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Nos présents à venir

Sylvette Babin
Laurent Lamarche, Fossible BM - 01, détail, 2016. Photo : permission de l'artiste

La futurité est liée à des questions d’obligation et de responsabilité, à l’attention qu’on prête à ses propres douleurs persistantes ainsi qu’à l’affliction et à l’agonie des autres. La futurité marque la capacité de la littérature de soulever, en interrogeant le passé, des dilemmes politiques et éthiques qui sont essentiels pour l’avenir de l’humanité.
— Amir Eshel, Futurity: Contemporary Literature and the Quest for the Past

Au moment où nous produisions ce centième numéro, en tentant d’envisager le futur sous un angle non dystopique, ou empreint d’une vision plus optimiste de l’avenir, le présent nous enfermait dans une crise sanitaire sans précédent. En parallèle, ce même présent continuait d’être le lieu d’un racisme toujours bien ancré dans la société, racisme qui a mené à la mort brutale de plusieurs membres des communautés noires et autochtones au Canada et aux États-Unis. Ahmaud Arbery, tué par balle le 23 février à Brunswick, Breonna Taylor, tuée par balle à Louisville le 13 mars, George Floyd, tué par asphyxie le 25 mai à Minneapolis, Regis Korchinski-Paquet, morte de façon suspecte le 27 mai à Toronto, Chantel Moore, tuée par balle le 4 juin à Edmunston, Rodney Levi, tué par balle le 12 juin à Metepenagiag, et Rayshard Brooks, tué par balle le 12 juin à Atlanta, s’ajoutent à la trop longue liste des victimes des forces de l’ordre en Amérique du Nord et ailleurs dans le monde. Pourtant, de nombreuses personnes, y compris des dirigeants, affirment encore sans gêne que le racisme systémique et la violence d’État sont inexistants ou exceptionnels (1).

La pandémie des derniers mois aura sans doute permis de lever le voile sur l’ampleur des inégalités sociales, nous obligeant par la même occasion à regarder en face notre ignorance crasse des violences structurelles au sein de nos instances. Le milieu culturel n’est pas au-dessus de cette discrimination, aussi involontaire ou inconsciente soit-elle. Or, devant la colère qui gronde et commence enfin à être prise en considération par les médias et la population en général, plusieurs d’entre nous hésitent entre la prise de parole solidaire et l’écoute silencieuse. Il faut néanmoins se rappeler qu’un simple appui moral, discret ou affiché, ne suffit pas. Nous avons un important devoir d’introspection à faire pour repérer nos failles et développer des solutions concrètes, afin de non seulement dénoncer et combattre le racisme, mais aussi de pallier le manque de diversité culturelle au sein de nos institutions.

Le présent dossier, sans être une réponse directe à l’actualité, explore différentes façons de déconstruire les stéréotypes racistes pour penser l’avenir dans une perspective décoloniale. Les pratiques comme l’afrofuturisme et le futurisme autochtone, qui ciblent particulièrement ces enjeux, sont donc un point central des réflexions sur la futurité. Le terme, récemment introduit dans le champ de l’art, exige peut-être quelques précisions. Ainsi, selon notre façon chronologique de concevoir le temps, le passé influencerait le présent et ce dernier agirait sur le futur – lequel, par conséquent, serait toujours tributaire du passé colonial. La futurité, en revanche, propose que le futur que nous anticipons détermine nos actions présentes. Dans le domaine des sciences sociales, le professeur Jean-Jacques Gislain l’explique en ces termes : « Alors que dans [le monde physique] la causalité des évènements est orientée du passé vers le présent, dans le monde de l’agir humain le principe de causalité est orienté de la futurité/cause vers le présent/effet (2). » L’avenir que nous nous figurons agirait directement sur le présent en modelant nos actions.

La futurité, dans le contexte artistique, relèverait donc d’une conception performative du futur ouvrant sur des pratiques qui invitent à « penser des formes de représentation et de souveraineté alternatives à celles du présent » (Desmet). Pour ce faire, plusieurs artistes font appel à la fiction, qui est envisagée, ainsi que le proposent par exemple Aliocha Imhoff et Kantuta Quirós, comme un moyen de composer des mondes possibles. En effet, précise Anne-Marie Dubois, « le pouvoir d’évocation que suscite la science-fiction et sa capacité de mobiliser des devenirs identitaires émancipés de l’Histoire […] ouvrent la voie à des futurités encore impensées ». Nous découvrons ainsi des œuvres sortant des cadres temporels, combinant savoir traditionnel et technologie, mythes ancestraux et fiction spéculative, des œuvres résolument critiques et engagées dans l’à-venir. Certes, la conception linéaire du temps contribue à notre appréhension vis-à-vis du futur (avenir incertain, écoanxiété, peur de la mort). Avec l’ampleur des dérèglements climatiques et la surexploitation des ressources, cette appréhension n’a jamais été aussi tangible. Penser le futur demande dès lors de faire appel à un imaginaire empreint d’optimisme pour ne pas rester prisonnier d’une vision apocalyptique des temps à venir. L’exercice peut paraitre périlleux, particulièrement en cette période de pandémie et, de façon plus générale, à l’ère de l’Anthropocène (voire du Plantationocène ou du Capitalocène) ; nous ne pouvons plus nier les effets néfastes de l’activité humaine sur l’environnement. L’économie, nous rappelle Gwynne Fulton, repose aussi sur une logique temporelle linéaire dans laquelle l’expansion sans fin du pouvoir capitaliste rend invisibles toutes les autres potentialités. Il nous reste donc à envisager sans tarder de nouvelles formes de pouvoir et d’imaginer cette futurité qui façonnera nos prochains présents.

Notes
(1) Lire à ce sujet : Robyn Maynard, NoirEs sous surveillance : Esclavage, répression, violence d’État au Canada, Montréal, Mémoire d’encrier, 2018.
(2) Jean-Jacques Gislain, « Futurité et toposité : situlogie des perspectives de l’action », Géographie, économie, société, vol. 6, no 2 (2004), p. 212,

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