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Dossier | Pussy Riot. La haine

  • Pussy Riot, place Rouge, Moscou, 20 janvier 2012 | Red Square, Moscow, January 20, 2012. Photo : Denis Sinyakov

Pussy Riot. La haine
Par Annie Gérin

L’indignation est une haine envers quelqu’un qui a fait du mal à l’autre.
 Spinoza (1)

Ceux qui, comme moi, connaissent bien le climat social et politique actuel en Russie ont sursauté lorsqu’ils ont lu dans un article publié dans La Voix de la Russie du 23 mai 2012 que le gouvernement de Vladimir Poutine condamne la violence exercée par le Québec à l’égard de ses citoyens. Faisant référence à la répression policière des manifestations qui ont eu lieu en mai dernier à Chicago (dans le cadre du Sommet de l’OTAN) et à Montréal (en opposition à la loi 78), Konstantin Dolgov, chargé des Droits de l’Homme au ministère russe des Affaires étrangères, déclarait que « malgré le fait que les actions étaient pour la plupart des cas pacifiques, les mesures des forces de l’ordre étaient des fois disproportionnées (2) ». Cynisme ?

Comme aux États-Unis et au Québec, depuis quelques mois la jeunesse en Russie tente de se faire entendre. Dans un contexte où la liberté de la presse est particulièrement restreinte (3), la place publique devient le lieu privilégié pour agir et l’activité symbolique, le langage le plus sûr. Les enjeux et les risques sont cependant autrement plus graves en Russie, où il n’existe presque pas de culture de la protestation et où la répression est sévère. Par exemple, accusées en mars 2012 de vandalisme motivé par la « haine de la religion », d’incitation à la violence et de l’organisation d’une manifestation non autorisée, trois membres du groupe féministe punk Pussy Riot ont failli écoper de sept ans de prison. Un mouvement international de solidarité avec les artistes s’est alors rapidement construit : Amnistie internationale a condamné les arrestations, des actions de solidarité ont été organisées partout sur la planète et une myriade d’artistes ont exprimé leur appui. La décision de la cour criminelle a été rendue le 17 août. Après près de cinq mois de détention provisoire, Maria Alekhina, Nadezhda Tolokonnikova et Ekaterina Samoutsevitch purgeront une peine de deux ans dans un camp pénitentiaire (4).

Pussy Riot
S’inspirant de la performance féministe, de l’actionnisme viennois et du mouvement Riot Grrrl, Pussy Riot est formé en septembre 2011 afin de protester contre l’annonce faite par Vladimir Poutine de son intention de se présenter aux élections présidentielles de mars 2012 (5). Le groupe est devenu depuis le symbole irritant de la résistance russe. Ses performances guérillas, qui rassemblent généralement de trois à huit femmes, se déroulent sans préavis (donc illégalement) et principalement dans des lieux publics achalandés et hautement symboliques : le métro de Moscou, le toit d’une prison, la place Rouge. Le nombre des artistes dans le groupe n’est pas limité pour qu’en cas d’incarcération d’une chanteuse, une autre puisse la remplacer. D’ailleurs, avant les arrestations de mars, personne ne connaissait leurs noms ni n’avait vu leurs visages parce que chaque membre du groupe se présentait sur « scène » masquée d’une cagoule balaklava tricotée de couleur vive.

Le 21 février 2012, quelques jours avant l’élection du 4 mars, Pussy Riot lance son action la plus audacieuse : une dizaine de ses membres investissent, guitares et microphones à la main, la cathédrale du Christ-Sauveur de Moscou, le siège du patriarcat orthodoxe russe. Dans un mélange surprenant de prières et de chants, d’un ton férocement ironique, elles conjurent la vierge Marie de retirer la candidature de Vladimir Poutine de la course à la présidence (6). Moins de deux semaines plus tard, le 3 mars, deux femmes – qui ont reconnu être membres du groupe – sont arrêtées en vertu de l’article 213 du Code criminel russe. Une troisième est appréhendée le 16 mars.

Devant leur affront jugé blasphématoire, mais qui a le mérite de dénoncer la collusion entre l’Église et l’État, la communauté russe est divisée. Si certains voient dans la répression de telles manifestations artistiques le devoir d’un gouvernement responsable, désireux de préserver l’ordre public, d’autres y trouvent l’expression d’une malveillance extrême, d’un refus de dialoguer avec la jeunesse qui revendique son droit d’expression, qui s’indigne et dénonce les injustices sociales et économiques qu’elle subit. C’est d’ailleurs la posture adoptée par les membres de Pussy Riot. Dans la déclaration prononcée lors de son procès, Nadezhda Tolokonnikova explique : « Qu’est-ce qui était derrière notre performance à la cathédrale du Christ-Sauveur et qui motive ce procès ? Rien d’autre qu’un système politique autocratique. Les performances de Pussy Riot peuvent être appelées de la dissidence artistique ou de l’action politique épousant des formes artistiques. Quoi qu’il en soit, nos performances sont un genre d’activité civique qui prend forme en réaction à la répression menée par un système politique corporatiste qui dirige son pouvoir contre les droits fondamentaux de la personne et les libertés civiles et politiques (7). » Des cas semblables d’indignation citoyenne, de révolte et de répression se multiplient d’ailleurs partout sur la planète en ce début de 21e siècle : en Égypte, en Iran, en Grèce, en France, en Angleterre, au Québec... La liste est longue. Comme le -suggère le philosophe Philippe Saltel, vu l’importance du phénomène, « il y a véritablement ici lieu – et même urgence – d’une interrogation philosophique sur les motifs de la malveillance, quand l’opinion contemporaine se contente généralement de présenter la malveillance comme motif (8) ».

La haine
Pour Saltel, il s’agit de haine, c’est-à-dire d’une colère refroidie et cristallisée, qui se concentre sur un objet devenu emblématique d’un affect qui le dépasse. C’est la haine qu’éprouve un gouvernement autoritaire pour la jeunesse défiante et tapageuse, qui le porte à la bâillonner (dans les médias), à l’emprisonner, voire à nier l’existence d’une opposition concertée, et ce au nom de l’amour de la Russie et du respect des lois. Comme l’affirme le directeur d’Amnistie internationale France : « Le but de ce procès [de Pussy Riot] est de museler toute critique, toute opposition au régime de Poutine. Elles sont victimes d’un système et c’est symptomatique de plein d’autres choses qui se passent [...] en Russie aujourd’hui (9). »

Toujours selon Saltel, cette haine dite « d’aversion » fait en sorte que celui qui hait veut que l’objet qu’il exècre ne soit plus rien, au moins pour lui. Il désire le faire disparaître de son horizon, ou vivre sans lui. « Haïr quelqu’un (ou quelques-uns) n’est alors rien d’autre que lui signifier que l’on tient tout cela, l’écheveau complexe de son existence et l’autorité créatrice qui est sienne, pour rien. C’est évidemment mensonge et négation de l’appartenance d’autrui à l’humanité commune, choisis dans le but de produire en sa victime la plus grande souffrance possible, l’atteinte de son honneur – dans l’attente qu’il nous haïsse à son tour, non seulement pour justifier a posteriori notre haine, mais aussi pour fournir la conviction que nous l’avons bel et bien blessé (10). » Il apparaît alors que dans la haine, « le sujet tient son objet pour mauvais par nature et lui oppose l’utopie d’un monde en quelque manière débarrassé, libéré de ce mal incarné (11) ». Pour Poutine, cette utopie est peut-être celle d’une Russie prospère et harmonieuse. C’est peut-être aussi celle où un gouvernement peut diriger avec cynisme, opportunisme et arrogance, sans consultation et sans opposition du peuple.

De la haine à l’indignation
Mais les membres de Pussy Riot sont plus que le bouc émissaire de la haine, elles jouent avec elle, la nourrissent, s’en nourrissent. En effet, comme le suggère Saltel, la haine se communique et se partage. La haine de Pussy Riot est cependant d’une nature autre que celle des dirigeants à l’égard d’un irritant persistant. Elle est celle d’une génération qui a grandi dans la précarité, dans un État qu’elle considère comme corrompu et répressif, où la richesse extrême des oligarques côtoie une pauvreté qui ne devrait pas avoir droit de cité dans un pays industrialisé et riche en ressources de toutes sortes. « Cette détestation, cette lutte contre un mal reconnu dans les limites qui sont les siennes, n’aurait bien sûr plus rien de ce qui fait la bêtise de la haine, et mériterait plutôt le nom de juste indignation (12). » Ce serait donc une « juste haine ». Comme l’affirme d’ailleurs Émile Zola, pour la victime d’une grande injustice, une haine qui s’indigne, qui s’insurge est nécessaire : « La haine est sainte. Elle est l’indignation des cœurs forts et puissants, le dédain militant de ceux que fâchent la médiocrité et la sottise (13). »

Si le gouvernement arrive, du moins en partie, à faire taire l’objet de sa haine par le contrôle des médias, la répression et l’emprisonnement, Pussy Riot doit trouver des moyens plus créatifs pour témoigner de sa défiance et de son indignation dans le but ultime d’en détruire l’objet. En effet, même si on peut la juger « juste », « la haine est un sentiment qui relève aussi bien de l’exécration que de l’acte de destruction (14) ».

Et que font les membres de Pussy Riot pour arriver à cette fin ? Alors que les médias russes les ignorent, elles déballent leur arsenal de protestation sur la place publique, détournent les usages de celle-ci, vont à la rencontre des gens, puis font circuler dans les médias sociaux images, paroles et clips vidéo. Comme les actionnistes, elles prennent le risque (intellectuel et physique) d’utiliser leur propre corps pour la création et la dissémination de leur indignation ; la puissance communicationnelle du corps dans la performance, frondeur et vulnérable à la fois, est indéniable. Les textes qu’elles chantent à tue-tête sont plus que vitrioliques ; ils sont profondément satiriques. Par l’usage du rire ironique et moqueur, elles mettent en cause les symboles du pouvoir et les institutions oppressives ; elles en révèlent les faiblesses et les contradictions inhérentes, les rendant ainsi ridicules et méprisables. Elles en détruisent l’autorité. Il s’agit, bien sûr, d’une destruction purement symbolique, mais qui a le potentiel d’ouvrir les esprits à une utopie autre que celle véhiculée par les dirigeants et les médias contrôlés par l’État.

Les membres de Pussy Riot ne sont pas les seules artistes russes à recourir à ces stratégies d’anonymat, d’occupation de l’espace public, de rire satirique et de destruction symbolique. Le groupe SAT (terrorisme artistique actuel), constitué en 2003 à Novossibirsk, organise des mobilisations éclair par la voie d’Internet, parodiant la forme des manifestations officielles héritées de la période communiste. Les participants sont régulièrement harcelés, arrêtés, chargés d’amendes et forcés de signer des déclarations comme quoi une bannière portant l’inscription « Tanya, ne pleure pas ! », « Ah ! » ou « Urrrgh ! » ne constitue pas une attaque directe envers le régime russe. Pour leur part, dans leur action la plus mémorable, les membres du collectif Voina (La Guerre) formé en 2007 peignent, le 15 juin 2010 au petit matin, un énorme phallus sur le pont Liteiny, un pont-levis qui franchit la Neva à Saint-Pétersbourg. Dans les heures qui suivent, à chaque passage des bateaux, l’érection de près de 65 mètres se dresse face à la bâtisse du FSB, la police secrète russe (anciennement le KGB) (15). Paradoxe : alors que les artistes sont détenus, le ministère de la Culture et le Centre national d’art contemporain leur décernent le Prix de l’innovation pour les arts visuels. Parmi les quelques exemples de protestation artistique que nous pourrions citer, notons bien que la condamnation récente de Pussy Riot à deux ans d’emprisonnement témoigne d’un durcissement formel du régime poutinien, d’une affirmation de la non-tolérance envers la contestation, qu’elle soit artistique ou non.

NOTES
(1) Baruch Spinoza, Éthique [1677], Paris, GF, 1993, p. 204.
(2) « La Russie préoccupée par des interpellations de masse aux USA et au Canada », La Voix de la Russie, 23 mai 2012, en ligne : http : //french.ruvr.ru/2012_05_23/Canada-OTAN-Sommet-protestations/ [consulté le 20 août 2012].
(3) Voir « Comment le Kremlin étouffe la presse russe », Le Figaro.fr, 27 octobre 2006, en ligne : www.lefigaro.fr/international/20061027.FIG000000156_comment_le_kremlin_e... [consulté le 20 août 2012].
(4) Le 10 octobre 2012, à la suite d'un recours en appel, le tribunal de Moscou ordonne la libération conditionnelle d’Ekaterina Samoutsevitch. Les peines auxquelles ont été condamnées les deux autres membres de Pussy Riot sont maintenues.
(5) Poutine avait occupé la présidence pendant deux mandats, de décembre 1999 à mai 2008. Dans l’impossibilité légale de se représenter, il désigne son premier ministre, Dmitri Medvedev, comme successeur et s’approprie la fonction de ce dernier. L’annonce faite en septembre 2011 de son intention de revenir à la présidence (avec Medvedev comme premier ministre) suscite l’indignation générale.
(6) On peut voir des extraits de cette performance sur YouTube : www.youtube.com/watch ? v=Yr0jNui5Qw8 [consulté le 20 août 2012].
(7) « Pussy Riot Closing Statements », N+1, 13 août 2012, en ligne : http : //nplusonemag.com/pussy-riot-closing-statements [consulté le 20 août 2012]. [Traduit de l’anglais par l’auteure]
(8) Philippe Saltel, Les philosophes et la haine, Paris, Ellipses, 2001, p. 7.
(9) Associated Press, Le Devoir, 17 août 1912, en ligne : www.ledevoir.com/international/actualites-internationales/357066/les-pus... [consulté le 20 août 2012].
(10) Saltel, p. 53.
(11) Ibid., p. 27.
(12) Ibid., p. 66.
(13) Émile Zola, Mes haines. Causeries littéraires et artistiques [1866], Genève, Slatkine Reprints, 1979, p. 1.
(14) Jacques Hassoun, L’obscur objet de la haine, Paris, Aubier, 1997, p. 15.
(15) On peut voir des extraits de cette action sur YouTube : www.youtube.com/watch ? v=MYajNxa_UrU [consulté le 20 août 2012].

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