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Article | Michael Blum, Notre histoire

  • Vue d'exposition | Exhibition view, Michael Blum, Notre histoire || Our History, Galerie de l'UQAM, Montréal, 2014. Photo : L.-P. Côté

Michael Blum, Notre histoire
Par Jean-Philippe Uzel

Après son exposition Guerre et paix chez VOX au printemps 2014 consacrée au périple québécois de « l’ennemi public numéro 1 » français Jacques Mesrine, Michael Blum poursuit avec l’exposition Notre histoire || Our History son investigation de l’histoire du Québec. Le projet est ambitieux, pour ne pas dire titanesque : exposer la dualité identitaire québécoise et canadienne des « origines » à nos jours. Réalisé dans le cadre du programme de résidence de la Galerie de l’UQAM où il était présenté du 2 septembre au 4 octobre 2014, il a commencé en février 2014 par un sondage envoyé par courriel à plus de 600 personnes du milieu des arts et de la culture. Ce sondage portait sur la définition du Québec, sur les différences entre le Québec et le Canada, sur une possible langue de substitution au français et à l’anglais. On y trouvait également cette question : « Si un musée devait conserver l’histoire des différences entre le Québec et le Canada, comment l’envisageriez-vous ? » Michael Blum répond lui-même à cette question par son exposition qui se présente comme un musée, ou plus exactement comme deux musées, l’un consacré à l’identité québécoise et l’autre à l’identité canadienne. L’exposition appartient donc au genre des « musées d’artiste » dans lequel, comme le précise Anne Bénichou, qui vient de consacrer un ouvrage à cette question, « l’artiste n’est pas tant un producteur d’objets, qu’un manipulateur de signes (1) ». En effet, le travail de Michael Blum a consisté à créer un récit qui a servi de mise en espace à une très vaste gamme d’objets censés refléter un pan de l’identité québécoise et canadienne (restes humains, œuvres d’art, objets de consommation courante, outils, artéfacts archéologiques, objets liturgiques...). Ce récit est accessible par les textes de présentation de chacune des sections du musée imaginaire de Blum, mais aussi par les cartels très élaborés qui accompagnent chacun des objets, précisant leur origine et leur signification pour « notre histoire ».

La Galerie de l’UQAM a publié les réponses des 86 personnes ayant rempli le questionnaire du sondage dans un ouvrage où l’on trouve également le « journal de bord » de l’artiste, qui nous renseigne sur la genèse de son projet. On y apprend que la question de la double identité Québec/Canada s’est d’abord imposée à lui comme une réalité administrative à laquelle, en tant que nouvel immigrant, il s’est heurté au moment de renouveler son permis de travail. Les tracas administratifs liés aux deux ordres de gouvernement ont fini par prendre la forme d’un rêve lancinant digne des Monty Python. Au fil des mois, il s’est rendu compte que cette question de la dualité identitaire Québec/Canada était taboue et que les personnes qu’il interrogeait à ce sujet lui donnaient le sentiment « d’être peu élégant, voire carrément malpoli ». Aussi pour avancer sur ce terrain miné, l’artiste a-t-il choisi l’humour, cette humeur qui a la capacité de fluidifier les tensions et de permettre l’articulation des contradictions.

L’exposition se présente donc sous la forme de deux musées qui se tournent le dos, chacun étant consacré à énoncer l’exceptionnalité de sa nation. Les deux salles d’ouverture dédiées aux lieux de fondation sacrés de la nation, et placées chacune sous haute surveillance comme l’annoncent des écriteaux de mise en garde, donnent le ton. Côté québécois, l’acte fondateur est venu du ciel sous la forme d’une météorite, La Roche sacrée, véritable « Mecque des Québécois » (en fait un rocher en carton-pâte, l’un des rares objets fabriqués pour l’exposition). Côté canadien, la nation trouve son origine dans les tréfonds de la terre, sous la forme des Holy Holes (en fait des prises électriques dans le sol de la galerie) qui depuis la préhistoire fournissent les Canadiens en énergie propre et renouvelable. Chacun pourra voir sous la raillerie un coup de griffe, d’un côté à la ferveur patrimoniale québécoise qui érige chaque parcelle de la province en lieu de mémoire sacré (nous pensons au rocher Percé de Gaspé), et de l’autre à l’exploitation des sables bitumineux albertains vécue comme un don du ciel pour la croissance économique du Canada. Toutefois, en plaçant de façon humoristique la fondation des deux nations dans des temps immémoriaux, Blum fait aussi ressortir, de façon beaucoup plus sérieuse cette fois, que l’inquiétude identitaire du Québec et du Canada vient du fait que ces deux « jeunes » nations, issues d’une colonisation de peuplement, ne peuvent prétendre à aucun ancrage historique territorial de plus de quelques siècles. Ce double niveau de lecture que permet l’humour, à la fois comique et sérieux, est présent tout au long de l’exposition. Celle-ci se poursuit, côté canadien, par une grande salle où sont exposées les plus remarquables inventions du génie technique national : de la souffleuse à neige au Paint Roller en passant par le carton à œufs et le sac-poubelle en plastique. Côté québécois, les œuvres d’art et les artéfacts religieux prédominent (l’artiste ayant pour l’occasion largement puisé dans la collection d’œuvres d’art de la Galerie de l’UQAM) et donnent lieu à des interprétations plus extravagantes les unes que les autres. Parmi les objets exposés, retenons Synapse d’André Breton, un feuillet orné seulement d’une vague empreinte, extrait du livre secret que le chef de file du surréalisme aurait rédigé à Percé au cœur de l’été 1944 alors qu’il était follement épris d’Élisa Claro ; le crâne du chef iroquois Donnacona que Jacques Cartier aurait ramené de force en France au retour de son deuxième voyage. Au passage, Blum ne se prive pas de donner quelques coups de canif à la pusillanimité politique des Québécois, puisque selon lui l’homo quebecus, comme il l’écrit sur le cartel du tableau L’attente chez le médecin, se caractérise par le fait que le Québécois attend : il attend chez le médecin, il attend le bus ou la souveraineté. La salle qui clôt le musée québécois se présente comme un grand chantier plein de gravats, dont le mur principal est rempli des « glorieuses réalisation [sic] », des mots écrits à la main qui reflètent les grands et les petits évènements de l’histoire culturelle québécoise contemporaine (la commission Charbonneau, le pont Champlain, Kahnawake, les lois d’exception, Arthur Porter, la peur de l’autre...).

Finalement, les deux nations se tournent le dos et s’ignorent superbement, ne serait-ce que par l’usage exclusif de l’anglais d’un côté et du français de l’autre. La seule chose qu’elles partagent est le grand tunnel obscur que les spectateurs doivent emprunter pour sortir des deux musées et dont les plus grands ne manqueront pas de heurter le plafond qui se rétrécit peu à peu, belle métaphore du choc des cultures.

NOTE
(1)Anne Bénichou, Un imaginaire institutionnel. Musées, collections et archives d’artistes, Paris, L’Harmattan, 2014, p. 27.

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