Dossier | Red Room : la pop religiosité des années à venir selon Arseniy Zhilyaev | esse arts + opinions

Dossier | Red Room : la pop religiosité des années à venir selon Arseniy Zhilyaev

  • Arseniy Zhilyaev, Gifts to the People's Commissar of Culture, Aleksandra Grey, 2013-2020, détails de l'exposition | details of the exhibition, M.I.R.: Polite Guests from the Future, Kadist Art Foundation, San Francisco, 2014. Photo : Phillip Maisel, permission de | courtesy of the artist & Kadist Art Foundation
  • Arseniy Zhilyaev, M.I.R.: Contemporary Art and National Culture, vue d'exposition | exhibition view, M.I.R.: New Paths to the Objects, Kadist Art Foundation, Paris, 2014. Photo : Aurélien Mole, permission de | courtesy of the artist & Kadist Art Foundation

Red Room : la pop religiosité des années à venir selon Arseniy Zhilyaev
Par Vanessa Morisset

« On voit, en Allemagne, des gens de la lie du peuple condamnés au dernier supplice pour avoir dansé sur le crucifix. C’est encore la punition qui fait ce crime. Là où on ne le punit pas, qui est‑ce qui songe à le commettre ? Une fille dont le cerveau est frappé que c’est une action de désespérée de danser sur le crucifix tombe dans quelque désespoir et va dans sa chambre danser sur le crucifix. »
Montesquieu, passages du manuscrit retranchés de la rédaction définitive de De l’esprit des lois.

Dans les pays où elles ont longtemps été réprimées, les pratiques religieuses reviennent généralement en force par cet effet mécanique décrit par Montesquieu, qui, pour cette raison même, en appelait à la tolérance : « C’est un principe, que toute religion qui est réprimée devient elle‑même réprimante (1). » Pire, les interdictions portant sur des gestes précis, tels que l’exemple donné de la danse sur un crucifix, peuvent suggérer de les exécuter alors que personne auparavant n’y avait songé. Plus l’interdiction est despotique, plus le retour de manivelle est marqué.

Au cœur de cette problématique, le cas souvent oublié de la Russie est assez éloquent. Le régime soviétique avait banni la religion orthodoxe, considérée comme l’alliée des tsars (à juste titre) : quiconque a vu les films de Sergueï Eisenstein se rappelle les apparitions brumeuses de popes à la silhouette monstrueuse, enfumant le peuple à l’aide de leur encensoir. S’ensuivait la destruction par le peuple de symboles tsaristes et religieux. Aujourd’hui, l’Église fait son retour ; elle est appelée à jouer un rôle tant économique que structurant au sein de la nouvelle identité russe, après la restitution des biens aux diverses institutions religieuses par l’État en 2010 (2).

Dans son exposition intitulée M.I.R.: New Paths to the Objects / Polite Guests from the Future (3), Arseniy Zhilyaev, jeune artiste moscovite, imagine les conséquences de cette problématique au moyen d’une fiction prospective qui esquisse le portrait sociopolitique de son pays en 2020. Pour ce faire, il invente les salles d’un musée du futur, le M.I.R. (acronyme, en russe, de « Musée de l’histoire russe »), consacré au principal artiste de ces années à venir : Vladimir Poutine. Le dirigeant y est en effet devenu artiste‑performeur se revendiquant de l’héritage d’Oleg Kulik et de Pussy Riot, et surtout adepte d’une nouvelle religion qui cristallise toutes les aspirations du peuple russe. La première salle du musée, la « Red Room », tel le fondement de la société future, est entièrement consacrée à cette religion, née de la chute d’une météorite à Tcheliabinsk (dans l’Oural) et devenue religion officielle. Métaphore de la puissance de l’Église orthodoxe, mêlée à ce que l’artiste appelle « le phénomène de la pop religiosité » – c’est‑à‑dire les pratiques religieuses telles qu’elles se forment dans les médias et Internet (4) –, elle incarne, en les imbriquant, le conformisme et la quête de salut, la naïveté et l’espoir, le kitch et la vérité.

Une religion de science‑fiction
Réalisée à deux reprises – soit pour l’exposition conçue à la Kadist Art Foundation de Paris, puis celle de San Francisco –, la Red Room est, dans les deux cas, « l’épigraphe et la clé de l’ensemble de l’exposition (5) ». Elle est le point de départ de la fiction inventée par l’artiste, la bifurcation entre le réel et l’imaginaire. Son sous‑titre est d’ailleurs « The Pillars of the State System. The Formation of Russia in the Prehistoric Period (6) », comme si, pour l’artiste, la religion était le facteur le plus puissant de l’évolution de la Russie, ses piliers, sa préhistoire, qu’il ne faut pas manquer d’analyser. La Red Room est le sas d’entrée dans l’espace de l’exposition.

C’est une salle peinte en rouge foncé – couleur qui ne manque pas de rappeler l’héritage communiste – sur les murs de laquelle sont présentées avec parcimonie quelques pièces confectionnées par l’artiste à partir de documents réels. Car tout, dans l’exposition, joue sur l’ambigüité du vrai et du faux. Au centre, un pilier lui‑même peint en rouge sert de support à une vitrine présentant un petit objet qui se révèle être une météorite. En découvrant plus avant le projet de Zhilyaev, on apprendra que cet objet – une vraie météorite provenant non pas de Russie, mais du Chili – est à la base d’une nouvelle religion réelle dont l’artiste s’est saisi pour l’extrapoler. Étant dans les faits elle‑même très fantaisiste, cette religion devient, dans l’exposition, le moyen d’inventer un futur délirant... mais après tout presque plausible !

Les deux salles suivantes présentent cet avenir proche. La « Blue Room » est plus particulièrement consacrée aux nouvelles activités du président russe, qui, après sa conversion à la nouvelle religion, serait devenu artiste. Là encore, la fiction est ancrée dans le réel, Poutine ayant, en 2009, peint une toile pour une vente de charité (qui a d’ailleurs connu un grand succès, la toile s’étant vendue pour 37 millions de roubles, soit près de 1 million de dollars américains). « Il s’est beaucoup appliqué, il l’a [faite] tout seul en un quart d’heure. Il était surement ému, mais il ne le montrait pas (7) », a déclaré la chargée de la vente ! Une copie de cette peinture est d’ailleurs présentée dans l’exposition. Quant aux autres œuvres de l’artiste Poutine, il s’agit de performances et de photos, officielles ou tirées de magazines russes, relégendées par Zhilyaev. Par exemple, l’une d’elles, qui montre Poutine à la chasse au tigre, est présentée dans la Blue Room comme une action visant la protection des animaux.

La troisième et dernière salle de l’exposition parisienne, la « White Room », s’articule autour d’un projet d’aménagement de l’espace public consacrant la nouvelle société russe, dans un style qui rappelle toutefois le réalisme soviétique. Entre autres, une sculpture gigantesque représentant « les défenseurs de la Russie indépendante » est évoquée sous la forme d’une maquette et d’une performance régulièrement présentée dans l’espace de l’exposition par un couple jouant le rôle de biorobots géants – autrement dit, de « sculptures vivantes ». Cette particularité lie la salle au domaine du récit d’anticipation en renvoyant très précisément à un roman lui‑même intitulé Les statues vivantes (8) (inclus dans un mur de documentation du projet d’aménagement). La nouvelle religion est en somme le point de départ d’une histoire de science‑fiction.

« Devenir une météorite (9) »
Au centre de la Red Room trône donc une vraie météorite (du Chili) représentant un petit fragment de celle qui est tombée le 15 février 2013 dans un lac de l’Oural, près de la ville de Tcheliabinsk. D’une masse initiale estimée à 10 000 tonnes, cet objet est l’un des plus gros qui soit tombé du ciel, provoquant une onde de choc digne d’une explosion nucléaire et, par conséquent, de nombreux dégâts. Si peu ordinaire, l’évènement a donné naissance à un groupe qui s’apparente à une secte, « l’Église de la météorite de Tcheliabinsk », et dont les membres ont déclaré à postériori qu’ils avaient prédit la date et le lieu de l’impact.

Selon eux, en effet, la météorite ne serait pas tombée par accident, mais pour livrer des messages aux humains, sa surface étant recouverte d’écritures qui révèlent des vérités fondamentales, telles que le sens de l’existence, et de nouvelles tables de la loi actualisant celles de Moïse. C’est ce qu’explique une vidéo diffusée sur le mur face à la météorite, intitulée Birth of a Star et datée de 2020, en réalité extraite telle quelle d’une émission de la télévision publique russe. On y voit Andrey Breyva (de son vrai nom Andrey Breivichenko), gourou de la nouvelle religion, exposer son dogme. Il apparait accompagné de ses adeptes, occupés à prier au bord du lac pour que la météorite soit repêchée sans dommages. Car, disent‑ils, sans leur assistance et leur présence, l’objet pourrait subir une détérioration irréversible. Des projets de cathédrale futuriste pour l’accueillir et la vénérer une fois sortie de l’eau sont aussi présentés.

Intéressé par l’ambigüité du document, Zhilyaev a choisi de le montrer sans modifications, ayant seulement ajouté des sous‑titres français et anglais et insistant sur l’interprétation délirante du réel que proposent les adeptes de la nouvelle religion, sans toutefois la dénigrer. Pour lui, ce type de reportage s’inscrit dans une histoire de la culture russe, une volonté d’insuffler de l’espoir par le biais du déni de la réalité, la propagande d’État de la période soviétique n’étant qu’un cas particulier de cette tradition toujours en vigueur... Dans la vidéo, le gourou déclare qu’« aucune école ésotérique ne doute que la Russie sera le lieu de la renaissance spirituelle ». S’invitant en usurpateur à s’investir lui‑même du rôle principal dans cette vaste tâche, il pointe néanmoins le besoin de « renaissance spirituelle » qui anime les Russes et qui se manifeste à travers les médias d’aujourd’hui. C’est d’ailleurs ici que Zhilyaev explicite son concept de « pop religiosité », phénomène qu’il constate tout autour de lui : « Je m’intéresse au phénomène de la pop religiosité, ou pop spiritualité, dont Internet et le quotidien sont remplis, particulièrement en Russie. Il s’agit d’une quête de vérité à la fois très naïve et très sincère (10). » C’est la raison pour laquelle sa position artistique est à la fois critique et compatissante : on ne peut que dénoncer la fantaisie de la religion de la météorite tout en reconnaissant qu’elle reflète une réelle et sincère aspiration à une vie meilleure. Mensonge porteur de vérité, elle incarne un état d’esprit gouverné par le mariage du vrai et du faux, problématique explorée par l’artiste dans l’ensemble de son installation.

Nouvelle religion et orthodoxie
Dans la fiction proposée par Zhilyaev, la nouvelle religion contamine l’État russe par l’entremise de son président, fervent converti, mais aussi de l’Église orthodoxe, à laquelle elle se superpose. Dans la réalité, l’Église orthodoxe occupe une place prépondérante, représentant la religion la plus pratiquée en Russie, et ses dignitaires s’étaient engagés aux côtés de Poutine lors de la dernière élection : « Juste avant l’élection présidentielle de mars, le patriarche Kirill parlait de Vladimir Poutine comme d’un “miracle divin” tandis qu’il adhérait au Front populaire, le nouveau parti poutinien, et incitait les paroissiens à voter pour le “leader national” (11) », notait en 2012 la correspondante à Moscou du journal Le Monde. L’Église orthodoxe est aussi très opposée à la nouvelle religion, comme en témoignent les popes interrogés dans la vidéo précédemment citée : ceux‑ci la dénoncent vivement comme une imposture.

Pourtant, l’Église orthodoxe assure un rôle similaire auprès des citoyens russes, désorientés après la chute du régime soviétique, qui avait mis fin à des siècles de domination géopolitique. Comme l’explique Alexandre Verkhovski dans son étude à ce sujet : « Après le démantèlement de l’URSS, la Russie n’a pas su élaborer une vision claire de sa nouvelle identité. Le Président Poutine l’a lui‑même admis. Les citoyens éprouvent encore des difficultés à intégrer le fait que la Russie soit un État, et non plus un empire [...]. Cette imprécision de l’“idée nationale” permet à des groupes sociaux situés à l’extérieur du pouvoir – en particulier, aux organisations religieuses – d’avancer leurs propres propositions (12). » C’est la raison pour laquelle Zhilyaev rassemble et place sur un même plan la nouvelle religion de la météorite et la religion orthodoxe dans certaines de ses œuvres, en particulier les trois pièces ajoutées dans la version de l’exposition de San Francisco. Légèrement différente de l’installation de Paris, celle‑ci met l’accent sur une « Russian Cosmic Federation », nouveau nom de l’État russe, choisi pour affirmer son rôle dans la conquête de l’espace, passée et future.

Tout d’abord, un drapeau installé à l’extérieur de l’exposition donne le ton. Un fond bleu dégradé qui imite le ciel est traversé par une étoile filante évoquant l’arrivée sur Terre de la météorite, tandis qu’en haut à gauche a été inséré un symbole composé d’une étoile à six branches, d’une lune et d’un christ : il s’agit du signe utilisé sur la page de la religion de la météorite de l’un des réseaux sociaux russes, que l’artiste leur a « emprunté (13) ». Les religions officielles de la Russie rencontrent la nouvelle religion de la météorite. Puis, dans la Red Room est présentée une icône du Christ brodée, achetée dans un magasin orthodoxe. L’artiste y a ajouté un astre rouge, à l’origine un soleil levant, qu’il a transformé en s’inspirant de la météorite du 15 février. Dans le fond, on aperçoit un bâtiment moderniste inspiré du complexe sportif de Tcheliabinsk. Enfin, le même signe a été brodé sur un voile de mariée orthodoxe. L’artiste opère ainsi un syncrétisme qui se veut une métaphore de la situation spirituelle en Russie aujourd’hui. En confondant l’Église de la météorite et l’orthodoxie, il montre à quel point la religion est omniprésente en Russie. Après quasiment un siècle d’interdiction, elle ressurgit de toute part, sous les formes les plus inattendues.

Avec la Red Room, première salle de son musée du futur, qu’il consacre à la religion, Zhilyaev a choisi la voie de la métaphore et de la douce ironie pour aborder un phénomène très sensible qui participe autant des velléités nationalistes que des aspirations individuelles. Il s’attaque au réel en le présentant comme de la science‑fiction, tout comme Montesquieu avait choisi la fiction et l’exotisme dans ses Lettres persanes pour cerner le rôle de la religion à son époque...

NOTES
(1) Montesquieu, De l’esprit des lois, Livre XXV, chap. 9, Œuvres complètes, tome 2, La Pléiade, p. 744.
(2) Sur le rôle de l’Église orthodoxe dans la formation d’une identité nationale postsoviétique, voir Alexandre Verkhovski, « Religion et “idée nationale” dans la Russie de Poutine », Les cahiers Russie, Paris, CERI‑Sciences‑Po, 2006. Sur la restitution des biens à l’Église orthodoxe et ses conséquences, voir Denis Babitchenko, « Quand l’État lâche ses joyaux. La Sainte Russie privatisée », Courrier international, 11 mars 2010.
(3) Le premier sous‑titre de l’exposition, New Paths to the Objects, est celui de la version présentée à la Kadist Art Foundation de Paris du 18 janvier au 30 mars 2014, tandis que le second, Polite Guests from the Future, renvoie à celle, légèrement différente, de la Kadist Art Foundation de San Francisco, du 9 juillet au 23 aout 2014.
(4) Entretien par courriel avec l’artiste, aout 2014.
(5) Ibid. [Trad. libre]
(6) Silvia Franceschini, Boris Groys et coll., Arseniy Zhilyaev. M.I.R.: New Paths to the Objects, catalogue d’exposition, Paris, Kadist Art Foundation, 2014, p. 8.
(7) Cité dans une brève du Courrier international du 22 janvier 2009.
(8) Max André Rayjean, Les statues vivantes, Paris, Éditions Fleuve noir, 1972.
(9) Silvia Franceschini, Boris Groys et coll., op. cit., p. 5‑6. Titre choisi par Boris Groys (« Becoming a Meteorite ») pour son texte introductif. L’auteur montre comment Zhilyaev se place du côté de l’analyse plutôt que du sensationnalisme.
(10) Entretien par courriel avec l’artiste, aout 2014. [Trad. libre]
(11) Marie Jégo, « La fusion est totale entre le Kremlin et le Patriarcat », Le Monde, 21 aout 2012.
(12) Alexandre Verkhovski, op. cit., p. 3.
(13) Cette page est d’ailleurs un excellent exemple de pop-religiosité : https://vk.com/club55010077 (en russe).

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