OFF. Radio, OFFTA, Montréal | esse arts + opinions

OFF. Radio, OFFTA, Montréal

100
2020

OFF.Radio
OFFTA, Montréal
conception : Émilie Martz-Kuhn et Yohayna Hernández
offta.com/off-radio/

Sous le signe du confinement, le festival d’arts vivants OFFTA a élaboré sa 14e édition en invitant 128 artistes à diffuser 15 projets inédits. Les œuvres performatives au programme esquissaient des modalités spectatorielles à l’extérieur des paramètres de la rencontre physique et ont été présentées sous de multiples formats : appel téléphonique, page web interactive, diffusion nocturne sur la plateforme Twitch, période d’écriture en direct sur Dropbox, déambulatoire sonore à réaliser dans son quartier, etc. En se procurant un laissez-passer par le biais d’une billetterie solidaire, le public a eu l’occasion de participer à l’évènement du 22 au 32 mai 2020. Guidé par le désir de repenser la normativité des temporalités néolibérales, l’OFFTA a fait de ce 32 mai une des lignes directrices du festival : une date impossible, où l’art peut réinventer les temps dont il dispose et réimaginer des temps dont il manque.

OFF.Radio est une activité parmi les activités satellitaires du festival et sa conception a été assurée, cette année, par les chercheures et dramaturges Émilie Martz-Kuhn et Yohayna Hernández, en collaboration avec Magnéto. Cette troisième saison radiophonique, intitulée Occuper le(s) temps, se divise en trois épisodes qui, ensemble, explorent plusieurs circonstances temporelles : les temps capitalistes, l’hyper présent, les impatiences et les possibles futurités. La trilogie de balados oscille entre l’entretien, la correspondance et la fiction spéculative. L’initiative est une invitation à prendre conscience de la valeur et du statut du temps dans nos sociétés néolibérales, pour ensuite se servir de la fiction afin d’imaginer des futurs dissidents et indociles.

Le premier épisode (32 minutes avec Jonathan Martineau) est un entretien avec l’auteur de l’essai L’ère du temps. Modernité capitaliste et aliénation temporelles (Lux Éditeur, 2017). Guidée par Émilie Martz-Kuhn, la conversation aborde notre rapport historique au temps et la transformation que celui-ci subit au moment de l’émergence du « temps horloge », une construction sociale qui discipline et rythme nos modes de production. L’institutionnalisation de ce temps abstrait vise à « harmoniser les temps marchands » en homogénéisant les phénomènes temporels naturels et économiques. L’entrevue éclaire les dynamiques d’aliénation mises en place par ces unités de temps artificielles et rend compte de la manière dont nous devons monétiser nos temps concrets (le sommeil, la digestion, la mémoire). L’art n’échappe pas à cette organisation temporelle marchande. Les impératifs auxquels les artistes sont soumis tels que la production de demandes de subvention, la mise en place d’un calendrier de répétition, les dates de diffusion prescrites par des instances extérieures, le formatage temporel des œuvres (courts et longs métrages) sont autant d’exemples probants qui témoignent des dynamiques marchandes œuvrant dans le secteur de l’art. Dans le second épisode (32 questions sur l’instant), chacun des artistes de la programmation de l’OFFTA a répondu à une série de 32 questions imaginées par les conceptrices. Cette liste, organisée de manière numérale, contient des questions telles que Combien de nœuds avez-vous dans la gorge ? Que faites-vous lorsque vous ne pouvez plus parler ? Comment imaginez-vous l’autonomie de demain ? En résulte un montage choral et poétique réunissant les réponses des artistes et donnant lieu à une introspection plurielle et sensible sur le présent de chacune et chacun. La liste des questions est disponible dans le Guide pour un festival déconfiné, petit carnet distribué par voie postale aux personnes qui détiennent un laissez-passer de l’OFFTA. Elles peuvent, à leur tour, s’appuyer sur ces 32 questions pour interroger leur propre instant et allier leur voix à cette communauté imaginaire le temps d’une écoute et d’une réflexion solitaire. Le troisième épisode (32 spéculations pour jour fictif) est le résultat d’une correspondance qui s’est d’abord effectuée par courriel autour d’un jour fictif, soit le 32 mai 2030. Les participantes et participants, issu.e.s de différentes générations et habitant des lieux variés (La Havane, Prague, Montréal, Miami, Brêmes, etc.) étaient invité.e.s à rédiger un court scénario afin de se prononcer sur l’état du futur. Ces récits sont empreints de différentes visions de l’avenir et les chroniques utopiques et radicales s’entremêlent à des odyssées marquées par les catastrophes écologiques et/ou capitalistes. Les scénarios s’appuient sur les mécanismes de la science-fiction afin de spéculer sur des futurs traversés par les désastres du présent et par les virtualités de l’avenir. Le présent épisode constitue une archive sensible, où le futur s’invente par nombre de voies imaginaires. Les fragments textuels tissent une série de scènes fictives et journalières : le quotidien d’un enfant dont la vie sera intensivement sanitarisée en 2030, un chercheur qui travaille sur une archive de l’enfermement en s’appuyant sur la pandémie historique de 2020, un nouveau système d’éducation, une manifestation pour militer contre la vente d’air, une communauté qui prend soin de coraux résistant à l’acidification de la mer, etc. En s’appuyant sur la fiction spéculative, ces courts textes irriguent le présent de possibilités. Il s’agit d’une correspondance qui engendre des espaces intangibles, formés de résiliences et de craintes pour tout repenser.

Si le premier épisode introduit la notion de temps en cette ère capitaliste, il crée surtout un cadre théorique qui soutient et enrichit l’écoute des deux épisodes subséquents. Le second épisode fait état des vulnérabilités qui s’accordent au présent et à l’intériorisation de ce temps abstrait par la communauté artistique, tandis que le troisième balado permet précisément de spéculer autour du futur de ces mêmes fragilités. La fiction spéculative, telle qu’elle se présente à nous dans ces terrains de jeu sonores, permet de réétudier les structures sociales à partir des contraintes du présent et d’extrapoler des alternatives pour le futur. Une telle pratique s’ancre dans l’avenir, mais elle parle fondamentalement du présent et constitue un outil pour le pétrir autrement. En inventant des 32 mai, la OFF.Radio puise à même la faillite du présent et nous invite à remuer des lendemains insoumis au temps horloge.

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