Le vent se lève, Mac/Val, Val-de-Marne | esse arts + opinions

Le vent se lève, Mac/Val, Val-de-Marne

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2020
Mac/Val
  • Enrique Ramirez, Un hombre que camina, 2011-2014. Photo : permission de l'artiste et Michel Rein, Paris/Bruxelles
  • Enrique Ramirez, Un hombre que camina, 2011-2014. Photo : permission de l'artiste et Michel Rein, Paris/Bruxelles
  • Nicolas Floc'h, Structures productives, récits artificiels, -10m, mer de Seto, Japon, 2019. Photo : © Adagp, Paris, 2020.
  • Tatiana Trouvé, Desire Lines, 2015. Photo : Aurélien Mole, © Adagp, Paris, 2020.

Le vent se lève
Mac/Val, Val-de-Marne, hiver-printemps 2020

Nouvel accrochage de la collection, commissariat par Alexia Fabre, Anne-Laure Flacelière et Ingrid Jurzak

La constitution d’une collection publique, tenue d’être représentative de toutes les pratiques artistiques, ne facilite généralement pas la pertinence des entrées thématiques. Pour ce nouvel accrochage, le Mac/Val parvient à déjouer ces contraintes et propose une sélection convaincante d’œuvres sur les relations complexes de l’humain avec sa planète. Si la connotation politique du titre est évidente, Le vent se lève, les œuvres, pour la plupart, ne se placent pas dans des catégories activistes ou dénonciatrices. La référence implicite au vers du Cimetière marin de Paul Valéry, « le vent se lève… il faut tenter de vivre » nous rappelle peut-être davantage aux fondamentaux du vivant. L’incitation à renouer avec notre sensibilité première aux éléments ou aux autres êtres, sans exclure la perspective historique, résonne comme l’indice de la seule condition d’une action à venir. Les cinquante-deux artistes exposés témoignent aussi de la richesse de la collection du Mac/Val, à la fois constituée de pièces d’artistes majeurs ou historiques, de donations exceptionnelles – telles que celle d’Agnès Rein bien présente dans ce nouvel accrochage – et d’œuvres d’artistes encore peu représentés dans les institutions publiques. Ce choix confirme également l’engagement exemplaire du Mac/Val dans la promotion des artistes émergents ou de moins de 40 ans.

« Tenter de vivre » ou… « tenter de survivre » devrait-on maintenant commencer à affirmer suivant les ères de l’anthropocène ou du capitalocène dans lesquelles nous entrons. Cela débute naturellement par un intérêt pour la géologie (Dove Allouche, Charlotte Charbonnel, Evariste Richer). Le point d’ancrage de cette exposition se situe ainsi dans le regard que les artistes peuvent avoir sur la transition géologique en cours ou à venir, hors de l’holocène, parfois à la recherche du point de rupture, comme avec Joana Hadjithomas et Khalil Joreige avec leurs Time Capsules: Paris, Collège de France A1, A2, A3, A4, A5 (2017). Des cylindres transparents, suspendus dans le vide, réinterprètent les carottages de sol issus de fouilles archéologiques préventives réalisées à proximité du Collège de France à Paris. Les artistes ont inversé l’ordre des couches géologiques et les ont recomposées pour sonder le continuum de la vie terrestre et de l’occupation humaine. Plus loin, les dessins de ces coupes font l’objet d’analyses écrites à la main (Zig Zag over Time: Collège de France, 2017), « épisode pouvant être l’enregistrement d’une grande tempête, sans doute un ouragan ou un tsunami », « traces marquant un changement de paysage », puis au niveau zéro du sol, « plastique, goudron, bouchon d’étanchéité… poubelle du monde contemporain ». La mémoire des désastres écologiques liés à l’activité humaine et la construction d’un devenir passera nécessairement, semblent-ils nous dire, par la mise en récit.

Mais « tenter de vivre » peut consister tout simplement à être sensible au vent qui se lève (Bernard Moninot). Dans un registre plus énigmatique, la vidéo d’Enrique Ramirez, présentée à la dernière Biennale de Venise, Un hombre que camina (2011-2014), nous offre un paysage somptueux où le vent souffle, cette fois, à plus de 3600 mètres d’altitude sur le plus grand désert de sel au monde : le Salar d’Uyuni. Cette vaste étendue blanche recouverte de quelques centimètres d’eau sert de cadre à l’action d’un chamane revêtu d’un costume rituel qui cherche à passer d’une rive à l’autre. Dans cet entredeux, dans lequel l’horizon hésite entre le sel et la mer, il marche en déplaçant derrière lui une structure en bois à laquelle sont attachés des costumes, pantalons, chemises et vestes d’hommes, et une robe. Ces derniers flottent, des cristaux de sel s’accrochent aux tissus, et le chamane avance tête baissée, ralenti par le poids des vêtements qui trainent dans l’eau et par le vent qui lui fait face. Le désert comme allégorie du devenir humain fait allusion aux disparus de la dictature de Pinochet, mais cet adieu du chamane à Pachamama, la déesse Terre, cette marche vers le royaume des morts, ne peuvent-ils pas être vus comme un abandon, celui de l’un des seuls êtres capables de dialoguer et de servir d’intercesseurs avec l’invisible ?

Dans un autre registre, la vidéo de Stéphane Thidet, Soleils (2014), prend également une dimension métaphorique. Dans un champ de pissenlits en graine, une caméra subjective progresse de fleur en fleur en suivant l’action d’un bâton de bois dont le bout est enflammé. Avant même que le vent ne leur permette d’essaimer, avant qu’elles ne puissent se reproduire, celles-ci sont grillées par la flamme. On perçoit le crépitement des graines qui se recroquevillent avant de disparaitre. L’action est similaire à celle engendrée par la cruauté de l’enfant, inconséquent et impulsif, qui arrache les ailes d’un insecte et jouit ainsi de sa toute-puissance. Ce jeu, transposé aux plantes, déclenche une angoisse viscérale, celle de l’inconscience d’une espèce humaine menaçante, puisque seul l’humain est capable d’utiliser l’outil pour donner libre cours à sa violence.

Se reconnecter à la planète, à la nature, prendre conscience de la diversité de ce qu’elle a à nous offrir, est éminemment politique (Julien Discrit, Nicolas Floc’h). L’action de marcher est entendue comme un pivot entre la politique et la place acceptable de l’humain sur sa planète (Jean-Luc Moulène, Lola Gonzàles). L’œuvre de Tatiana Trouvé, Desire Lines (2015), présentée comme le fil rouge de l’exposition et commande de la Ville de New York à l’artiste, montre ce double sens de la marche à la fois comme but politique à atteindre et comme prise de possession de la nature. L’installation est composée de bobines de plus ou moins gros diamètre, sur lesquelles sont enroulées des cordes de couleur, fixées les unes sur les autres sur trois grandes structures en acier, chaque bobine correspondant à un arpentage de Central Park, dont l’artiste a identifié 212 sentiers. À ce décompte, elle a associé un inventaire personnel d’évènements, d’œuvres d’art ou de chansons faisant référence à la marche, que celle-ci soit politique ou poétique.

Par la sélection de ces œuvres, l’exposition s’impose ainsi comme un appel à des formes de cartographies mémorielles, pour prendre conscience des menaces qui pèsent sur la beauté de la nature, mais exhorte également à une réappropriation de la force motrice de l’humain, à d’autres fins que celle de la destruction de la planète.

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