Dossier | Rénovation kamikaze : des formes parasites de la rénovation | esse arts + opinions

Dossier | Rénovation kamikaze : des formes parasites de la rénovation

  • Kamikaze Loggia, Pavillon de la Géorgie, vue intérieure, Venise, 2013. Photo : © Gio Sumbadze

Rénovation kamikaze : des formes parasites de la rénovation
Par Nathalie Desmet

La rénovation entendue comme volonté de transformer, d’améliorer ou de remettre en état prend, dans le contexte des pays de l’ex-bloc soviétique, un sens particulier. Depuis la chute de l’Union soviétique, un terrain permanent de reconstruction s’est ouvert. Entre transition et transformation, la rénovation, pareille à un grand chantier ouvrant droit à l’autodétermination, s’affirme à la fois comme un pari sur l’avenir et comme un désir de rompre avec le passé. Dans ce contexte, un vocabulaire spécifique, largement exploré par les artistes, s’est imposé pour désigner ses caractéristiques : « sighnaghisation (1) », « bruxellisation », « dubaïsation », « euroremont »... Ces néologismes renvoient aux politiques d’urbanisation qui visent une modernisation radicale du cadre de vie, souvent au détriment des structures urbaines existantes et de leurs habitants. Les Géorgiens et les Arméniens parlent d’« euroremont » (« eurorénovation ») pour désigner un processus qui consiste à rénover l’habitat en prenant pour modèle incontournable la mode européenne, c’est-à-dire occidentale (2). Sous couvert de rénovation, voire d’effacement des années soviétiques et de leur architecture caractéristique, les dirigeants actuels s’intéressent aussi aux quartiers historiques – qui ont traversé, intacts, l’ère soviétique – pour leur potentiel touristique. La question de la rénovation urbaine est au cœur des politiques d’occidentalisation de la Géorgie.

Les artistes sont eux aussi pris entre le désir d’effacer les traces du communisme et la nécessité de s’inscrire dans la modernité. De nombreux artistes occupent ainsi le terrain des opérations de rénovation (3). Le collectif Bouillon Group (4) s’est intéressé au quartier médiéval de Tbilissi, Betlemi, longtemps abandonné, qui fait aujourd’hui l’objet d’un projet de revitalisation urbaine (5). Betlemi est l’exemple même d’un quartier qui n’est pas encore entré dans une logique de bruxellisation. Sa caractéristique principale est d’être largement auto-organisé, aussi bien sur le plan architectural qu’économique. Le projet artistique global Betlemi Mikro Raioni (6), en 2009, reprenait le mot d’ordre de Jean-Luc Godard : « Ne change rien pour que tout soit différent (7). » Il entreprenait de cartographier et de valoriser ce quartier non stigmatisé par les microrayons (8) soviétiques ni transformé par l’embourgeoisement. Dans ce cadre, une action-performance collective de trois jours, Apartment 4, de Bouillon Group prévoyait la démolition d’un appartement typique de l’ère communiste à laquelle tout le monde pouvait contribuer. Après avoir été meublé d’objets associés à l’époque soviétique, l’appartement et ses meubles furent donc réduits à un tas de gravats. L’action se voulait une métaphore de la démolition inévitable de l’héritage patrimonial géorgien (9). Cette performance peut être perçue comme un appel au maintien du « faire soi-même » et au refus des eurorénovations (euroremont) qui uniformisent le patrimoine. Démonter, ou plutôt détruire, pour mieux « remonter » ; proposer un « remont », pour reprendre le terme utilisé en Union soviétique, pour désigner une « redécoration » qui ne serait ni à la mode européenne ni à la mode soviétique.

Avec Euroremont. A three day renovation according to the “Western” renovation standards (10), en 2010, l’artiste Nikoloz Lutidze proposait, comme un prolongement inévitable des effets de la performance de Bouillon Group, de rénover un appartement en suivant scrupuleusement les standards européens. Tbilissi semble menacée par un désir standardisé, celui de l’occidentalisation de l’euroremont qui, certes, efface l’idéologie soviétique, mais occulte également toute autre forme de rénovation. Ces propositions sont symptomatiques d’un entre-deux inconfortable qui trouve aussi un écho dans la place des artistes géorgiens sur la scène artistique internationale. Le modèle occidental qui est imposé à la Géorgie l’est aussi aux artistes qui veulent exister sur la scène internationale de l’art contemporain. Ils sont, eux aussi, pris entre la critique d’un système largement occidentalisé et la nécessité de s’y inscrire pour survivre. Dans le domaine artistique, l’ouverture brutale provoquée par la chute du système soviétique a soulevé un désir de transformation et de rénovation du système de l’art en place. Celui-ci a fini par être assimilé à une soumission au système de l’art occidental, dans la mesure où la majorité des institutions qui déterminent ce qui peut entrer ou non dans l’art contemporain viennent de l’Ouest et continuent de valider ce qui vient de l’Est. L’une des questions apparentes derrière ces pratiques de rénovation semble liée au modèle de la modernité à l’occidentale. L’érosion de l’idéologie marxiste doit-elle nécessairement laisser place à ce modèle ? Comme le soulignait Igor Zabel, à la suite de la chute du bloc soviétique, « le dualisme est aboli, les systèmes économique, politique et culturel (“libre marché”, “démocratie” et “style international”) convergent. Pourtant il subsiste une différence radicale (11) » entre l’ex-Europe de l’Ouest et l’ex-Europe de l’Est. Zabel proposait, comme solution possible à cette domination occidentale, de « concevoir une production artistique qui se développe en déconstruisant son propre cadre conceptuel et institutionnel, ce qui suppose que les artistes prennent conscience des circonstances réelles de l’œuvre (c’est-à-dire des relations constitutives en jeu dans le système artistique et de la structure de domination qui fonctionne à travers lui) pour les rendre visibles dans l’œuvre même (12) ». Le cas du pavillon géorgien de la 55e Biennale de Venise mérite de ce point de vue qu’on s’y intéresse. La Géorgie, petit pays à la production artistique méconnue – marginal sur la scène internationale – et dépourvu de pavillon permanent, a intégré cette année l’un des deux lieux majeurs de l’exposition internationale : l’Arsenal. Cependant, plutôt que d’y être hébergé confortablement, le pavillon a été conçu comme une architecture parasite posée en excroissance sur un vieux bâtiment du bout de l’Arsenal. Il s’agit d’une loggia construite en bois et en tôle par Gio Sumbadze, de l’Urban Research Lab (URL) de Tbilissi. Ce qui peut apparaître dans un contexte occidental comme une architecture low tech et durable – conforme à l’air du temps – s’apparente aux loggias bâties dans les années 1990 dans certains pays de l’Est hors de tout cadre juridique pour agrandir des logements trop petits, s’imposant comme solution de rechange à l’habitat trop standardisé des immeubles typiques de l’ère soviétique. La loggia de la Biennale, dont l’absence de véritables matériaux de récupération témoigne d’une construction sans contrainte économique et déjà bien occidentalisée, devient ici surface d’exposition pour Thea Djordjadze, Nikoloz Lutidze, Gela Patashuri, Ei Arakawa, Sergei Tcherepnin, Gio Sumbadze et pour les artistes de Bouillon Group.

Cette forme de rénovation n’en demeure pas moins une annexe parasite de l’Arsenal et révèle un désir d’auto-organisation vis-à-vis du système de l’art contemporain, sans s’en exclure tout à fait. Baptisée Kamikaze Loggia, par homophonie avec la plupart des noms de famille géorgiens se terminant en –adze, la construction évoque aussi la destinée fatale des kamikazes. La loggia, dans le contexte de la Biennale, est une façon d’affirmer une marginalité en revendiquant un certain parasitisme : s’enter sur l’Arsenal, s’y greffer littéralement, pour profiter de son hôte sans être sûr toutefois du futur que la Biennale offrira.

Pour Joanna Warsza, la commissaire du pavillon (aussi commissaire de la dernière biennale de Berlin), la loggia peut aussi faire office de commentaire sur la pétrification de Venise, une ville qui ne permet aucune construction nouvelle et qui a de moins en moins de résidents permanents, qui ne peut que se rénover en conservant l’image d’un autre temps. Le « façadisme », très en vogue actuellement dans les pays de l’ex-Europe de l’Est, est aussi l’une des politiques de rénovation urbaine les plus courantes à Venise. Le façadisme est le seul moyen de conserver l’image de la ville. En Géorgie, il donne l’illusion de préserver une certaine identité urbaine.

La Biennale de Venise est une structure ancienne, qui change peu. Elle sert à la fois d’attraction touristique et de mètre étalon pour ce qui sera reconnu sur le marché de l’art international. La Kamikaze Loggia est donc aussi une métaphore des risques que prend tout artiste appartenant aux marges lorsqu’il se rend visible dans un événement comme celui de Venise. Elle est aussi liée à une nostalgie ou, au moins, à une prise de conscience nostalgique, à un désir de rénovation qui ne correspondrait qu’à un changement éphémère. Les tentatives de rénovation que nous avons décrites plus haut sont plutôt caractéristiques d’une réflexion sur la « modernité de ce qui aurait pu être (13) ». Svetlana Boym a identifié une forme de nostalgie qui ne peut s’inscrire dans la modernité telle que nous la concevons : une aspiration douloureuse à rentrer dans un chez-soi qui n’existe plus ou qui n’a jamais existé (14). Elle considère que la nostalgie n’est pas anti-moderne, qu’elle résulte d’une meilleure compréhension du temps et de l’espace, compréhension qui rend possibles les différences entre le local et l’universel. La nostalgie est aussi une forme de rébellion contre une idée du temps, celle du progrès. L’intérêt des artistes des pays de l’ex-bloc soviétique pour la rénovation est caractéristique de cette rupture face à une certaine modernité. Ces rénovations peuvent tout à fait illustrer un épisode de ce que Boym qualifie d’histoire « off-moderne » : une histoire qui doit se voir comme une autre solution aux questions des fins de l’art ou des fins de l’histoire, et qui aurait pour objet l’histoire des marges, des ruptures radicales, des lacunes. La rénovation se situerait alors à mi-chemin entre la fascination moderne pour la nouveauté et la réinvention non moins moderne de la tradition (15).

NOTES
(1) Désigne des rénovations urbaines de mauvaise qualité ou la transformation des centres historiques en quartiers d’affaires ou de tourisme au détriment de la vitalité urbaine ; typiques, par exemple, de la ville de Sighnaghi.
(2) Il peut s’agir, par exemple, de changer des fenêtres en bois par des fenêtres en plastique.
(3) La commissaire Joanna Warsza a proposé de nombreuses actions-expositions qui explorent cette notion de rénovation dans le contexte des pays de l’ex-Union soviétique ou de l’Europe de l’Est.
(4) Composé de Vasil Macharadze, Zura Kikvadze, Temo Kartlelishvili, Katya Ketsbaia, Koka Kitiashvili, Lado Khartishvili et Natuka Vatsadze.
(5) Tbilisi, Kala Betlemi Quarter Revitalisation Programme Report, 2000-2010.
http://icomos.org.ge/pdf/betlemi_project_report.pdf [consulté le 10 septembre 2013].
(6) Organisé par Art-Zone Poland/Tbilissi, 2009.
(7) Jean-Luc Godard, « Toutes les histoires », Histoire(s) du cinéma, 1988, France, Gaumont (DVD), 51 min.
(8) Architecture typique de l’ère soviétique.
(9) Lali Pertenava, « Domestic Resistance of Bouillon Group », dans Kamikaze Loggia, Tbilissi, Ministry of Culture and Monument Protection of Georgia, 2013, p. 39-42
(10) Frozen Moments: Architecture Speaks Back in Tbilisi, 2010
(11) Igor Zabel, « L’(ex-)Europe de l’Est et son identité », dans Les Promesses du passé, catalogue d’exposition, Paris, Centre Pompidou, 2010, p. 210.
(12) Ibid.
(13) Ibid.
(14) Svetlana Boym, The Future of Nostalgia, New York, Basic Books, 2001.
(15) Svetlana Boym, « Nostalgia », dans Atlas of Transformation, Zurich, JPR Ringier, 2010, p. 401-404.

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