Quelque part, autrement, Galerie de l’UQAM, Montréal | esse arts + opinions

Quelque part, autrement, Galerie de l’UQAM, Montréal

Galerie de l'UQAM
  • faye mullen, AASAMISAG, capture vidéo, 2019 – en cours. Photo : permission de l'artiste & Galerie de l'UQAM
  • faye mullen, AASAMISAG, capture vidéo, 2019 – en cours. Photo : permission de l'artiste & Galerie de l'UQAM
  • Mona Sharma, Manifeste, détail, 2018 – en cours. Photo : permission de l'artiste & Galerie de l'UQAM
  • Anna Binta Diallo, Négociations II, capture vidéo, 2013 (2020). Photo : permission de l'artiste & Galerie de l'UQAM
  • Leila Zelli, Pourquoi devrais-je m’arrêter ?, capture vidéo, 2020. Photo : permission de l'artiste & Galerie de l'UQAM
  • Leila Zelli, Pourquoi devrais-je m’arrêter ?, capture vidéo, 2020. Photo : permission de l'artiste & Galerie de l'UQAM

Quelque part, autrement
Exposition virtuelle, Galerie de l’UQAM

Second volet des quatre qui constituent le projet QUADrature, Quelque part, autrement poursuit l’interprétation libre de la forme et du sujet de l’œuvre Quad (1980) de Samuel Beckett initiée par la Galerie de l’UQAM. Ariane De Blois assure le commissariat de cette exposition virtuelle axée sur la notion de relation en crise ou en quête, réelle ou projetée. L’écran se présente à ce titre autant comme un espace de connexion que de distance, alors que l’approche éminemment personnelle des artistes agit comme rempart à l’indifférence stoïque du numérique.

La vidéo AASAMISAG (2019) de faye mullen s’intéresse, comme l’indique son titre en ojibwé, au mur dont elle dissèque le concept, l’histoire, l’objet et les usages sur un fond d’extraits saccadés YouTube, de fenêtres Web et de diverses applications. La voix murmurée, les images intermittentes et la musique langoureuse s’emmêlent en une composition hypnotisante de murs qui s’érigent, tombent ou perdurent. À la fois support et frontière, le mur organise l’activité humaine, les corps et les espaces. L’accumulation des perspectives historiques et géographiques par le montage de mullen, démontre que, s’il génère moult actions et réactions, le mur matérialise principalement les structures idéologiques du pouvoir déjà en place.

La notion de rempart prend, avec Mona Sharma, une dimension sensible, alors que la distance entre les gens se fait plus émotive que physique. En effet, le projet en cours Manifeste (depuis 2018) rassemble une série de dessins numériques autour des notions de soi et des autres. Évoquant les formes littéraires du journal et de l’autofiction, les dessins de Sharma investissent l’autoreprésentation du point de vue social. L’artiste s’observe à travers les autres, qu’elle examine aussi selon sa propre individualité. Le dédoublement croisé des perceptions s’exprime éloquemment dans les illustrations intégrant une narration au « je ». Ces dernières accentuent la solitude produite par l’existence de l’autre tout en manifestant le besoin pressant d’exister à ses côtés. Même les images inspirant l’exotisme, l’opulence et la perfection flirtent avec les sentiments de rejet et d’inadéquation, de sorte que se dégage de Manifeste la douleur latente d’être simultanément en relation et en marge.

La vidéo Négociations II (2020) de Anna Binta Diallo lie pour sa part l’écriture de soi au récit collectif. L’écran divisé en trois présente un montage d’archives personnelles et d’extraits divers glanés sur internet. L’ambiance musicale nostalgique de même que les quelques passages manuscrits soulignent le regard rétrospectif de l’artiste qui associe le parcours géographique de sa famille à sa construction identitaire. Au confluent de différentes origines et destinations, l’identité est un métissage qui ne s’arrête pas à soi et s’inscrit dans le collectif. Les déplacements physiques et temporels diversifient, à l’instar des écrans multipliés et des sources documentaires variées, les perspectives sur l’histoire personnelle de Diallo. L’identité individuelle affirme ainsi son extraction depuis l’histoire coloniale des nations, les perspectives médiatiques qu’elles produisent et l’espace qu’elles accordent finalement à l’altérité du soi.

Pourquoi devrais-je m’arrêter? (2020) de Leila Zelli sert, à ce propos, une profonde affirmation identitaire à partir d’une proposition étoffée de deux vidéos et de la lecture du poème Il n'y a que la voix qui reste de Forough Farrokhzad, duquel est d’ailleurs tiré le titre de l’œuvre. Ce récit d’une voix persistante qui refuse de se taire est l’expression même de la démarche de Zelli et de ses consœurs qui s’approprient les médias sociaux pour diffuser et manifester largement leur existence. Des femmes de tout âge se partagent l’écran de la première vidéo alors qu’elles pratiquent le Varzesh-e Bâstâni, un sport traditionnel dont l’exercice leur a été interdit dans l’espace public par l’état. L’accumulation des pratiques solitaires génère un collectif bruyant et étourdissant. Le crescendo sonore où s’entassent les instruments et les chants se joint à l’accélération des mouvements en l’expression assourdissante du droit d’exister. À l’inverse, le bruissement discret de la forêt de la seconde vidéo met en lumière l’action solitaire, constante et assidue de l’artiste. Pieds nus et vêtue du pantalon d’exercice rituel, Zelli tourne en rond d’un pas régulier sur ce qui s’apparente à un zurkhâneh, gymnase traditionnel iranien, en pleine nature. L’artiste confronte l’écoulement lent du temps à l’action persistante et patiente de son corps dans l’espace. Cette marche sans fin, dont la trace ne se verra qu’à force de volonté tenace, résume enfin le processus éreintant et laborieux de l’affirmation de soi dans un espace social sourd.

Publié en ligne le 14 décembre 2020.

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