Dossier | L’ombre des projecteurs. Dare-Dare au quartier des spectacles | esse arts + opinions

Dossier | L’ombre des projecteurs. Dare-Dare au quartier des spectacles

  • Anne-Marie Ouellet, Secondes zones, Place des festivals, Quartier des spectacles, Montréal, 2012. Photo : Geneviève Massé © DARE-DARE, permission de l'artiste | courtesy of the artist
  • Martine Viale, Ma Intervalles (Actions infiltrantes), parterre, vitrine événementielle, Quartier des spectacles, Montréal, 2013. Photo : Geneviève Massé © DARE-DARE, permission de l'artiste | courtesy of the artist

L’ombre des projecteurs. Dare-Dare au quartier des spectacles
Par Edith Brunette

En juin 2012, au plus fort des manifestations du Printemps érable, une dizaine d’individus portant un t-shirt identique s’assoient sur le bord du trottoir longeant la Brasserie T !, sur la Place des festivals, pour y manger un sandwich. À des techniciens de L’Équipe Spectra (1) venus leur demander d’expliquer leur présence, l’un d’eux remet une carte où il est écrit : « L’utilisation de l’espace public est un privilège et non un droit (2). » S’ensuit une série d’appels téléphoniques inquiets entre L’Équipe Spectra et l’administration du Quartier des spectacles, qui rebondissent jusqu’à la roulotte de DARE-DARE, hôte de la performance : l’administration enjoint au centre de faire cesser immédiatement ces actions « politiques ». Avec le projet Secondes zones d’Anne-Marie Ouellet (3), les relations entre DARE-DARE et son nouvel hôte, le Quartier des spectacles, s’amorcent sous le signe de la suspicion.

Si ces relations se sont normalisées depuis, elles n’en fournissent pas moins un point de vue éclairant sur les tensions qui s’intensifient entre des intervenants pour qui la culture représente un moteur économique et des artistes pour qui la rentabilité n’est pas le premier objectif – avec, entre les deux, des organismes qui tentent de préserver leurs acquis au cœur de la tranquille tempête des politiques culturelles...

Dare-dare en zone de pouvoir
Le centre d’artistes DARE-DARE observe, depuis 2004, une politique de nomadisme à laquelle l’a amené son intérêt grandissant – et aujourd’hui exclusif – pour les pratiques d’art dans les espaces publics. Logé dans une roulotte de chantier, l’organisme se promène de quartier en quartier, au gré des offres de la Ville de Montréal et des désirs de ses membres. Depuis mars 2012, c’est sur le terrain vague entourant le métro Saint-Laurent que s’est posée la caravane, sous les auspices du Partenariat du Quartier des spectacles, qui gère l’espace.

Le choix du Quartier des spectacles, ce vaste périmètre voué à une culture du gigantisme en son et en lumière, peut sembler étonnant pour un centre dédié à des pratiques souvent plus discrètes. Or, pour DARE-DARE, il s’agissait justement de rompre avec les attentes. Comme me l’explique Martin Dufrasne, coordonnateur du centre depuis 2010, les membres souhaitaient quitter les espaces marginaux – habituel carré de sable des artistes – pour s’approcher des zones du pouvoir (4). Inversement, le Partenariat du Quartier des spectacles paraissait à l’époque désireux de préserver une part de création moins conventionnelle dans ses espaces, intérêt auquel se mêle cependant une certaine ignorance. « Pour eux, il y avait une compréhension qu’on allait peut-être faire de l’animation (5) », relate Geneviève Massé, collègue de Dufrasne à la coordination de DARE-DARE. Les quelques rencontres préalables à l’arrivée du centre dans ses nouveaux quartiers n’ont pas suffi à dissiper les malentendus mutuels : il faudra la réalité d’un premier projet pour toucher les limites de cette cohabitation naissante.

Secondes zones
Avec Secondes zones, Anne-Marie Ouellet souhaite prolonger la réflexion sur les espaces publics et les manières de s’y déployer qui sous-tend sa pratique. L’aménagement de DARE-DARE – qui accueille son projet – dans le Quartier des spectacles l’amène à s’intéresser aux caractéristiques propres à cet espace encore tout neuf. Ouellet réunit pour son projet un groupe de volontaires, appelés à déterminer et à réaliser une série d’actions dans le périmètre de la place des Festivals (6). Pour l’occasion, chacun d’eux revêt un t-shirt arborant un dessin énigmatique qui les identifie discrètement. Les actions qu’ils exécutent jouent sur l’ambigüité entre leur caractère banal (se tenir debout, s’assoir, s’approcher d’un groupe, faire face ou faire dos à une scène) et l’effet spectaculaire (ou inquiétant) que peut avoir leur réalisation groupée. Pour Ouellet, il s’agit de « voir comment ces actions-là sont perçues par le public dans un espace qui est déjà dédié au divertissement (7) ». Il s’agit également de tester les limites de ce qui est permis dans ce lieu où tout semble en place pour contrôler les usages.

La première journée d’actions se passe sans anicroche, dans l’ambiance sereine d’une place peu achalandée. Les dix participants au projet effectuent des déplacements planifiés, ensemble ou divisés en sous-groupes, se réunissent dans les escaliers à la manière d’une chorale, puis retournent à la roulotte de DARE-DARE. En arrière-plan de cette journée anodine du 18 mai 2012, pourtant, l’Assemblée nationale adopte dans la controverse le projet de loi 78 (qui ironiquement, dans sa première version, restreint les rassemblements de dix personnes et plus). Le contexte politique, qui place le Quartier des spectacles au cœur d’incessantes manifestations, rend sans doute ses administrateurs plus inquiets par rapport à toute activité non identifiée, à fortiori lorsqu’elle engage des groupes.

La seconde action se déroule deux semaines plus tard. Les participants choisissent de reproduire certaines des activités des travailleurs venus profiter à l’extérieur de l’heure du lunch, mais sans respecter les emplacements qui y sont normalement consacrés. Après s’être assis sur le trottoir qui borde la terrasse de la Brasserie T ! pour y manger un sandwich, ils se font aussitôt rappeler, par l’un des serveurs, qu’« il y a des endroits pour ça ». Docile, le groupe se lève, avance de trois pas dans la rue fermée, et se rassoit. Plus tard, le groupe se disperse ; chacun de ses membres s’allonge sur les lignes marquant le sol entre les fontaines fermées avant de repartir. Si ces gestes ne sont ni plus ni moins inquiétants que ceux de la première action, ils interviennent cependant en plein montage des scènes des FrancoFolies. La place des Festivals appartient pour quelques semaines à L’Équipe Spectra, organisatrice du festival, dont l’inauguration est imminente. Les techniciens passent des coups de fil, plus alarmés que rassurés par la carte L’utilisation de l’espace public est un privilège et non un droit que leur tendent les performeurs. À leur retour à la roulotte, Ouellet et Massé, qui coordonnent le projet, découvrent des messages inquiets sur la boite vocale. Dans un de ceux-ci, la chargée de programmation du Quartier des spectacles intime DARE-DARE de l’informer de toute activité avant sa tenue et de cesser immédiatement la distribution des cartes. Le centre accepte.

De design et de lumière
Le Quartier des spectacles est un territoire réunissant trois « pôles » urbanistiques de la ville : la Place des arts, le Quartier latin et l’intersection des rues Saint-Laurent et Sainte-Catherine. Depuis 2009, il est administré par une entité autonome créée par la Ville sous l’impulsion de l’ADISQ et des grands festivals de Montréal : le Partenariat du Quartier des spectacles. Outre la promotion du Quartier comme destination touristique, le Partenariat a pour mandat de voir « à l’animation du quartier, [à] la gestion des places publiques et [à] l’enrichissement de l’offre culturelle générale (8) ». Son conseil d’administration fait la part belle aux entreprises et aux organismes culturels de très grande envergure ; il n’inclut qu’un seul représentant des résidents du quartier, et aucun du milieu communautaire (9). En ne reflétant que l’extrémité la plus visible et lucrative du spectre culturel, le Partenariat promeut une vision très spécifique de la culture, réduite au rôle de levier de développement économique et d’outil de revitalisation urbaine (10).

Dans cette perspective, la culture qui est mise de l’avant dans le Quartier des spectacles ne peut inclure la diversité, la spontanéité et l’incongruité que dans la mesure où celles-ci ne nuisent pas aux objectifs premiers de pacification et de branding du territoire. Aussi, bien que le Partenariat insiste sur le thème de la création dans ses discours, ses réalisations concrètes mettent en vérité l’accent sur des segments culturels très limités. La signalétique lumineuse et les projections qui envahissent la façade des édifices, les installations interactives telles que les balançoires de l’avenue Président-Kennedy et la mise en scène de Mégaphone, sur la promenade des Artistes, ne suffisent pas à camoufler l’absence d’une vie artistique à la hauteur des aspirations de l’organisme. Spectaculaire, séduisante, consensuelle et toujours à sa place, la « culture » du Quartier des spectacles se démarque d’abord par son caractère prévisible, clairement identifié et suffisamment médiatisé pour ne provoquer ni inquiétude, ni questionnement.

Tendances actuelles des politiques culturelles
Le Quartier des spectacles n’est-il qu’un espace parmi tant d’autres, que rien ne nous oblige à fréquenter et qu’il suffirait de laisser aller à ses propres lubies ? Même pour les intervenants qui, comme DARE-DARE, choisissent de s’y frotter plutôt que de fuir, les conséquences apparaissent somme toute limitées. Passé l’incident de Secondes zones, les compromis attendus de DARE-DARE par le Partenariat se sont avérés semblables à ceux avec lesquels le centre a dû composer à ses précédents emplacements, se limitant désormais à des exigences essentiellement techniques. Or, contrairement aux conseils d’arrondissement avec lesquels DARE-DARE devait auparavant négocier, le Partenariat est un joueur majeur sur l’échiquier culturel montréalais, voire québécois et canadien, et ses politiques reflètent les tendances lourdes – bien qu’elles essaient de se faire discrètes – des politiques culturelles actuelles.

L’attention portée par le Partenariat à l’interaction (soigneusement planifiée) entre l’art et le public, à la croissance de ce dernier et à la création de liens entre l’art et l’industrie (celle des technologies numériques, en particulier) s’éloigne bien peu des récentes orientations des différents conseils des arts (11). Si le Partenariat s’en démarque, c’est par la franchise avec laquelle il affiche les intentions qui sous-tendent ses choix : arrimer le financement des arts à des retombées économiques (tourisme, industrie) et sociales (régénération du tissu urbain, pacification des populations) immédiates, facilement quantifiables – toutes choses déjà manifestes dans le volet arts-affaires du Conseil des arts de Montréal, dans le choix du gouvernement de Pauline Marois d’investir dans une nouvelle Stratégie culturelle numérique du Québec plutôt que dans un ajustement du budget du Conseil des arts et des lettres (12) et dans cette récente allocution de Joseph Rotman, président du Conseil des arts du Canada : « [L]es artistes et les institutions artistiques doivent [...] faire le lien entre les arts et l’économie, les arts et l’innovation, les arts et la santé, l’éducation et le changement social, afin d’aider le Canada à envisager son avenir en tant que leader mondial de l’économie créative (13). »

La satisfaction en question
Les orientations prises par DARE-DARE ont reçu une réponse très positive des subventionnaires, aux dires de Martin Dufrasne. Le mérite de cette satisfaction revient en grande partie à la qualité et à l’originalité du travail du centre, mais le coordonnateur ne cache pas que le nouvel emplacement et la visibilité qu’il procure y est aussi pour quelque chose. Les critères de bonne gouvernance des conseils des arts exigent de pouvoir démontrer l’efficacité des politiques, et les chiffres apparaissent comme l’outil privilégié pour y parvenir. La rentabilité ne se mesure plus en seuls dollars, mais aussi en affluence, signe de la satisfaction du contribuable-client. Dans ce contexte où DARE-DARE, en négociant brillamment – et de plein droit – sa place sur l’échiquier de l’économie culturelle, reçoit les louanges des subventionnaires, une question se pose cependant : lesquels d’entre nous, organismes et artistes, ne les recevront pas ?

NOTES
(1) L’Équipe Spectra est l’un des acteurs majeurs en production culturelle à Montréal, responsable de trois festivals (Jazz, FrancoFolies et Montréal en lumière) et propriétaire des salles de spectacle Métropolis, L’Astral et la Maison du Jazz. Son vice-président, André Ménard, siège au conseil d’administration du Quartier des spectacles.
(2) La phrase est tirée du site du Partenariat du Quartier des spectacles.
(3) Anne-Marie Ouellet, Secondes zones, projet d’interventions hébergé par DARE-DARE du 18 mai au 27 juin 2012. Site du projet : http://secondeszones.blogspot.ca/
(4) Entrevue avec Martin Dufrasne, le 21 mars 2014, Montréal.
(5) Entrevue avec Geneviève Massé, le 23 mars 2014, Montréal.
(6) La place des Festivals est un espace du Quartier des spectacles situé à l’ouest du Musée d’art contemporain, entre les rues Président-Kennedy, Sainte-Catherine, Jeanne-Mance et Bleury.
(7) Entrevue avec Anne-Marie Ouellet, le 16 mars 2014, Montréal.
(8) Le Partenariat du Quartier des spectacles, 2014, www.quartierdesspectacles.com/a-propos/corporatif/
(9) Ibid.
(10) Sur ce sujet, voir Laurence Liégeois, « Espace labyrinthique et contrainte : Quelles stratégies d’aménagement pour les espaces publics ? », Géographie et cultures [en ligne], vol. 70, 2009, http://gc.revues.org/2290.
(11) Ces orientations, notons-le, sont le résultat de la rencontre des deux forces avec lesquelles les conseils doivent composer : les artistes et organismes qu’ils soutiennent, d’une part, et les gouvernements qui déterminent leur budget, de l’autre. En l’absence de mobilisation politique et de cohésion de la part des premiers, peut-on vraiment s’attendre à ce que les préoccupations des seconds n’occupent pas une place grandissante dans le choix des politiques culturelles ?
(12) Le budget déposé en février 2014 par le ministre Marceau prévoyait l’injection de 150 M$ sur sept ans dans le nouveau fonds, tandis que le gouvernement laissait de côté sa promesse d’augmenter de 13 M$ le budget du CALQ.
(13) Investir dans la créativité : une priorité nationale, allocution de Joseph Rotman, président du Conseil des arts du Canada, à l’invitation du Conseil des relations internationales de Montréal (CORIM), 13 novembre 2013. Texte intégral : http://canadacouncil.ca/conseil/salle-des-nouvelles/nouvelles/2013/josep....

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