Dossier | Reel-Unreel de Francis Alÿs | esse arts + opinions

Dossier | Reel-Unreel de Francis Alÿs

  • Francis Alÿs (en collaboration avec Julien Devaux & Ajmal Maiwandi), REEL-UNREEL, capture vidéo, 2011. Photo : permission de David Zwirner, New York/London
  • Francis Alÿs (en collaboration avec Julien Devaux & Ajmal Maiwandi), REEL-UNREEL, capture vidéo, 2011. Photo : permission de David Zwirner, New York/London

Reel-Unreel de Francis Alÿs
Par Séverine Cauchy

Dans l’œuvre Reel-Unreel (1), de Francis Alÿs, les cerceaux que les enfants afghans font rouler et dirigent à l’aide d’un bâton ont été troqués pour des bobines métalliques de cinéma qu’ils poussent du plat de la main et font avancer par frictions répétées.

Deux enfants courent l’un devant l’autre. Le premier pousse une bobine métallique rouge chargée d’une pellicule. Sous l’effet de la course de l’enfant et de la poussée qu’il exerce de sa main, la pellicule se dévide de son magasin circulaire pour être récupérée par un second garçon, dont la bobine bleue se charge progressivement du film qu’il rembobine tout en poursuivant sa course. Une première action − le déroulé du film de la bobine rouge − a un lien direct avec cette seconde action – le chargement et l’enroulement du film sur la bobine bleue –, dans un double mouvement de rotation inversée et simultanée. Les deux enfants afghans courent, dévalant les reliefs escarpés, les escaliers, les ruelles, les marchés et les routes encombrés : la vie de Kaboul. À la fin de cette joyeuse cavalcade haletante dont le souffle se fait de plus en plus entendre, les évènements s’accélèrent. La pellicule se rompt, brulée par un feu qui se trouve sur son passage. La bobine rouge fait une sortie de route ; projetée à grande vitesse sur les talus escarpés, elle est précipitée, de bonds en rebonds, dans les contrebas de la colline, où elle finit par disparaitre. La bobine bleue ne rembobine plus, ne roule plus sur le sol : l’enfant la tient dans ses mains et, à la hauteur de ses yeux, la fait tourner à vide quelques instants. Dominant Kaboul, le jeune Afghan esquisse un sourire. C’est sur cette scène qu’Alÿs interrompt le déroulement de l’histoire pour faire défiler quelques phrases sur le fond noir d’un arrière-plan sans images : « Le 5 septembre 2001, les talibans confisquèrent des milliers de bobines de films des Archives du film afghan et les brulèrent en périphérie de Kaboul. On raconte que l’incendie dura 15 jours. Mais les talibans ne savaient pas qu’on leur avait surtout donné des copies de film pouvant être remplacées, plutôt que les négatifs originaux, irremplaçables (2). »

L’histoire en filigrane de cette œuvre, prise de position éloquente d’Alÿs, est à situer du côté de l’histoire politique, économique, culturelle et religieuse afghane qui, depuis le dernier quart du 20e siècle, a vu s’enchainer guerres, exodes et destructions massives. En 1996, succédant à l’intervention soviétique de 1979 à 1989 et à la guerre civile de 1992 à 1996, les talibans provenant des régions pachtounes, qui, depuis près de deux ans, contrôlaient un tiers du pays, s’emparent de Kaboul. En 2001, l’appel de Mohammad Omar, chef des talibans, vise, entre autres cibles, le patrimoine du pays. Le mollah prône la destruction de toute image afin d’empêcher un retour de « l’idolâtrie ». C’est dans le cadre de cette radicalisation idéologique que les images en mouvement sont déclarées hérétiques et vouées à être éradiquées, notamment dans la destruction programmée des archives cinématographiques de Kaboul. Conservées aux Archives du film afghan, toutes les archives du cinéma national afghan se trouvent ainsi menacées. L’équipe de l’institution afghane, désormais réduite à quelques membres que la presse occidentale qualifie de héros anonymes du cinéma afghan (3), décide d’utiliser un stratagème (4) afin de remplacer les films originaux par des copies. Les négatifs originaux sont ainsi déplacés de leur lieu de stockage habituel pour être dissimulés dans une pièce que les instigateurs de la ruse prennent soin d’emmurer. Les pellicules saisies par les talibans – celles qui ont brulé dans la périphérie de Kaboul 15 jours durant – n’étaient donc que des copies. Après ce générique relatant l’histoire des Archives du film afghan, les dernières images de la vidéo d’Alÿs laissent place aux enfants qui s’amusent à manipuler les rubans de celluloïd et scrutent les images cinématographiques désormais inanimées.

L’association des deux mots choisis par Alÿs pour intituler cette vidéo, Reel-Unreel, témoigne d’une richesse sémantique qui engage de subtils jeux linguistiques. Reel (« bobine » ou « film » pour la forme substantive et « rouler » pour la forme verbale) et unreel (« dérouler ») entretiennent une homophonie avec real (« réel ») et unreal (« imaginaire, illusoire, intangible »). Entre, d’une part, le déroulement et l’enroulement de la bobine de film, actions mécaniques à la source de la projection cinématographique, et, d’autre part, les effets de ces mécanismes sur l’imaginaire, il est question de la puissance d’un dispositif, doublé d’une ruse, face à la réalité sur laquelle il prend le dessus, comme le suggère l’intertitre découvert dans le plan final de Reel-Unreel : « Cinéma : Tout le reste est imaginaire (5). » Témoin de ce basculement, le cinéma apparait comme l’ultime rempart face au contexte économique, politique et religieux de l’Afghanistan.

Les multiples strates du titre de l’œuvre Reel-Unreel entrainent le spectateur dans la polysémie des pistes sur lesquelles s’engage l’artiste. Entre le réel et l’illusion, ce qui brule et ce qui perdure, ce qui est libre et ce qui est enfermé, ce qui est encore vivant et ce qui est mort, ces oscillations, sans adopter de posture rigide, prennent le parti affirmé de multiples pistes jouées conjointement : « Comme dans un film joué en sens inverse, les murs de Kaboul se dissolvent et s’érodent lentement dans les tempêtes de sable qui balaient parfois l’ouest de la ville. Chaque jour, celle-ci se décolore un peu plus, son peuple attendant les injections de fonds d’aide à la reconstruction et le déroulement des évènements mondiaux qui contiennent les plans de leur avenir incertain (6). »

Qu’il s’agisse du devenir d’une ville et d’un pays en guerre, de l’avenir du cinéma argentique, de la résistance face à la privation de liberté d’expression et à la mémoire du passé, les boucles d’Alÿs tournent, se déroulent, s’enroulent et relient, veillant à maintenir un pouvoir – celui de l’imaginaire – en équilibre. À l’heure où la Force internationale d’assistance à la sécurité de l’OTAN (7) vient de se retirer d’Afghanistan, après 13 années de guerre, en laissant place à la mission « Soutien résolu (8) » et aux projets de reconstruction du site de Bamiyan (9), la vidéo Reel-Unreel persiste à prendre position et à faire acte de résistance selon son acception deleuzienne : « L’œuvre d’art n’est pas un instrument de communication. L’œuvre d’art n’a rien à faire avec la communication. L’œuvre d’art ne contient strictement pas la moindre information. En revanche, il y a une affinité fondamentale entre l’œuvre d’art et l’acte de résistance. Là, oui. Elle a quelque chose à faire avec l’information et la communication à titre d’acte de résistance (10). »

C’est de cette prise de position comme acte de résistance qu’il s’agit dans Reel-Unreel. Au cœur du cinéma et de l’Afghanistan qui tournent et chancèlent, les bobines poursuivent leur course débridée. Dans cette cavalcade, dévalant les reliefs escarpés de Kaboul à distance des partis pris manichéens et de toute velléité de réponse circonscrite, les boucles irrésolues et mobiles d’Alÿs prennent position. Elles serpentent, claquent, bondissent et rebondissent pour se faufiler loin du jeu des hommes.

NOTES
(1) Francis Alÿs, Reel-Unreel, Kaboul, 2011, 19 min 29 s, www.francisalys.com/public/reel-unreel.html [consulté le 28 mars 2015]. Vidéo produite en collaboration avec le réalisateur Julien Devaux et l’architecte afghan Ajmal Maiwandi dans le cadre de la documenta (13), manifestation quinquennale d’art contemporain qui s’est déroulée du 9 juin au 16 septembre 2012 à Kassel, en Allemagne.
(2) Ibid., 16 min 29 s. [Trad. libre]
(3) Jean-Pierre Thibaudat, « Des pellicules à la barbe des talibans », Libération, 28 octobre 2003, www.liberation.fr/grand-angle/2003/10/28/des-pellicules-a-la-barbe-des-t... [consulté le 28 mars 2015].
(4) Thunder004, Heroes of Saving Afghan Film Archives [vidéo en ligne], 12 février 2008, 3 min 55 s, www.youtube.com/watch ? v=t0jmcfq_Vqg [consulté le 28 mars 2015].
(5) Francis Alÿs, Julien Devaux et Ajmal Maiwandi, op. cit., 19 min 17 s. [Trad. libre]
(6) Ajmal Maiwandi, « Re-Doing Kabul », (s. d.)., http://jo.home.xs4all.nl/Maiwandi.html [consulté le 3 février 2015]. [Trad. libre]
(7) La Force internationale d’assistance à la sécurité est la composante militaire de la coalition opérant en Afghanistan depuis 2001, sous l’égide de l’OTAN.
(8) « L’OTAN met fin à ses 13 années de guerre en Afghanistan », Le Monde, 28 décembre 2014, www.lemonde.fr/asie-pacifique/article/2014/12/28/l-otan-celebre-la-fin-d... [consulté le 5 mars 2015].
(9) Thomas Cluzel, « Soutien résolu à l’Afghanistan ? », France Culture, 1er janvier 2015, www.franceculture.fr/emission-revue-de-presse-internationale-soutien-res... [consulté le 5 mars 2015].
(10) Gilles Deleuze, « Qu’est-ce que l’acte de création ? », Trafic, no 27 (automne 1998), P.O.L. éditeur. D’après une conférence qu’il a prononcée à la Femis le 17 mars 1987.

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