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Dossier | L’économie de la surveillance : vers une géopolitique de la personnalisation

  • Jon Rafman, 9 Rua Pereira da Costa, Rio de Janeiro, Brasil, 2010, de la série The 9 Eyes of Google Street View, 2009 –. Photo : permission de l’artiste galerie antoine ertaskiran, Montréal
  • Liz Sterry, Kay’s Blog, 2011, vue d’installation, End User, Hayward Gallery Project Space, Londres, 2014-2015. Photo : Michael Brzezinski

L’économie de la surveillance : vers une géopolitique de la personnalisation
Par Emily Rosamond

Le 20 mai 2013, Edward Snowden, analyste d’infrastructure chez Booz Allen Hamilton, s’envola discrètement pour Hong Kong depuis Hawaii, après avoir demandé un congé. Bientôt la nouvelle faisait le tour du monde : Snowden avait divulgué des documents confidentiels qui révélaient l’ampleur du programme de surveillance mondiale mis en place par l’Agence nationale de sécurité américaine (NSA). En s’appropriant les métadonnées téléphoniques et internet, la NSA avait mis en œuvre un projet ambitieux : recueillir le contenu de toutes les communications personnelles – courriels, appels, recherches en ligne et autres.

Ce faisant, l’agence a conceptualisé (et créé) un lien systématique entre deux sites géopolitiques foncièrement différents. D’un côté, la pensée de l’individu : une combinaison abstraite de points de vue, de données et de tendances minutieusement analysées, qui se déplace dans l’espace tout en coproduisant des réseaux fluctuants. De l’autre, l’entrepôt de données (notamment l’Utah Data Center) : un site d’entreposage où dorment des dossiers individuels, remplis d’informations personnelles, pouvant être consultés lorsqu’ils deviennent « intéressants ».

Malgré que la généralisation de telles pratiques soit préoccupante, celles-ci s’avèrent néanmoins, jusqu’ici, notoirement inefficaces en matière de sécurité publique (1). Ce n’est peut-être pas une surprise. Comme l’ont souligné Grégoire Chamayou et Edward Snowden, ce n’est pas la sécurité qui est au cœur des programmes de la NSA, mais le pouvoir. Plus spécifiquement, selon Chamayou, l’ambition de constituer automatiquement des dossiers dormants sur chaque citoyen, afin que ces informations personnelles puissent être récupérées rétroactivement à tout moment, représente une forme de « pouvoir biographique impliquant la saisie généralisée d’informations sur les microhistoires individuelles (2) ». Ce pouvoir biographique est aussi, en quelque sorte, un pouvoir biospatial. Il inscrit dans la géopolitique humaine des poignées de main muettes et lointaines, et crée une nouvelle forme d’observation à distance qui relie la vie quotidienne des gens, par l’intermédiaire de la fibre optique, à des traitements de données effectués au milieu du désert.

Comme nous le rappelle Benjamin Bratton (3), si le programme de la NSA fit scandale, il est relativement modeste par rapport à l’imposant dispositif de surveillance corporative. Avec le recul, la NSA pourrait bien représenter la moindre de nos préoccupations en matière de surveillance : le « volet public » d’une vaste pratique d’interception des données utilisée à des fins commerciales et dont il est vain d’espérer la moindre divulgation.

Les pratiques corporatives de surveillance prédictive existent depuis plusieurs décennies, mais à l’ère de la prolifération des données, ces méthodes ont soudainement gagné en ubiquité et en puissance. Karl Palmås fait remonter l’origine du processus à la période de l’après-guerre, lorsque les statisticiens militaires revenus à la vie civile ont introduit l’analyse statistique dans le monde des affaires. Depuis quelques années, cependant, les pratiques analytiques du secteur privé se font de plus en plus prospectives. Aujourd’hui, le succès d’une entreprise peut dépendre de sa capacité à prévoir ce que les consommateurs vont acheter demain (par exemple des Pop TartsMC à la fraise, juste avant un ouragan), ou à prédire le seuil de pertes au-delà duquel un joueur va quitter le casino. La chaine de casino Harrar’s utilise notamment des cartes de fidélité pour suivre le niveau de dépenses, calculant et réévaluant en temps réel le « seuil de tolérance » de chaque joueur, afin de lui envoyer un « ambassadeur de la chance » si ses pertes dépassent ce seuil. L’ambassadeur pourra ainsi proposer à une cliente un cadeau de la maison – par exemple un steak gratuit – au moment précis où celle-ci se décourage. Il s’agit de microgérer, au moyen de la prédiction, les émotions du consommateur (4).

De la même façon, de nombreuses entreprises de mesure d’audience en ligne inventent et appliquent de nouveaux concepts identitaires fondés sur leurs observations. Ainsi, Quantcast, l’une des sociétés fournissant aux sites web des services de mesure d’audience, aide ses clients à cibler leurs publicités selon les adresses IP, en attribuant des identités aux usagers. Par exemple, un algorithme de Quantcast peut établir, d’après l’analyse d’un historique de navigation, que l’internaute associé au compte en question est un individu masculin. La masculinité se présente alors comme une caractéristique déterminée de façon purement mathématique ; elle est formulée en termes consuméristes, sans aucune référence à la conception que l’internaute peut avoir de son identité en tant que sujet genré, aucune référence biologique (5).

Tandis que le champ de la surveillance s’étend, les dossiers et les sites d’entreposage se multiplient. Contrairement au système de surveillance étatique imaginé notamment par George Orwell et Michel Foucault, celui qui prédomine aujourd’hui est axé sur une perméabilité fondamentale entre l’État et l’entreprise – ainsi qu’entre les espaces privés et privatisés des maisons et des ordinateurs portables, des plateformes et des lieux d’entreposage de données. Il s’agit donc plutôt d’une économie de la surveillance – que Bellamy Foster et Robert McChesney nomment capitalisme de la surveillance (6) – où l’exploitation des données par des logiciels sophistiqués opère une concentration vertigineuse de l’information, de l’argent et du pouvoir, tout en faisant circuler ce pouvoir à travers le monde, ainsi qu’entre les identités gouvernementales et corporatives. L’économie de la surveillance – laquelle consiste, entre autres, à dresser un portrait le plus personnalisé possible de chaque consommateur – instaure une géopolitique de la personnalisation, qui réorganise en temps réel le partage et l’exploitation des données, les informations personnelles et les points de vue individuels des internautes. Or, selon le découpage des espaces – chambres à coucher, adresses IP, dossiers dormants, rues –, différents portraits émergent. De nouveaux schémas de visibilité s’appliquent aussi aux personnes : certaines deviennent plus visibles que d’autres.

Quelles sont les répercussions d’une géopolitique de la personnalisation sur les pratiques artistiques ? Lors de l’excellente exposition End User (commissariée par Cliff Lauson et présentée à Londres par la Hayward Gallery du 27 novembre 2014 au 8 février 2015), plusieurs œuvres exploraient précisément cette problématique. (Pour des raisons de concision, le présent article en aborde seulement deux.) Avec son installation Kay’s Blog (2011), Liz Sterry a minutieusement reconstitué la chambre d’une blogueuse canadienne, qui trône au milieu de l’espace d’exposition. Une fenêtre et un judas (autour duquel l’artiste a disposé des photos et des informations supplémentaires sur la blogueuse, Kay) permettent aux visiteurs de découvrir l’espace confiné, autosuffisant et désordonné d’une chambre aux murs vert menthe, avec des rideaux verts qui jurent, un matelas recouvert d’un duvet bleu, des paniers de linge sale, un soutien-gorge débordant d’un tiroir, des canettes de bière, et une bouteille entamée de Jack Daniels posée sur la commode, près d’un petit téléviseur. Le blogue est devenu un index de référence pour l’artiste, grâce auquel elle a pu recréer l’univers de Kay jusque dans ses moindres détails – emblème criard et débraillé d’un espace privé et autarcique, qui se manifeste en marge des publications de la blogueuse. Dans ce nouveau mode de circulation des images, la chambre est reformulée, recyclée en un espace de stockage rempli d’éléments concrets et imprégné de persona : un dossier dormant, impliquant une dormeuse absente, mais bien réelle.

L’œuvre de Sterry examine l’effritement de la cloison entre l’espace public et l’espace privé, cloison autrefois plus solide en apparence, même si l’époque moderne l’avait déjà fragilisée. (Bien entendu, les espaces privés et domestiques recèlent depuis longtemps des articles qui les relient directement aux circuits internationaux de production et d’échange.) L’architecture moderne, comme Beatriz Colomina le soulignait en 1994, avait en effet radicalement redéfini les notions d’espace et de subjectivité, en introduisant les médias au cœur de la vie privée (7). Avec l’apparition du wifi, des ordinateurs portables, des blogues, des téléphones intelligents et de la fibre optique, l’érosion et la restructuration de la distinction entre « privé » et « public » s’accroissent et s’approfondissent. Cependant, dans une économie de la surveillance virtuelle, ce n’est pas tant l’espace privé qui devient public – ou du moins ce n’est pas l’unique phénomène observable, même si c’est le plus flagrant – dans la démarche ostensiblement voyeuse de Sterry. C’est plutôt le domaine privé qui, tout en étant « publié », est à nouveau privatisé, cette fois sous la forme de données personnelles profitant à quelques acteurs corporatifs et gouvernementaux dont les serveurs sont suffisamment puissants pour les exploiter.

Cette mutation prend l’apparence d’une confusion entre le désir et ses sujets. Les blogueurs ayant tendance à se raconter et à s’exposer sont souvent décrits, en particulier les jeunes femmes, comme des êtres narcissiques, qui étalent avec candeur (mais de manière convenue) leur « personnalité en ligne », et jouent sur la confusion entre connectivité interpersonnelle et exhibitionnisme. En intervenant dans la politique géospatiale du blogue et de ses désirs concomitants, l’œuvre de Sterry expose et met en question ce type de jugement. Kay’s Blog modifie notre point de vue sur la structure spatiale du désir dans cette scène, érodant la différence entre le désir de s’exposer dont témoigne la blogueuse et le voyeurisme des lecteurs du blogue, que les visiteurs de la galerie expérimentent à leur tour en examinant l’intérieur de la chambre, complétant ainsi le spectacle de la « vie privée devenue publique ». Ce faisant, l’œuvre semble suggérer que ces deux positions vont de soi dans une société gouvernée par une économie capitaliste de la surveillance, qui tout en se nourrissant de ces désirs, les fait paraitre modestes et obsolètes au regard du sien, plus détaché, discret et structurel : celui de « connaitre » ses sujets.

Si l’installation de Sterry examine des mutations géopolitiques dans l’espace personnel le plus privé qui soit – la chambre individuelle –, l’œuvre de Jon Rafman, The 9 Eyes of Google Street View (2009–), se situe apparemment dans le registre opposé. Rafman aborde en effet les rues urbaines et les autoroutes comme des lieux d’affichage et de publicité en perpétuelle mutation : l’artiste utilise Google Street View pour rassembler une collection d’images incongrues, intéressantes, étranges ou saisissantes, soit directement sur le site où il a lui-même effectué de nombreuses expéditions, soit en débusquant les trouvailles des autres blogueurs.

Une magnifique route au milieu d’une pinède ensoleillée. Une voiture renversée au bord de la route, et une remorqueuse non loin. Un singe perché sur un mur de pierre, qui contemple la mer. Une parade de rue au Japon. Un prisonnier échappé (vraiment ?) aux vêtements orange, courant sur une route de campagne. Un tigre traversant le stationnement d’un centre commercial. Un homme se hâtant dans une rue inondée. Des hommes masqués et costumés qui arrêtent les voitures. Un corps entouré de voitures de police, partiellement recouvert d’un sac mortuaire. Deux gamins transportant un téléviseur dans un bidonville. Une maison décorée de papier toilette. Un arc-en-ciel. Une camionnette en feu. Une scène de violence domestique aperçue sur le pas d’une porte : un homme agrippe la tête d’une femme d’un geste menaçant. Un groupe d’adolescents en état d’arrestation, les mains plaquées au mur devant les policiers. Des prostituées le long de la route. Des images de vulnérabilité – catastrophe environnementale, prostitution, menace mortelle d’un accident de voiture ou d’une arme à feu – alternent avec des arcs-en-ciel ou des paysages somptueux.

Rafman met ici en scène les exploits de l’explorateur en chambre, qui voyage à travers le monde, partageant ses idiosyncrasies et sa violence par l’intermédiaire des images, tout en restant confortablement installé derrière son écran. 9 Eyes nous montre la rue comme un territoire géopolitique en mutation, sujet à de nouveaux régimes de visibilité et d’invisibilité, de nouveaux modes d’apparition, d’informatisation et d’affichage.

Entre les années 1850 et 1870, Paris a subi un bouleversement majeur sur les plans de l’organisation spatiale et de la visibilité. Georges-Eugène Haussmann a remodelé des secteurs entiers de la ville : les anciens quartiers labyrinthiques et surpeuplés, hérités du Moyen-Âge, ont été rasés pour faire place aux larges avenues qui font aujourd’hui la renommée de la ville. À la suite de ces aménagements, les différentes classes sociales se sont retrouvées plus visibles les unes pour les autres. Le flâneur, qui enregistrait passivement ces nouveaux contrastes visuels, était né. Dans l’œuvre de Rafman, Google Street View bouleverse de manière semblable les conditions de la visibilité urbaine – mais cette fois, le flâneur virtuel (incarné ici par l’artiste) est doublé d’un témoin informatique et silencieux.

En effet, tout en transformant la rue en spectacle pour l’explorateur en chambre, la collecte d’images urbaines pour usage « public » (mais à but lucratif) permet également au véhicule de Google Street View de recueillir, au passage, d’autres types d’information. (Ses antennes se connectent aux réseaux wifi locaux, qui l’aident à calibrer ses programmes de localisation (8).) En réalité, certaines de ces données ne présentent aucun intérêt pour l’œil humain. Rafman confère une nouvelle portée au regard de Google Street View en l’inscrivant dans l’histoire de la photographie : la vision haussmanienne est transposée à l’échelle internationale, avec un effet de distanciation qui révèle à la fois les inégalités sociales et les différents niveaux de vulnérabilité – ne serait-ce qu’entre l’internaute en sécurité chez lui et la prostituée en situation particulièrement précaire. L’artiste transforme le contenu « personnel » de Google Street View en montrant les nombreux drames humains qui se déroulent sous nos yeux. Il attire ainsi notre attention sur une stratégie de personnalisation qui forme une composante implicite de Google Street View, et sur le fait que ses images ont nécessairement un cout, notamment pour ceux qui sont ainsi exposés aux regards tout en devenant une source de données.

Selon Ted Striphas, la culture est désormais produite pour deux types de publics : les gens et les machines (9). Les projets de Rafman et Sterry s’adressent bien sûr à un regard humain, mais ils révèlent en même temps une sorte d’obsolescence de l’œil dans cette économie de la surveillance, où de nouveaux témoins réorganisent à distance les conditions de visibilité. Même le regard détaché et omniprésent de cette nouvelle économie implique une géopolitique de la personnalisation, qui aboutit à de nouveaux modèles de vulnérabilité visuelle quadrillant le territoire, et à l’obsolescence des anciennes économies du désir visuel : le voyeurisme, l’exhibitionnisme, le « flâneurisme ».

[Traduit de l’anglais par Emmanuelle Bouet]

NOTES
(1) La NSA n’a d’ailleurs fourni aucune contribution à la sécurité publique durant tout son programme de collecte de métadonnées téléphoniques. Grégoire Chamayou, « Oceanic Enemy: A Brief Philosophical History of the NSA », Radical Philosophy, n° 191 (mai–juin 2015), p. 8. [Trad. libre]
(2) Ibid., p. 7.
(3) Benjamin Bratton, « The Black Stack », e-flux journal, n° 53 (2014), [consulté le 27 mai 2014].
(4) Karl Palmås, « Predicting What You’ll Do Tomorrow: Panspectric Surveillance and the Contemporary Corporation », Surveillance and Society, vol. 8, n° 3 (2011), p. 338–354.
(5) John Cheney-Lippold, « A New Algorithmic Identity: Soft Biopolitics and the Modulation of Control », Theory, Culture and Society, vol. 28, n° 6 (2011), p. 164–181.
(6) John Bellamy Foster et Robert W. McChesney, « Surveillance Capitalism: Monopoly-Finance Capital, the Military-Industrial Complex, and the Digital Age », Monthly Review, vol. 66, n° 3 (2014),
[consulté le 8 novembre 2015].
(7) Beatriz Colomina, Privacy and Publicity: Modern Architecture as Mass Media, Cambridge (MA), MIT Press, 1994.
(8) Jemima Kiss, « Google Admits Collecting Wifi Data Through Street View Cars », The Guardian, 15 mai 2010, [consulté le 8 novembre 2015].
(9) Ted Striphas, « Algorithmic Culture », European Journal of Cultural Studies, vol. 18, nos 4–5 (2015), p. 395–412.

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