Maude Arès, Boris Dumesnil-Poulin, Jaha Koo, OFFTA & FTA, Montréal

97
2019
Galerie de l'UQAM, Monument National, Cinquième Salle
  • Maude Arès & Simon Labbé, performance, OFFTA - festival d’arts vivants, Galerie de l’UQAM, Montréal, 2019. Photo : Manoushka Larouche, permission des artistes
  • Maude Arès & Simon Labbé, performance, OFFTA - festival d’arts vivants, Galerie de l’UQAM, Montréal, 2019. Photo : Manoushka Larouche, permission des artistes
  • Maude Arès & Simon Labbé, performance, OFFTA - festival d’arts vivants, Galerie de l’UQAM, Montréal, 2019. Photo : Manoushka Larouche, permission des artistes
  • Boris Dumesnil-Poulin, performance, OFFTA - festival d’arts vivants, Monument National, Montréal, 2019. Photo : Rémi Hermoso, permission de l’artiste
  • Boris Dumesnil-Poulin, performance, OFFTA - festival d’arts vivants, Monument National, Montréal, 2019. Photos : Rémi Hermoso, permission de l’artiste
  • Boris Dumesnil-Poulin, performance, OFFTA - festival d’arts vivants, Monument National, Montréal, 2019. Photos : Rémi Hermoso, permission de l’artiste
  • Jaha Koo Cuckoo, performance, Festival TransAmériques, Montréal, 2019. Photos : Radovan Dranga
  • Jaha Koo Cuckoo, performance, Festival TransAmériques, Montréal, 2019. Photos : Radovan Dranga
  • Jaha Koo Cuckoo, performance, Festival TransAmériques, Montréal, 2019. Photos : Radovan Dranga

Maude Arès, L’algue flotte dans une rivière, amenée par le débit de l’eau, elle s’agrippe à la pierre, elle y reste longtemps
Galerie de l’UQAM, Montréal, dans le cadre de l’OFFTA, 1er juin 2019

Boris Dumesnil-Poulin, Le nuage de l’inconnaissance/The Cloud of Unknowing
Monument National, Montréal, dans le cadre de l’OFFTA, 31 mai et 1er juin 2019

Jaha Koo, Cuckoo
Cinquième Salle, Place des Arts, Montréal, dans le cadre du FTA, du 30 mai au 2 juin 2019

Trois œuvres performatives présentées lors de la dernière édition des festivals FTA et OFFTA se sont interrogées sur les relations qui unissent le vivant et le non-vivant. Guidés par un désir de déhiérarchiser les rapports de pouvoir entre formes de vie et artéfacts, les artistes Maude Arès, Boris Dumesnil-Poulin et Jaha Koo ont su illustrer les réseaux et les structures invisibles qui animent les interactions entre humains et non-humains. La présence de multiples agents non vivants dans ces propositions et le statut privilégié qui leur est accordé les transforment en véritables embrayeurs de fiction. Ceux-ci accèdent à une vie scénique – par le discours émis autour de leur présence ou encore le rôle actif qu’ils jouent dans les représentations – et revitalisent notre imaginaire des objets, de l’inanimé et de l’invisible. Les artistes ont su interroger la matière et ainsi proposer au public de s’éveiller à de nouvelles configurations relationnelles.

Maude Arès présentait dans le cadre de l’OFFTA l’aboutissement de ses recherches menées au second cycle en arts visuels et médiatiques à l’Université du Québec à Montréal. Son œuvre intitulée L’algue flotte dans une rivière, amenée par le débit de l’eau, elle s’agrippe à la pierre, elle y reste longtemps prend la forme d’une vaste installation d’objets (pierres, fils, poudre, tiges, microdébris, minéraux, etc.) collectionnés au fil du temps. Ceux-ci sont posés sur une table artisanale et regroupés de manière à former des séries d’agencements formels. À des moments précis, l’artiste active son installation en interagissant avec les matériaux, tandis que Simon Labbé capte et retransmet dans l’espace les bruits produits par le déplacement des objets. Arès se saisit de ce qu’elle nomme des « outils mystères » (objets variés à la fois longilignes et frêles) pour déplacer ces structures précaires. L’objectif est de réaliser, en coperformance avec les objets, des parcours aléatoires : une pierre doit gravir un bout de bois incliné, sur lequel une très petite quantité de poudre est ensuite déposée. Par les gestes minutieux de l’artiste, les matériaux s’additionnent, se plient, se déplient, se divisent, s’accumulent, s’érodent et opèrent des translations sur la surface plane. Les outils de fortune d’Arès n’assurent pas de prise solide sur les objets ; les manipulations s’avèrent longues et ardues. Sans relâche, elle accomplit chacune des tâches avec patience et entêtement, afin de mettre en scène des microcosmes d’une fragilité surprenante. L’ensemble crée des tensions dramatiques où la patience de tous les actants (artistes et public) permet d’aborder avec bienveillance la précarité de ces univers miniatures et d’apprécier l’horizontalité des échanges entre vivant et non-vivant.

Toujours dans le cadre de l’OFFTA, Boris Dumesnil-Poulin présentait une étape de création dont le titre, Le nuage de l’inconnaissance/The Cloud of Unknowing, renvoie aux écrits mystiques et anonymes du même nom, véritables guides de la vie contemplative du 14e siècle. L’artiste est seul sur scène à performer au milieu de ses plantes d’intérieur et d’une surface écranique sur laquelle seront projetées des images vidéographiques évoquant la mer, la boue, l’océan et les nuages. Dumesnil-Poulin s’adresse ensuite au public de manière très informelle et explique que ce sont les nuages qui lui ont enseigné que les humains sont « une série d’objets » au sein de « structures invisibles ». Usant de procédés comiques et de métaphores à la fois naïves et charmantes, il s’interroge sur le statut du corps, qu’il considère avant tout comme un squelette qui partage des similarités avec la composition d’une saucisse. L’œuvre alterne entre le poème végétal et la conférence sur les rencontres possibles entre le vivant et le non-vivant. L’artiste nous invite à décentrer notre regard anthropocentrique et à percevoir le monde à travers les plantes, les formes et les nuages. Si la performance remet en cause le rapport sensoriel des humains avec leur environnement, elle interroge implicitement notre activité de spectateurs et renouvèle aussi notre rapport à la scène comme espace écologique où tous les éléments s’influencent et se réagencent perpétuellement.

Du côté du FTA, Cuckoo, de l’artiste sud-coréen Jaha Koo, transforme trois cuiseurs à riz en protagonistes afin d’illustrer la crise économique qu’a traversée la Corée du Sud en 1997 et la vague de suicides qui a suivi. Koo est le seul performeur vivant en scène, mais les interprètes électroniques donnent la réplique dans ce récit à la croisée de l’autofiction, de l’épisode historique et du thriller financier. Les petits électroménagers anthropomorphisés dialoguent ensemble et chantent une série de morceaux inédits sur des airs de K-pop. Ils tiennent une série de rôles symboliques dans le spectacle : icône de la contemporanéité sud-coréenne, artéfact chargé d’émotion qui migre avec l’artiste de son pays natal vers Amsterdam, où il demeure maintenant, et moteur narratif qui nous permet de mieux comprendre des enjeux cruciaux liés à la dépression et au suicide tels que l’artiste et ses proches les ont vécus. Ainsi, les cuiseurs à riz rendent visibles les structures socioéconomiques et affectives qui sous-tendent le récit politique de Koo sur la crise financière sud-coréenne et ses effets sur la santé émotionnelle de la population. L’artiste fait de la solitude un thème cardinal dans son spectacle, mais parvient à habiter ce sentiment en scène en chargeant les présences non vivantes d’une dimension affective prégnante.

La question de la dynamique de pouvoir et de l’agentivité qui opèrent entre l’humain et le non-humain est au cœur des idées qui animent la philosophie néomatérialiste depuis plusieurs décennies. Les œuvres commencent progressivement à témoigner, de manière implicite ou explicite, de ces enjeux. En rejetant une approche anthropocentrique, les artistes convoquent des objets et des artéfacts de nature diversifiée et se mettent à l’écoute de ceux-ci. Arès pose un regard microscopique sur des écosystèmes imaginaires, Dumesnil-Poulin invite son public à observer le monde à partir d’une posture qui serait tout sauf humaine et Koo repense les interactions entre objets du quotidien et signifiants sociopolitiques. Ainsi, ces instances matérielles qui peuplent leurs œuvres proposent au public de revisiter leurs rapports aux objets, au non-humain et au non-vivant. Par la même occasion, ce sont bien le statut humain et son héritage anthropocentrique qui sont ici interrogés, voire mis à mal.

 

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