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Article | Stéphane Gilot, Multiversité/Métacampus

  • Stéphane Gilot, MULTIVERSITÉ/Métacampus (Dernier baiser), détail de l'installation, 2012. Photo : Stéphane Gilot, permission de l'artiste et de la Galerie de l'UQAM, Montréal

Stéphane Gilot, Multiversité/Métacampus
Par Ariane De Blois

C’est avec une exposition des plus à propos que la Galerie de l’UQAM, en présentant Multiversité/Métacampus de Stéphane Gilot (1), marquait le début de sa saison 2012-2013. Lancé bien avant le « printemps érable », le projet, réalisé par l’artiste durant la saison estivale dans le cadre du programme de résidence de la galerie, souhaitait interroger, au moyen d’une installation multiforme ayant comme point de départ le campus de l’Université du Québec à Montréal, l’université en tant que lieu et institution du savoir. Alors que l’on connaît aujourd’hui l’étendue de la « crise étudiante » et le rôle moteur qu’a joué la communauté uqamienne dans le mouvement étudiant contre la hausse des droits de scolarité, on peut certainement accorder un certain « caractère prophétique » à l’entreprise artistique de Gilot auscultant, tel un géologue, les différentes strates qui composent le monde universitaire, et ce, à travers l’exemple même de l’UQAM.

Pour l’artiste, les grands aménagements architecturaux sont des terrains de jeu et d’investigation féconds qui permettent de palper les rapports que nous entretenons avec le monde et son organisation. Plus que simple matière première, l’univers bâti sert d’objet d’étude pour Gilot et se transmue en un sujet éloquent duquel jaillit non pas un, mais une multiplicité de discours. Le campus, avec son parc immobilier façonné au gré du temps et de l’histoire, et qui sous-tend avec l’architecture singulière de chacun de ses bâtiments une certaine vision du rôle de l’institution, apparaît comme un point d'appui des plus pertinents pour une coupe transversale de cette fourmilière où naissent, se cultivent et parfois meurent les rêves et les grands idéaux.

Concrètement, ,Multiversité/Métacampus s’articule autour d’une « métamaquette » du campus de l’UQAM qui, étalée au centre de l’espace d’exposition, regroupe sans discernement des modèles réduits d’édifices réels et inventés. Des immeubles phares de l’Université, tels que le Centre des sciences avec son architecture navale, le tristement célèbre îlot Voyageur avec sa carcasse toute dégarnie et le pavillon Judith-Jasmin où est sise la Galerie de l’UQAM, s’élèvent au côté de l’édifice du Libre arbitre, de la Station cinéplastique, du Pavillon de la réorganisation des sens ou encore du terrain de L’effet Humpty Dumpty — quelques chimères qui, disposées çà et là sur la plateforme, ont tout pour « tromper l’œil » du regardeur. Pas facile, entre la surdétermination de l’espace et la défamiliarisation des lieux, de s’y retrouver sans renoncer à s’y perdre.

La sensation de désorientation est d’autant plus forte qu’elle est ingénieusement amplifiée par la scénographie générale de l’installation. En effet, par un brillant jeu d’échelles et de mises en abyme, les spectateurs sont amenés à se perdre dans les méandres de l’œuvre. Placée à l’entrée de la galerie, une grande passerelle vert lime aboutissant sur une sorte de belvédère permet aux usagers d’admirer la splendeur de la cité universitaire miniaturisée. Accrochées sur un des murs, des études d’ambitieux plans architecturaux, réalisés au crayon de couleur et à l’aquarelle, avoisinent des croquis d’une Montréal futuriste esquissés à partir d’une vue aérienne (depuis une soucoupe volante ?). Sur l’un d’eux, on aperçoit des milliers de petits points rouges agglutinés le long des principales artères urbaines : un écho certain aux manifestations récentes et à la prégnance du « carré rouge » dans les rues montréalaises, mais qui, une fois campés dans un tel décor, laissent plutôt présager une ou des luttes étudiantes à venir.

À n’en pas douter, la force du travail de Gilot réside précisément dans sa manière toute particulière de conjuguer l’un et le multiple (2), le passé et le présent, la réalité et la fiction, en donnant corps, ou plutôt en « formalisant », à l’image de poupées russes qui s’emboîtent jusqu’à l’infini, l’imbrication étroite de mondes que l’on a tendance à croire parallèles. Ainsi, si l’on peut admirer à distance l’îlot contenant le « métacampus » de l’UQAM, il nous est, de toute évidence, impossible d’en saisir la totalité d'un seul coup d’œil. Le besoin de s’en approcher, certes avec nos gros sabots de géants, se fait forcément sentir, pour palper, ne serait-ce que partiellement, la vie qui fourmille en son antre. Plusieurs vidéos, insérées dans la maquette, donnent la parole à différents intervenants du milieu universitaire : leurs performances et exposés rendent compte, dans une agréable polyphonie, de la diversité des voix qui résonnent au sein du multivers.

Pour conclure, on ne pourrait passer sous silence la très belle publication Mondes modèles, coéditée par la Galerie de l’UQAM et le Musée national des beaux-arts du Québec qui présente d’ailleurs, jusqu’au 1er avril 2013, La Cité performative (2010) de Gilot (3). Abondamment illustré, le livre, un très bel objet en soi, permet de plonger rapidement dans l’univers de l’artiste. Des quatre textes fort instructifs sur sa pratique, notons plus particulièrement Babel/UQAM, un savoureux texte de « théorie-fiction » signé par Florence de Mèredieu qui, pour naviguer à travers l’œuvre de Gilot, ne se sert de rien de moins que la Bibliothèque de Babel de l’écrivain argentin Jorge Luis Borges. Or, sachant que celle-ci « contient TOUT ce qu’il est possible de concevoir et d’imaginer (4)  », la Babel/Uqam de Stéphane Gilot s’y retrouve forcément. À moins que ce ne soit le contraire ?

« Ô toi, Little Gilot in Slumberland, es-tu certain de la signification de ce que tu construis (5) ? »

NOTES
(1) Galerie de l’UQAM, Montréal, du 28 août au 6 octobre 2012
(2) Voir à ce sujet : Marie-Eve Beaupré, « Penser le monde sous la forme de l’écume », dans Stéphane Gilot, Mondes modèles, Galerie de l’UQAM et Musée national des beaux-arts du Québec, 2012, p. 57.
(3) L’œuvre, présentée au centre Optica en 2010, a récemment été acquise par le Musée national des beaux-arts du Québec.
(4) Florence de Mèredieu (2012), BORGES & BORGERS Illimited [en ligne] http : //florencedemeredieu.blogspot.ca/2012/11/en-1972-jentame-sans-le-savoir-encore.html [consulté le 7 décembre 2012].
(5) Florence de Mèredieu, « Babel/UQAM », dans Stéphane Gilot, op. cit., p. 49.

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