerre. Captivés et émus, certains observent les images avec intensité en se remémorant le passé ; certains préfèrent taire le nom des disparus alors que d’autres témoignent avec précision d’évènements tragiques, allant même jusqu’à montrer des portraits photographiques. Ainsi, il est remarquable d’éprouver, par l’intermédiaire des témoignages, le lien qui unit tous ces individus par la perte d’un ou de plusieurs êtres chers, et ce, par-delà leur confession. Cette impression est d’autant plus saisissante quand, au hasard d’une conversation, un homme dévoile à l’artiste des détails insoupçonnés sur la disparition de son oncle Alfred Junior Kettaneh. Joreige nous laisse donc pressentir à la fois l’ampleur du deuil collectif et l’actualité de la « ligne verte », à savoir sa réalité vivante et quotidienne.

C’est à une vitalité qui persiste en dépit de la guerre qu’en appelle l’essai photographique (12) de Fouad Elkoury. En temps de guerre, vie et mort s’entrelacent dans une coexistence fragile. Un passage se démarque à cet égard. Retourné à Beyrouth en 1982 après un long séjour à Paris, le photographe raconte qu’il fut tout d’abord ébranlé de voir des Israéliens en chair et en os, puis d’avoir à traverser sa ville « pour rejoindre la zone Ouest, en courant par précaution à travers le dédale des ruelles, en rasant les murs jusqu’à la porte du Musée, qui était la ligne de démarcation entre les deux zones ». Les risques courus par Elkoury en parcourant la « ligne verte » pour atteindre sa demeure n’épuisent en rien la force de la vie, comme le montre si bien la suite du récit. Une fois entré dans sa maison, sale et vide, écrit-il, il découvrit, « dans la cuisine, miraculeusement, [que] le réfrigérateur fonctionnait. Dans le réfrigérateur, miraculeusement, il y avait une bouteille toute fraiche d’orangeade gazeuse [...]. Ainsi, après 74 heures d’un voyage compliqué et épuisant (13) », il s’installa sur son balcon, un verre de jus à la main, heureux de se sentir à Beyrouth. C’est cela qu’il souhaitait immortaliser et montrer au reste du monde.

NOTES
(1) Le toponyme « ligne verte » fut également employé en référence aux frontières établies par les accords d’armistice israélo-arabe de 1949, qui ont présidé à la fondation de l’État d’Israël.
(2) Zeina Abirached, Je me souviens, Paris, Éditions Cambourakis, 2008.
(3) Joseph L. Nasr, « Beirut/Berlin: Choices in Planning for the Suture of Two Divided Cities », Journal of Planning Education and Research September, n° 16 (1996), p. 27-40.
(4) Cette exposition s’est tenue au Carleton Curatorial Laboratory de la galerie d’art de l’Université Carleton du 19 janvier au 14 avril 2015. Les œuvres que j’aborde dans ce texte y étaient présentées.
(5) « The Beirut Green Line, 1975-1990 », Al Mashriq, The Levant: Cultural riches from the countries of the Eastern Mediterranean, [consulté le 1er septembre 2015].
(6) Une seconde proposition artistique, Origins of the Green Line: A Media Archeology (2015), s’avère fortement révélatrice pour ce qui est de remettre en question la disparité narrative entre le récit historique libanais et celui élaboré par les Français concernant les massacres de 1841 et de 1860 entre chrétiens et druzes du Mont-Liban, région qui deviendra le moutassarifat du Mont-Liban avant d’être annexée à Beyrouth sous l’impulsion coloniale française.
(7) Johnny Alam, Art on a Green Line, [consulté le 1er septembre 2015].
(8) Nombre d’articles portent sur cette question. Voici celui paru dans le quotidien La Presse à l’occasion du 40e anniversaire de la guerre civile le 13 avril 2015 : Andréane Williams, « Liban : la guerre civile, ou l’oubliée des manuels scolaires », La Presse, 13 avril 2015, [consulté le 1er septembre 2015].
(9) Joseph L. Nasr, op. cit., p. 28. [Trad. libre]
(10) Hassan Choubassi, « Beirut Metro Map », Mapping Beirut, 22 décembre 2009, [consulté le 10 septembre 2015]. [Trad. libre]
(11) Tim Ingold, Une brève histoire des lignes, Paris, Zones Sensibles, 2013, p. 70.
(12) Fouad Elkoury, Écrit sur l’image. Fouad Elkoury. Beyrouth aller-retour, Paris, Éditions de l’Étoile, 1984, p. 41.
(13) Ibid.

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