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Dossier | Reconstitutions contre reconstitutions. Les artistes européens à l’assaut de l’esthétique populiste

  • Enacting populism in its mediascape, vue d’exposition, Kadist art foundation, Paris, 2012. Photo : A. Mole
  • Aernout Mik, Schoolyard, 2009. Photo : Florian Braun, permission de Carlier | Gebauer, Berlin

Reconstitutions contre reconstitutions. Les artistes européens à l’assaut de l’esthétique populiste
Par Lynda Dematteo

Les mouvements populistes ont assimilé les pratiques des artistes contestataires et recourent aussi bien à la performance qu’au détournement. Que peuvent faire les artistes sensibles à la décomposition des imaginaires nationaux et soucieux de lutter contre la vulgarité et la violence des images diffusées par ces mouvements ? Après avoir examiné les reconstitutions populistes orchestrées par la Ligue du Nord et le Tea Party, nous suivrons la direction de recherches artistiques entreprises en Hollande et en Flandre.

Les rejeux populistes contre la mémoire des luttes émancipatrices
Les leaders populistes opèrent un renversement systématique des symboles d’émancipation des histoires nationales. Le procédé est mis en œuvre de manière si récurrente qu’il relève de la tactique politique. Ces techniques de lutte culturelle ont été expérimentées dans les mouvements contestataires des années 1970 : on intervient dans l’ordre symbolique pour expulser l’adversaire politique de ses lieux symboliques et le déposséder de ses valeurs. Les lieux réinvestis par la droite radicale perdent ainsi leur dimension libératrice pour acquérir un sens nouveau, inversé ou dévoyé par rapport à la portée historique originelle de l’événement. De ce point de vue, il est important de distinguer la subversion de la contre-subversion, cette dernière se déploie dans le lieu de l’autre, elle n’invente rien, elle réinvestit les formes d’action élaborées dans la résistance à l’oppression pour les retourner en leur contraire. Il s’agit en réalité d’un travail de sape prenant pour cible l’imaginaire politique de l’adversaire. Ces usages à contresens viennent accentuer la crise des partis modérés qui ne saisissent pas toujours le mode opératoire de leurs opposants.

Lorsqu’il crée la Ligue lombarde en rejouant le serment de Pontida de l’an 1167, Umberto Bossi retourne le sens d’un ancien symbole national. Pour lui, l’oppression n’est plus incarnée par les chevaliers teutoniques, mais par Rome, sa gabegie financière et son corollaire, l’insoutenable pression fiscale qu’elle fait peser sur les petites entreprises du nord de l’Italie. Son objectif politique est radical : défaire la nation italienne pour « renaître libre et payer moins d’impôts ». Les revendications des militants de la Ligue du Nord font écho aux exigences des patriotes américains qui ont rejoint les forums du Tea Party. Le 19 avril 2009, date anniversaire des premiers combats pour l’indépendance, les Oath Keepers de Stewart Rhodes organisent un rassemblement sur le champ de la bataille historique de Lexington, près de Boston, dans le Massachusetts. Ils jurent de défendre la Constitution américaine en contrevenant aux ordres, notamment celui de désarmer la population (1). Ce mouvement radical est lui aussi une refondation nationale en forme de provocation politique. À Pontida comme à Lexington, les rejeux populistes font subir aux symboles nationaux des torsions déroutantes. Ils viennent signifier que la définition de la nation n’est plus consensuelle et dessinent des imaginaires politiques antagoniques. La Ligue du Nord parle de faire sécession et les différents points du serment des Oath Keepers préfigurent une guerre civile. Dans les deux cas s’affirme avec force la volonté de recréer un pays fantasmatique – la Padanie en Italie, l’Amérique des Pères fondateurs aux États-Unis – tandis que les symboles démocratiques sont vidés de leur contenu par les groupes paramilitaires qui les réutilisent. Pourquoi le même schéma rituel réapparaît-il à l’identique dans deux pays aussi différents que les États-Unis et l’Italie ? S’agit-il uniquement de s’opposer à l’affirmation d’une gouvernance translocale perçue comme étrangère ? Les enjeux sont sans doute bien plus profonds que ceux ouvertement affichés par les acteurs.

Le populisme, ou le réel phagocyté par l’imaginaire
Les observateurs perçoivent qu’il s’agit de rejeux, mais ne comprennent pas toujours leur particularité. Il convient de prendre en considération le sens que revêtent ces remises en scène pour les acteurs politiques qui les exécutent. Ces deux symboles politiques, Pontida et Lexington, ont déjà fait l’objet d’une patrimonialisation (presque immédiate dans le cas américain) et de rejeux nombreux et parfois contradictoires. Ils ont fait (ou font toujours) l’objet de reconstitutions en costumes. Mais les performances populistes sont singulières dans la mesure où elles tournent en dérision les discours solennels en y introduisant des détails loufoques – des éléments d’antistructure (2) ; ce sont des rejeux parodiques. Les imaginaires politiques ainsi créés ne fonctionnent pas tout à fait, car on n’y croit qu’à moitié. Ils ont une fonction instrumentale qui n’échappe pas à leurs protagonistes. Certains leaders de la Ligue du Nord se sont d’ailleurs révélés parfaitement cyniques et aussi corrompus que leurs prédécesseurs. Nous sortons donc du cadre de la « communauté imaginée » de Benedict Anderson (3). Si dans sa version moderne, l’imaginaire fait communauté, ici nous serions plutôt devant une formation fantasmatique née du refus du pacte symbolique et d’une accentuation de la crise (4).

En réalité, ces serments populistes défont la communauté et les symboles, rejoués pour rire, fonctionnent en sens inverse. Ils nous parlent alors de la dissolution interne des nations et du refus de participer à l’effort collectif de redressement. Les discours patriotiques des participants sonnent faux. Ces rejeux populistes interviennent dans des contextes de crises majeures. Ils ont une dimension territoriale forte : on défend sa liberté et ses biens contre les immigrés ou contre un pouvoir vexateur perçu comme étranger. Ils marquent une radicalisation de l’électorat de droite qui se crispe sur des positions antiétatiques et ultralibérales. Ces performances ont également un côté « grand guignol » : elles sont conçues pour impressionner l’adversaire politique.

Les participants sont habités par un imaginaire particulier, qui renvoie à un passé mythique et s’éloigne de la réalité vécue et pensée par le plus grand nombre. Ils semblent sourds à tout argument rationnel. Ces imaginaires déconnectés fonctionnent dans la mesure où ils font désirer, agir et même sentir, et l’on se sent impuissant devant leur force politique. L’extrême droite, contrairement aux autres forces politiques, travaille sur des strates qui sont de l’ordre de l’irrationnel. Ses représentants ont un rapport instrumental et décomplexé avec l’histoire : ils n’hésitent pas à réinvestir des imaginaires historiques lourdement chargés de sens pour mobiliser plus efficacement leurs adhérents. L’historienne Jill Lepore avance que l’histoire des Tea Partiers est en réalité une « anti-histoire » ou même un « fondamentalisme historique », car cela n’a aucun sens de vouloir revenir au temps des Pères fondateurs (5).

Les rejeux populistes provoquent une nouvelle guerre des imaginaires, mais au-delà de l’affrontement idéologique, la menace la plus terrible qu’ils recèlent est sans doute l’ambiguïté savamment construite à travers l’interpénétration des corpus, l’embrouille et le recours à des strates idéologiques plus profondes qui dépassent les clivages traditionnels. Dès 1997, l’anthropologue Marc Augé nous mettait en garde contre l’invasion de la réalité par la fiction (6). Les images en circulation modèlent le réel et créent une telle confusion entre les deux registres que l’épreuve de réalité en est elle-même compromise. Augé appelait alors une morale de la résistance susceptible de réinstaurer la frontière entre la réalité et la fiction (nécessairement partielle). C’est justement là qu’interviennent les artistes contemporains : ils reconstituent à leur tour les populismes pour mieux faire appréhender au public la confusion générée par ceux-ci.

Donner à voir la confusion entre le réel et l’imaginaire
À la fin des années 2000, travailler sur les images populistes apparaît aussi nécessaire qu’urgent. Dans son film Videocracy, Erik Gandini montre à quel point la société italienne a pu être affectée par l’imaginaire berlusconien qui s’impose dès les années 1980 à travers les canaux des chaînes de télévision privées. Rencontrant des difficultés de distribution en Italie, son documentaire sera présenté en 2009 à la Biennale de Venise. Il expose les effets du dénigrement systématique des femmes, défigurées par la chirurgie esthétique et réduites à des objets sexuels. Il regrette que la présence télévisuelle soit devenue l’unique signe de réussite individuelle, indépendamment de tout mérite, et dénonce la dérive « people » du pouvoir berlusconien.

Des artistes commencent alors à s’interroger sur le meilleur moyen de désarticuler ces représentations. Aernout Mik et Matteo Lucchetti se proposent de rejouer le populisme, comme les populistes rejouent la communauté dans l’espace médiatique, mais pour mieux libérer le public. L’usage des vidéos se révèle pour eux tout à fait crucial, car il leur permet d’intervenir directement dans l’ordre médiatique pour entraver la circulation des images populistes. En ce sens, les installations du Néerlandais Aernout Mik ont été pionnières (7). Dans ses films muets, il met en scène des foules, des groupes, des réunions expérimentales ou antistructurées. Les scènes qu’il filme n’ont aucune logique narrative et les personnages semblent mus par une causalité inconnue. Il crée ainsi un sentiment d’étrangeté à l’égard des images d’information. À travers ces mises en scène décalées, il veut nous faire saisir que les relations entre individus s’établissent à des niveaux dont nous ne percevons pas toujours les déterminants de base. En partant des analyses de Victor Turner, il réfléchit sur la manière dont la citoyenneté est perturbée par le populisme, en montrant combien le statut de citoyen demeure instable et objet de conflits (8).

Deux films sont particulièrement intéressants pour ce qui nous occupe : le premier traite du populisme néerlandais, le second du cas Berlusconi. Schoolyard dénonce la stigmatisation dont les jeunes musulmans sont l’objet aux Pays-Bas. Il met en scène une cour de lycée où des élèves de toutes origines s’opposent à des vigiles qui les empêchent d’entrer dans l’établissement. Depuis les assassinats de Pim Fortuyn et de Theo Van Gogh, le leader populiste Geert Wilders a importé en Hollande les discours antiterroristes de l’extrême droite israélienne. Les jeunes d’origines étrangères sont qualifiés de « terroristes des rues ». Ce que vise l’artiste, c’est précisément l’absurdité de ces amalgames populistes. Pour mieux les démonter, il les met en scène dans un montage vidéo qui associe les scènes de révolte de jeunes de banlieue aux images de cortèges funéraires de l’intifada : on voit ainsi les collégiens néerlandais porter à bout de bras les corps inertes de leurs camarades. Dans Shifting Sitting, Aernout Mik s’interroge sur la séparation des pouvoirs dans l’Italie contemporaine. Le film met en scène Silvio Berlusconi, toujours très sûr de lui, dans le box des accusés, face aux magistrats ; au-dessus de ceux-ci, bien en évidence, la devise de la justice italienne : La legge è uguale per tutti (9). Dans la salle d’audience, des membres du public manifestent et arborent des masques de Berlusconi en carton. Une impression de pagaille joyeuse et inquiétante à la fois se dégage de l’ensemble. Par ses œuvres, Aernout Mik nous confronte très directement aux aspects les plus inquiétants du contemporain : il met en scène des groupes sans repères au sein desquels des comportements archaïques et violents réaffleurent.

Le jeune artiste milanais Matteo Lucchetti poursuit une ambition similaire. Il part d’un constat accablant : le kitsch communautaire a envahi l’espace médiatique et s’est diffusé par contamination au réel. Il veut déconstruire les images qui influencent nos choix politiques sans même que nous prenions le temps de fixer notre regard sur elles pour les interroger (10). Les artistes qui l’ont rejoint s’efforcent de trouver de nouvelles possibilités pour influencer l’iconographie politique contemporaine (11). Ce projet esthétique est né à Anvers, une cité flamande particulièrement affectée par le populisme du Vlaams Belang : la résidence d’artiste AIR Antwerpen (Rotterdam) s’est engagée dans un travail d’analyse des visuels populistes (12) et de la relation entre l’art et la propagande. L’installation Enacting Populism in its Mediascape a été présentée à Paris par la Fondation Kadist en pleine campagne présidentielle française d’avril 2012. L’espace d’exposition se présente comme un siège de parti politique dans lequel les œuvres peuvent être perçues à la fois comme des artefacts propagandistes et des créations d’art contemporain. Là encore, les artistes jouent sur la confusion à différents niveaux : art–propagande, réel–imaginaire, politique–populisme. En effet, les œuvres s’efforcent d’illustrer la thèse d’Ernesto Laclau : le populisme serait la vérité de la politique en régime démocratique et la haine de l’un ne serait que le pendant de la haine de l’autre (13). Cependant, ils négligent de s’interroger sur les représentations du peuple véhiculées par les populismes. Sont-elles toutes émancipatrices ? Tant s’en faut. Elles trahissent généralement un regard condescendant sur les milieux populaires.

Les artistes européens s’efforcent de mettre en évidence dans leurs œuvres la confusion entre le réel et l’imaginaire qui caractérise les populismes. Ils s’appuient sur les analyses classiques de l’anthropologie pour produire des gestes qui soient à la fois artistiques et politiques. Ils y parviennent avec plus ou moins de succès. Certaines œuvres ne se départissent pas d’une certaine ambiguïté : la différence entre les images du populisme et leurs rejeux artistiques ne saute pas toujours aux yeux. Cela dérange. Les artistes ne font jamais que reprendre les formes du populisme pour leur faire subir une nouvelle torsion. Certes, on ne peut se contenter d’opposer un nouvel imaginaire antagonique à celui du populisme, sinon nous ne ferions que perpétuer la guerre culturelle. Il faut lui opposer un réel dépassement. Cependant, rejouer le populisme est une opération délicate qui s’adresse aux élites culturelles et risque de manquer sa cible. Sans doute faut-il être plus ambitieux encore, en créant de nouveaux mythes émancipateurs peut-être, en remettant l’imagination au travail certainement, mais toujours pour mieux déjouer l’oppression par l’image.

NOTES
(1) http://Oathkeepers.org
(2) Victor Turner, Le phénomène rituel, Paris, PUF, 1990.
(3) Benedict Anderson, L’imaginaire national : réflexion sur l’essor et l’origine du nationalisme, Paris, La Découverte, 1996.
(4) Mario Barenghi et Matteo Bonazzi, L’immaginario leghista. L’irruzione delle pulsioni nella politica contemporanea, Macerata, Quodlibet Studio, 2012.
(5) Jill Lepore, The Withes of Their Eyes : The Tea Party’s Revolution and the Battle over American History, Princeton, New Jersey et Londres, Princeton University Press, 2010, p. 8.
(6) Marc Augé, La guerre des rêves, Paris, Seuil,1997.
(7) Ses œuvres ont été exposées au Jeu de Paume au printemps 2011 : www.jeudepaume.org/index.php?idArt=1368&lieu=1&page=article.
(8) Elie During et Marta Gili, Aernout Mik. Communitas, Paris, Steidl, 2011, p. 7.
(9) « La loi est la même pour tous. »
(10) Interview de M. Lucchetti sur le site du Kadist : www.youtube.com/watch?v=CLhsLuLyKe8.
(11) De nombreux artistes sont engagés dans ce projet : le collectif international Alterazioni video, Heman Chong, Luigi Coppola, Danilo Correale, Foundland, Nicoline van Harskamp, Steve Lambert, Olivier Ressler, Anna Scalfi Eghenter, Société Réaliste, Jonas Staal, Superflex.
(12) Merijn Oudenampsen (dir.), « The Populist Imagination. On the Role of Myth, Storytelling and Imaginary in Politics », Open: Cahier on Art and the Public Domain, n° 20, Rotterdam, 2010.
(13) Ernesto Laclau, On populist reason, Londres-New York, Verso, 2005 [La raison populiste, Paris, Le Seuil, 2008 pour la traduction française].

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