Dossier | Rendez-vous sur Facebook : Foundland et la guerre électronique syrienne | esse arts + opinions

Dossier | Rendez-vous sur Facebook : Foundland et la guerre électronique syrienne

  • Foundland, Simba, the last prince of Ba’ath country, double page | spread, 2012. Photo : Frederik Gruyaert

Rendez-vous sur Facebook : Foundland et la guerre électronique syrienne
Par Vanessa Morisset

Dans la représentation qui est pouvoir, dans le pouvoir qui est représentation, le réel [...] n’est autre que l’image fantastique dans laquelle le pouvoir se contemplerait absolu.
  Louis Marin, Le Portrait du roi

Les artistes se sont-ils impliqués dans les soulèvements populaires que l’on a vus éclore depuis le Printemps arabe ? Ces événements ont-ils donné lieu à un renouveau de l’activisme en art ? Au cours du 20e siècle, l’engagement des artistes dans des mouvements ou des partis politiques a causé bien des désillusions, soit que leur initiative n'ait consisté finalement qu’en une posture artistique, ou au contraire que leur intérêt pour la politique ait pris le pas sur la création. Ces expériences passées font penser que la conciliation entre art et engagement est difficile. Pourtant, aujourd’hui, on assiste semble-t-il à un renouveau de l’art engagé, motivé par le besoin de soutien de peuples en révolte contre les dirigeants de leurs pays.

C’est le cas avec le collectif Foundland (1), créé aux Pays-Bas en 2009 par Lauren Alexander et Ghalia Elsrakbi qui, par le biais de leurs récents travaux, s’impliquent en faveur de la rébellion populaire en Syrie, pays d’origine de Ghalia Elsrakbi. Leur dernier projet, intitulé Simba, the last prince of Ba’ath country, consiste en un décryptage des images de propagande diffusées sur Facebook et YouTube par « l’armée électronique syrienne » sous de faux profils (les massacres en Syrie sont en effet relayés par une guerre dans Internet où le dictateur est présenté par des fans fictifs comme un sauveur). Leur travail consiste à déjouer ces stratégies de manipulation, en prenant à témoin l’auditoire que leur offre le milieu artistique et, au-delà, leur propre visibilité sur Internet. Foundland s’attelle ainsi à une problématique qui a toujours préoccupé les artistes, celle de la représentation du pouvoir ; c’est-à-dire, selon l’analyse de Louis Marin, la manière dont les dirigeants se dotent de représentations qui transmutent leur puissance en un pouvoir absolu (2). Le travail des deux artistes se situe dans la lignée de cette réflexion en transposant celle-ci au cœur d'enjeux actuels, tels que les redéfinissent les modes de diffusion rapides et massifs du numérique.

Composée d’une installation et d’une publication explicative, Simba, the last prince of Ba’ath country, réalisée en 2012, se situe dans le sillage des collections d’images des artistes archivistes de Foundland. Ces dernières récupèrent en effet des images comme le font de nombreux artistes depuis quelques années avec, dans certains cas, des préoccupations similaires. On peut songer à Walid Raad qui réécrit l’histoire du Liban, entre autres à partir d’images trouvées (3). Toutefois, Foundland s’intéresse à un type d’images très particulier. Dans Simba, the last prince of Ba’ath country, les artistes collectent exclusivement de curieux photomontages à la gloire du régime de Bachar el-Assad dont elles étudient les sources iconographiques. Elles révèlent ainsi une méthode de fabrication rudimentaire mais surprenante : de simples copier-coller prenant pour décor des images édifiantes pour la plupart tirées de la culture occidentale, voire du cinéma et de ses pires blockbusters, auxquelles viennent se superposer des portraits des dirigeants syriens. Ces images sont diffusées sur Internet, notamment sur les murs des comptes Facebook, dans le but de faire croire au monde que le peuple plébiscite le pouvoir en place. Dans le défilement des informations, leur grossièreté passe inaperçue. Ainsi l’une d’entre elles montre Bachar el-Assad sur une affiche du film Le Monde de Narnia, à la place d’un chevalier brandissant une épée aux côtés du lion, héros du film. Ce rapprochement a priori incongru participe en réalité très précisément du culte de la personnalité du dictateur, « assad » signifiant « lion » en arabe. Les artistes de Foundland ont d’ailleurs intitulé leur œuvre Simba, the last prince of Ba’ath country en renchérissant sur cette assimilation du chef Syrien au roi des animaux, « Simba » étant le nom d’un autre lion récemment vu au cinéma, dans le dessin animé Le Roi lion de Walt Disney. Ce glissement de el-Assad en Simba donne la mesure de l’état de délabrement tristement ubuesque du pouvoir en Syrie.

D’autres images trouvées par le collectif mettent en scène le dictateur dans des contextes encore plus étrangers aux valeurs qu’il prône. Foundland a identifié une scène du film Inglourious basterds de Quentin Tarantino où el-Assad paraît avec son frère. Nul doute que la seule fonction de ce type d’image est de profiter d’un film populaire, sans aucun égard pour son contenu et ses partis pris – ce film a pour protagoniste un justicier juif ! –, afin d’influencer à son insu l’opinion publique et de faire d’el-Assad un héros, au même titre que les acteurs de cinéma. Une autre représentation est encore plus surprenante : le dirigeant syrien remplace dans une image pieuse chrétienne un Jésus affrontant Satan qui, évidemment, est coiffé du chapeau de l’Oncle Sam. On retrouve encore el-Assad en chevalier médiéval, ou dans un ciel lumineux évoquant le paradis. Ces images sont présentées par Foundland sous la forme d’un diaporama qui défile entre deux drapeaux blancs où sont ironiquement inscrites deux devises sur la famille et la nation. Elles sont aussi reprises dans une publication, accompagnées d’un texte qui explique la démarche des artistes et d’un entretien fictif avec un internaute pro el-Assad, créateur des photomontages de propagande. Ces textes en disent long sur le pouvoir d’Internet dans la guerre civile où, parallèlement à la guerre physique, chaque camp cherche à décourager l’autre en faisant la démonstration de sa popularité, à coup de mentions « j’aime » et d’ajout d’amis.

Le thème de la lutte psychologique sur Internet, et sur Facebook en particulier, est au centre des préoccupations de Foundland, dans Simba, the last prince of Ba’ath country comme dans de précédents travaux. Mais contrairement à la plupart des artistes qui travaillent à partir des réseaux sociaux, Foundland insiste sur leur face sombre. Internet en effet est souvent cité comme un outil propice à la rébellion, utilisé pour diffuser des témoignages au-delà des frontières, exprimer librement des opinions et s’organiser en groupes de protestataires. Des artistes liés à des pays en guerre, qu’ils y vivent ou en soient exilés, se servent de ses ressources dans leurs créations. C’est le cas d’Hiwa K, artiste originaire d’Irak qui vit en Allemagne, dans sa très émouvante performance Cooking with Mamma. Cette œuvre consiste à réaliser, avec l’aide du public présent dans l’espace d’exposition, une recette de cuisine traditionnelle énoncée par sa mère connectée à Skype en Irak. Transportant instantanément son héritage culturel et ses liens affectifs dans le monde où il vit désormais, l’artiste révèle avec cette œuvre à quel point Internet peut constituer un outil de communication salutaire (4). Mais comme le souligne Foundland, l’outil sert tout autant à des fins pernicieuses. Ainsi, le texte accompagnant Simba, the last prince of Ba’ath country explique qu’Internet fait l’objet d’une surveillance rigoureuse. Les artistes racontent même que lorsqu’on passe la frontière entre le Liban et la Syrie, on se voit demander si on a « Facebook avec soi ». Pourtant, Facebook n’est pas interdit, il a même été autorisé par le régime, précisément dans le double but de surveiller les activistes et de diffuser des messages contre-révolutionnaires, auprès des Syriens et à l’étranger. Les autorités savent que par le biais de Facebook, leur discours pénètre dans l’intimité d’un public très large qui, s’il n’est pas lui-même convaincu, pense que de nombreux autres le sont. En 2012, Foundland a organisé, à l’Academie Gallery d’Utrecht, une exposition sur ce thème intitulée Watching Revolution through a Hole in the Wall, qui mettait en espace des documents et billets reçus par Ghalia Elsrakbi sur son compte Facebook. Il s’agissait de messages, de photos, de vidéos, avec des commentaires et des réponses révélant la dureté des affrontements numériques entre opposants et partisans du régime (5). Cette exposition prolongeait la réflexion développée par l’artiste au cours d’une conférence donnée l’année précédente à Amsterdam, intitulée très explicitement Facebook: a revolutionary tool? Dans cette intervention, Ghalia Elsrakbi analysait notamment les images de profil des internautes et ce qu’elles révèlent de leur position politique, en particulier le drapeau syrien dont elle a rassemblé de nombreuses versions modifiées, avec des gouttes de sang incrustées, des bandes rouges ou noires plus ou moins larges... Cette recherche témoigne de la compétence d’iconographes des artistes de Foundland, qui savent repérer dans le flux des images numériques celles qui sont les plus signifiantes.

La puissance des images et le rôle prépondérant qu’elles peuvent jouer dans le conditionnement de la pensée font l’objet d’une attention toute particulière de la part des deux artistes. Dans leur entretien fictif avec l’internaute pro el-Assad, publié dans le fascicule de Simba, the last prince of Ba’ath country, elles lui font raconter comment les images qu’il a vues enfant, à l’école, ont conditionné son adhésion au régime : « J’ai toujours été fasciné par les dirigeants de notre pays. Quand j’étais petit garçon, en passant dans les couloirs de l’école, nous regardions de grandes peintures. Elles étaient minutieusement peintes et magnifiques. Elles représentaient d’une manière merveilleuse les dirigeants de notre pays... Quand je regardais ces images à l’école, j’étais inspiré. Je pense que c’est cela qui m’a conduit à devenir artiste (6). » Par le moyen détourné que constitue l’entretien fictif, Foundland restitue le fruit de sa réflexion sur le pouvoir des images dans les représentations mentales. Les paroles du personnage imaginaire résument en effet les conséquences de la politique de propagande menée depuis des années en Syrie, et cela bien avant Internet, dès l’époque d’Hafez elAssad, père de Bachar elAssad. En révélant ce conditionnement qui a été très efficace – Hafez el-Assad a longtemps été considéré, y compris à l’étranger, comme un dirigeant certes autoritaire, mais juste et bon pour son pays –, les artistes pointent l’urgence de décrypter les images et de s’en distancier pour préserver un esprit critique. C’est tout le sens de leur recherche des sources iconographiques des images diffusées par l’armée électronique syrienne, qu’elles présentent au public de manière didactique, en confrontant les photomontages aux originaux. Grâce à leur formation en design graphique, elles défont les stratégies de communication visuelle qui s’opèrent par l’intermédiaire de ces images. Dans d’autres œuvres, elles jouent avec l’efficacité de la mise en page pour la mettre en question. C’est le cas, par exemple, d’une série d’affiches intitulée (Dis)Orientation Poster Series (7), qui met en forme des amorces de récits trouvés sur Facebook ou écrits par elles-mêmes, des slogans, des faits historiques, accompagnés de signes graphiques puissants comme un char d’assaut ou un poing serré sur fond d’aplats de couleur vive. Foundland renoue ainsi avec la tradition de l’affiche militante tout en réaffirmant son ancrage dans le monde actuel, caractérisé par le déversement incessant de messages et d’images, authentiques ou falsifiés.

À la croisée de l’enquête sociopolitique et de la création artistique, du militantisme, de la mutation de l’artiste en iconographe et du talent graphique, le travail de Foundland montre qu’un activisme artistique est de nouveau possible. Car l’une des formes que prennent les affrontements, en Syrie mais sans doute aussi ailleurs, la guerre électronique, rend les artistes spécialistes de l’image indispensables pour nous aider à affûter notre regard.

NOTES
(1) www.foundland.org
(2) Louis Marin, Le Portrait du roi, Paris, Les Éditions de Minuit, 1981, 304 p.
(3) Voir par exemple Vanessa Morisset, « Le Monde comme représentations : collectes et inventaires d’images », Esse, no 71 (hiver 2011).
(4) www.hiwak.net/home
(5) Aux côtés des éléments tirés de Facebook, l’exposition présentait aussi un sac de balles de ping-pong sur lesquelles étaient inscrits des slogans pro- et contre-révolutionnaires : elles font allusion à une action organisée par des activistes de Damas qui, une nuit, ont distribué dans la rue des balles similaires, plus faciles à se procurer que des banderoles traditionnelles. Face à la censure, les activistes sont poussés à inventer des solutions originales pour s’exprimer.
(6) Traduction libre.
(7) Réalisées en collaboration avec la revue italienne Krisis, engagée dans une réflexion sur les responsabilités des designers graphiques dans le contexte actuel d’une crise que ses rédacteurs jugent permanente. www.krisismagazine.com

Tags artistes: 

S'abonner à l'infolettre

 Retrouvez nous sur Twitter !Retrouvez nous sur Facebook !Retrouvez nous sur Instagram !

esse arts + opinions

Adresse postale
C.P. 47549,
Comptoir Plateau Mont-Royal
Montréal (Québec) Canada
H2H 2S8

Adresse de nos bureaux
2025 rue Parthenais, bureau 321
Montréal (Québec)
Canada H2K 3T2

E. : revue@esse.ca
T. : 1 514-521-8597