Dossier | Paradis fiscaux et espace extraterritorial | esse arts + opinions

Dossier | Paradis fiscaux et espace extraterritorial

  • Meredith Lackey, Elephant in Cairo, image tirée du film, 2015. Photo : permission de l’artiste
  • TeleGeography, Submarine Cable Map, 2015. Photo : © TeleGeography

Paradis fiscaux et espace extraterritorial
Par Robin Lynch

La représentation du géopolitique est un lieu de tensions sur le plan théorique et artistique et, parfois, de contradictions. On peut dresser de nombreux parallèles entre le débat sur la propriété et le pouvoir diffus des télécommunications et les débats sur la circulation, non règlementée, des œuvres d’art. Dans cet essai, je propose de décortiquer l’enchevêtrement des rapports entre l’art et les télécommunications. Mon but est de soulever quelques questions fondamentales sur le problème de la résistance opposée par l’art à son utilisation comme instrument de manipulation à l’échelle géopolitique. Dans un premier temps, j’examinerai l’émergence de ces zones supraterritoriales qui permettent aujourd’hui de contourner la règlementation et le contrôle exercés par les États, dont les paradis fiscaux destinés à l’art. Dans un deuxième, j’analyserai comment le champ de l’art – une sphère non règlementée pour une bonne partie – s’imbrique dans le contexte géopolitique.

Le collectif Metahaven, qui intervient dans les sphères de la théorie et du désign, consacre une large part de ses travaux aux données informatiques, à la question notamment de leur transparence (ou de leur opacité), de leur propriété, de leur utilisation par les États ou les grandes entreprises et de leur pouvoir. Dans un article en deux parties intitulé « Captives of the Cloud », Metahaven emploie le terme « supraterritorial » pour expliquer qu’en vertu du Patriot Act, le gouvernement américain a le pouvoir d’accéder aux données hébergées dans n’importe quel centre enregistré aux États-Unis (1). Ce pouvoir s’étend au-delà de son territoire et de ses citoyens ; il s’applique même à certains moteurs de recherche parmi les plus importants au monde, dont Google. Dans un même ordre d’idées, le théoricien Benjamin Bratton s’est appliqué à décrire la façon dont les modèles traditionnels de la carte et du territoire se sont transformés à l’échelle planétaire. Il désigne par le terme de « pile » ce qu’il conçoit comme une nouvelle structure politique : « une vaste architecture constituée de matériel informatique et de logiciels, une protomégastructure de bits et d’atomes qui circonscrit littéralement la planète entière et qui, comme nous l’avons expliqué, non seulement perfore et distord le modèle westphalien du territoire national, mais engendre également de nouveaux espaces à son image, nuages, réseaux, zones, graphes sociaux, écologies, mégavilles, violences formelles et informelles, théologies étranges, qui toutes se superposent (2) ». Cette structure d’empilement des infrastructures matérielles et télécommunicationnelles intègrerait la totalité des sociétés transnationales dans un enchevêtrement d’entités territoriales. L’idée que le pouvoir réside dans les seules mains des États-Unis, comme semble le suggérer Metahaven, ne tient pas compte de la dynamique inhérente au pouvoir. En effet, on risque d’oublier que de nombreux organes participent à cette vaste infrastructure et de passer sous silence un fait essentiel : cette dernière se modifie au gré des intérêts territoriaux et privés qu’elle chevauche. À titre d’exemple, si les États-Unis décidaient de fermer un centre de données à l’extérieur de leurs frontières, il leur faudrait obtenir le consentement du pays où elles sont hébergées et celui des parties prenantes privées que cela concerne. Par conséquent, le pouvoir de décision n’appartient pas exclusivement aux États-Unis, même s’ils pèsent lourd dans la balance.

La critique habituelle qui impute à l’État ou au capital la responsabilité des dérives de la mondialisation ne peut pas s’appliquer aisément aux télécommunications en raison de leur portée prodigieuse et des fonctions de plus en plus complexes et personnalisées qu’elles remplissent dans la vie quotidienne. Les télécommunications encouragent chez les usagers en quête de créativité et de liberté personnelle une attitude « nombriliste » qui préconise l’absence de frontières, l’autonomie et la convivialité. En effet, les publicités d’Apple seraient incomplètes sans leur appel caractéristique à la liberté, au potentiel et à la créativité des individus. Cela dit, cette mentalité n’entrave en rien l’expansion des communications, ni leur mobilité ou leur nature « supraterritoriale », bien au contraire. D’ailleurs, ce sont ces mêmes valeurs, prônées par le libertarisme, qui ont nourri la critique de « l’idéologie californienne » formulée en 1995 par Richard Barbrook et Andy Cameron. Ces derniers avaient affirmé à l’époque que les visées idéalistes des premiers orchestrateurs de l’univers des télécommunications correspondaient parfaitement à celles de la droite en matière d’expansion du marché et qu’elles contribuaient à l’avancement du libre marché et des thèses économiques du néolibéralisme (3).

Ainsi, s’agissant du réseau des communications, l’impossibilité de désigner un coupable, voire de le cerner géographiquement, compte parmi les multiples difficultés qui se posent quant à sa représentation et à sa théorisation. Pour s’attaquer au problème de la nature nébuleuse des données et du Web 2.0, nombre de travailleurs culturels se sont employés à cartographier le réseau matériel constitué des câbles sous-marins dans la perspective d’illustrer leur emprise géopolitique. The Undersea Network, de Nicole Starosielski, renferme une masse d’information à ce sujet qui confirme la richesse des connaissances que peut engendrer leur étude (4). L’artiste Meredith Lackey, qui a documenté et cartographié dans ses travaux récents les câbles installés en Afrique, rappelle toutefois que la possibilité de les visualiser ne permet pas forcément de saisir la portée incommensurable et parfois incompréhensible de leur historique, de leurs implications et de leurs répercussions (5). Pour éclairer les zones grises créées par les télécommunications, par conséquent, il ne suffit pas de répertorier les câbles qui leur donnent une structure matérielle.

Dans une réflexion sur la politique élusive des télécommunications sous l’angle de la finance, l’anthropologue Bill Maurer souligne que l’installation des câbles sous-marins a joué un rôle notable dans l’implantation de filiales extraterritoriales dans les Caraïbes, à Singapour, aux Bermudes et ailleurs (6). Vu leur situation en tant que nœuds commerciaux importants, les infrastructures de télécommunications se sont développées davantage dans ces emplacements qu’ailleurs ; ce sont aujourd’hui des zones favorables aux mouvements de capitaux accélérés. On se représente souvent les paradis fiscaux comme des régions géopolitiques aux contours imprécis censés faciliter le détournement ou la dissimulation de capitaux. Cependant, un grand nombre de ces entités extraterritoriales ont adopté des méthodes conformes sur le plan juridique, et sont même devenues assez transparentes à cet égard, ce qui contraste avec leur image de trous perdus et louches. Les révélations sur les manœuvres qu’elles pratiquaient – dans certains cas avec le consentement des États – sont sans doute pour quelque chose dans cette évolution.

Le champ de l’art, du fait de sa détermination à résister à la formation de liens avec le capital, s’est retrouvé avec une règlementation plutôt laxiste en matière de marché et de fixation des prix, puisqu’il a établi ses propres hiérarchies et ses propres codes (7). Cela ne revient pas à dire que l’art rejette tout lien avec le capital, notamment en ce qui concerne l’impôt et les flux économiques. Cela signifie plutôt que, dans le monde de l’art, les transactions financières n’observent pas de mode de détermination des prix ; que souvent, on ne les enregistre pas en un lieu accessible ; et qu’elles font fréquemment, par conséquent, l’objet de manœuvres de vente ou d’acquisition, telles que la surenchère (8). Par ailleurs, ces transactions sont teintées de codes et de convictions propres au monde de l’art, comme l’amour de l’art ou une croyance en sa portée mondiale (9). Souvent proche de la doctrine libertarienne en matière de télécommunications, l’attitude dominante à l’égard de la fixation des prix, de la spéculation et de la mobilité des échanges a fait en sorte que l’art s’accorde souvent très bien avec le libre marché. C’est ce qui lui a permis de devenir un instrument d’investissement extraterritorial et de blanchiment d’argent ; de surcroit, le monde de l’art est peu règlementé et les œuvres peuvent transiter sans heurts entre les zones géopolitiques en raison même de leur essence en tant que moyen d’expression « universel », qui ne connait pas de frontières. Nathan Newman, un avocat de New York, va plus loin et considère même l’art comme le nouveau paradis fiscal et une mine d’or sur le plan de l’investissement (10). Le FreePort de Singapour en offre un exemple concret ; des millions de dollars d’actifs sous forme d’œuvres d’art seraient conservés dans cette « zone franche » – à l’abri des impôts et des taxes. Récemment, l’artiste Hito Steyerl a même qualifié Le FreePort d’« espace exceptionnel pour l’art contemporain », qui fonctionne à la manière « d’un musée extraterritorial (11) ». Vu sa grande mobilité et sa dépendance envers la richesse et le pouvoir, l’art contemporain convient bien en effet aux stratégies extraterritoriales telles que les opérations circulaires (12). Comme par hasard, Le FreePort de Singapour est situé à proximité d’une importante station d’atterrissement des câbles de télécommunications du pays.

Si je fais ici le rapprochement entre la difficulté de représenter la réalité géopolitique de méga-infrastructures comme celles des télécommunications et la relation nébuleuse entre l’art, la finance et le commerce mondial, c’est dans l’espoir de susciter d’autres recherches sur la position territoriale de l’art. Il y a lieu d’examiner le rapport entre la fonction géopolitique de l’art en tant qu’entité « supraterritoriale » et les appels à l’abolition des frontières et à l’antiétatisme qui en émanent. L’insistance récurrente sur la libre fixation des prix (et contre la règlementation de l’art au sens économique du terme) comporte des ressemblances avec le discours sur l’élimination des frontières au sein du libre marché. Si l’on associe, d’une part, le désir des acteurs qui contrôlent la circulation des œuvres de protéger l’art de la règlementation avec, d’autre part, l’attrait qu’exerce la circulation mondiale des œuvres, on se rend compte que l’art est une entité indéfinie en mutation rapide difficile à représenter et à saisir. Ce sont là des caractéristiques semblables à celles qui font des câbles sous-marins un instrument idéal pour les grandes institutions financières et commerciales dans des régions comme celle des iles Caïmans. À l’instar de ces câbles, la matérialité de l’art est constituée d’éléments riches en histoire et en information, certes, mais qui ne permettent pas de tracer de carte géopolitique concrète de ses mouvements, étant donné qu’une large part du marché et de l’évaluation dans le monde de l’art ne repose sur aucune assise matérielle.

Si le champ de l’art est bel et bien devenu un « empilement » au sens que nous lui donnions précédemment, il sera nécessaire de cartographier et d’analyser son utilisation afin de bien saisir les possibilités et les conséquences qui accompagnent cette nouvelle configuration. Par ailleurs, les recherches et les projets menés par les travailleurs culturels constitueront une étape essentielle dans cette démarche d’investigation. Ils permettront de déterminer s’il est encore possible de s’appuyer sur l’art pour proposer une critique du capital, et sur quels fondements. Pour l’heure, la sphère de l’art semble de nos jours tout aussi compromise, en matière de liens avec le capital, que les grandes structures du pouvoir qu’elle prétend critiquer.

[Traduit de l’anglais par Margot Lacroix]

NOTES
(1) Metahaven, « Captives of the Cloud: Part 2 », e-flux Journal, n° 38 (octobre 2012), .
(2) Benjamin Bratton, « On the Nomos of the Cloud: The Stack, Deep Address, Integral Geography », 2011, . [Trad. libre]
(3) Richard Barbrook et Andy Cameron, « The Californian Ideology » [1995], Mute (octobre 2008), .
(4) Nicole Starosielski, The Undersea Network, Durham, NC, Duke University Press, 2015.
(5) Meredith Lackey, conférence donnée dans le cadre du colloque « Offshoring and Virtual Infrastructures », organisé par offshoreart.co, avril 2015, .
(6) Bill Maurer, « Islands in the Net: Rewiring Technological and Financial Circuits in the “Offshore” Caribbean », dans Yarimar Bonilla (dir.), Non-Sovereign Futures: French Caribbean Politics in the Wake of Disenchantment, Chicago, University of Chicago Press, 2015, p. 461–501.
(7) Pour un résumé pertinent des caractéristiques qui définissent la mobilité de l’art et de ses codes en relation avec le monde de la finance, lire Suhail Malik et Andrea Phillips, « Tainted Love: Art’s Ethos and Capitalization », dans Maria Lind et Olav Velthuis (dir.), Contemporary Art and its Commercial Markets: A Report on Current Conditions and Future Scenarios, Berlin, Sternberg Press, 2012, p. 209–40,
http://bnarchives.yorku.ca/327/2/20120000_malik_phillips_tainted_love.pdf>.
(8) Ibid. Malik et Phillips se réfèrent au travail de Noah Horowitz pour donner des exemples concrets de manipulation des prix et des marchés par les commerçants, les collectionneurs et d’autres acteurs du monde des arts.
(9) Ibid.
(10) Nathan Newman, conférence donnée dans le cadre du colloque « Incorporating Offshore: The Stakes of Going Offshore for Art » organisé par offshoreart.co, avril 2015, .
(11) Steyerl, Hito, « Duty-Free Art », e-flux Journal, n° 63 (mars 2015), .
(12) Une opération circulaire est une manœuvre financière permettant de déplacer des capitaux d’un pays vers l’étranger, puis de les rapatrier dans le pays d’origine. Elle a pour but de fausser les statistiques sur les investissements. Voir Bill Maurer, « Jurisdiction in dialect: Sovereignty Games in the British Virgin Islands », dans Rebecca Alder-Nissen et Ulrik Pram Gad (dir.), European Integration and Postcolonial Sovereignty Games: The EU Overseas Countries and Territories, New York, Routledge, 2013, p. 130-144.

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