Le paysage, une contre-nature : entretien avec Anne Cauquelin | esse arts + opinions

Le paysage, une contre-nature : entretien avec Anne Cauquelin

  • Isabelle Cornaro, Paysage avec Poussin et témoins oculaires (version VI), 2014, vue d'installation, M-Museum Leuven. Photo : © de kunstenaar & M-Museum Leuven / Dirk Pauwels
  • Isabelle Cornaro, Paysage avec Poussin et témoins oculaires (version II), 2010, vue d'installation, Museum of Modern Art, Warsaw. Photo : permission de Kasia Prokesz

Le paysage, une contre-nature : entretien avec Anne Cauquelin
Par Nathalie Desmet

Philosophe, théoricienne de l’art et artiste, Anne Cauquelin développe depuis plusieurs années une réflexion autour des notions de paysage, de nature et de site. Elle montre dans L’invention du paysage (1989) que la perspective paysagère a fortement conditionné notre approche perceptive, au point que nous voyons le monde «  en paysage  ». Selon l’auteure, l’art orienterait ainsi notre perception de la nature. Son intérêt pour le cyberespace et ses nouveaux dispositifs spatiotemporels l’a conduite à poursuivre la réflexion sur les liens entre site et paysage (Le site et le paysage, 2002). Elle s’est aussi interrogée sur les spécificités du jardin, qu’elle définit comme un espace fini, fragmenté et laborieux en regard du paysage, image d’un lointain qui suggère l’infini (Petit traité du jardin ordinaire, 2003).

Nathalie Desmet : Le paysage, comme vous l’avez montré dans L’invention du paysage, est une forme construite, un analogon de la nature. Cette artificialité a-t-elle conduit à faire de la nature et du paysage deux concepts absolument distincts  ?

Anne Cauquelin : Le paysage est en effet une construction, il est pris comme un analogon de la nature, mais cette substitution est elle-même une construction postérieure, un ajout ou un dérivé, comme vous voudrez (je dirais bien : une «  appli  »…).

J’ai essayé de montrer que la naissance du paysage procédait d’une recherche picturale (disons plutôt d’une recherche en géométrie et physique mathématique appliquée à la peinture) : comment montrer les différents aspects de ce que nous voyons dans une vue d’ensemble  ? La réponse, longtemps élaborée, fut : par le calcul de la «  bonne  » perspective. Aucune nature là-dedans. La question n’était pas de représenter la nature, ni même de faire allusion à quelque chose comme «  la nature  » ou de s’en soucier (quelques malheureux arbres maigrichons forment une sorte de «  fond  » dans les trois panneaux dits d’Urbino, de Berlin et de Baltimore).

Il y a une confusion à propos du terme nature et du rapport entre paysage et nature : un vouloir/ne pas vouloir que l’une renvoie à l’autre et vice versa, un profond malentendu, et qui dure. J’aimerais bien faire disparaitre les deux, nature et paysage, et qu’on n’en parle plus, ou alors qu’on les sépare complètement. C’est une opération que j’ai tentée plusieurs fois, sans succès  ! La confusion nature/paysage est tellement ancrée dans nos habitudes de pensée et de perception qu’il est difficile de la balayer avec des mots.

ND : Les nouvelles conceptions politiques et éthiques du paysage, liées à une préoccupation écologique, s’établissent-elles au détriment de l’approche symbolique du paysage  ? Quelles valeurs véhicule par exemple le terme de paysagement, en usage chez les paysagistes  ?

AC : Comment le paysage est-il venu à représenter, à « dire » et surtout à «  être  » la nature elle-même  ? Je dirais volontiers que c’est par une application «  bourgeoise  » du principe perspectif, et le terme de «  paysagement  » dont vous parlez reflète exactement ce que j’entends par là.

On oublie trop souvent, en effet, que l’invention du paysage est une invention achevée. Dans les deux sens du terme : achevée en tant que parfaitement aboutie, pleinement réalisée, et achevée en tant que terminée, close. Dans un tel système, les extensions apportées à ce système clos se présentent en tant que « valeurs ajoutées », au sens où elles font valoir le capital en enrichissant leurs producteurs. Le paysagement appartient à cette catégorie. L’opération qui consiste à paysager un lieu (voire un jardin – dit dès lors «  paysagé  ») fait référence à la fois au paysage peint, esthétique, lié à l’histoire de l’art occidental, et à l’environnement, concept contemporain politicoéthique, lié au mouvement écologique et au développement durable. Être «  paysagiste  », faire du paysagement, c’est ainsi participer au trend contemporain d’un mieux-être, d’une meilleure santé, d’une meilleure mise en commun des ressources naturelles (ce qui est éthiquement irréprochable) et en même temps, c’est perpétuer un système où le paysage est un signe élitiste, une « valeur » culturelle sure, un « plus » pour un lieu : jardin, architecture, projet. C’est entrer dans l’exploitation de cette valeur en acceptant ce qui va avec : la conformité à l’attitude de jouissance contemplative induite par le « modèle paysage ».

ND : Vous avez écrit que la prise de conscience d’un monde interplanétaire, infini, signait la fin d’une nature connaissable. Les applications numériques de représentation spatiale telles que Google Earth, par le quadrillage systématique du monde qu’elles proposent, ne sont-elles pas d’une certaine façon un moyen de rendre la nature reconnaissable  ? A-t-on affaire à une réinvention permanente du paysage, à sa fin ou bien le site est-il en train de supplanter le paysage  ? Le «  site  » numérique est-il redevable en quelque sorte au paysage dont il emprunte un des termes lexicaux  ?

AC : Oui, par l’attitude de pensée qu’il suscite dans le public : en effet, pour la pensée paysagère qui est l’ordre de pensée commun en cette matière, un site est un lieu dit, une place forte, un territoire. Et le site numérique est souvent vu comme tel : un site personnel, individuel, dont on est propriétaire, que l’on surveille et sécurise.

Non, parce que le «  site  » numérique appartient à un système en cours d’élaboration ; dans ce contexte, il est non territorial, incorporel ; il est défini et saisi par des calculs, et sa perspective n’est pas visuelle, mais uniquement conceptuelle. Sans épaisseur, entièrement flexible et renouvelable, sans durée propre (il doit être « rafraichi » en permanence).

Et s’il devait être comparé à quelque chose de l’ordre de l’espace naturel, ce serait au jardin, qui exige un travail continuel de ressourcement, de rénovation, et d’émondage, plutôt qu’au paysage figé dans son cadre et imposant sa légitimité… historique.

Ce n’est pas l’arrivée de la technologie numérique qui fait disparaitre le paysage… C’est la fermeture de son système, son achèvement, qui est en cause, alors même qu’il couvre encore de son ombre ou de son rayonnement, selon le point de vue adopté, la plupart des exercices (artistiques ou non) contemporains qui pourtant le récusent.

ND : Dans les pratiques artistiques actuelles, on note une certaine épuration du paysage qui s’exprime dans des formes sculpturales et des compositions d’éléments fragmentés, comme chez Isabelle Cornaro (Paysage avec Poussin et témoins oculaires, 2008-). Quelle interprétation en faites-vous  ?

AC : En ce sens, l’exemple que vous donnez d’Isabelle Cornaro et de son Paysage avec Poussin et témoins oculaires est parfaitement adapté : aucune nature ici, mais de la perspective. Des plans successifs étagés suggérant la profondeur de champ : exacte définition d’une perspective dite légitime. Les plans différents ne sont pas des fragments isolés, mais les éléments d’une construction d’ensemble, d’une perspective. Il s’agit d’espace et de comment le représenter (perspective, de perspect, quelque chose comme un traveling embrassant un ensemble).

Et, bien sûr, la référence de Cornaro à Poussin est non seulement ironique, mais absolument critique de Poussin et de tous les « paysages peints », classiques ou impressionnistes : tous des impostures  !

ND : La tradition picturale du paysage n’a-t-elle pas contribué d’une certaine façon à nous éloigner de la nature, à nous la faire oublier en tant que lieu d’expérience  ? Peut-on imaginer, en raisonnant par l’extrême, que l’histoire de l’art occidentale ait eu un rôle dans la dégradation de l’environnement  ? En d’autres termes, les représentations artistiques et théoriques du paysage ont-elles eu une conséquence sur notre expérience sensible de la nature  ?

AC : Pour donner suite à ce que je disais tout à l’heure sur l’embourgeoisement du paysage – son inscription dans une histoire de l’art, et les effets de ce glissement sur nos attitudes de pensée –, j’aimerais évoquer le rôle que le «  système-paysage  » joue dans le rapport à ce qui nous entoure. Contrairement à l’aspiration du paysage à être un «  environnant  » sympathique à tout ce qui est vivant, à son désir de se muer en écologiste bon teint, il me semble tenir lieu de barrière, dressée contre l’inculture, le barbarisme, les espaces hirsutes et dangereux  ; il agit comme l’écriteau «  Défense d’entrer  » à la porte des grandes propriétés. Il exclut le sauvage, dessine un cercle de bonne conduite et de manières habilitées. Les lointains indéterminés et incertains, tenus à l’écart du parc de Versailles par les frondaisons des grands arbres et les statues de marbre, qu’est-ce qui s’y passe  ?

Et quand vous vous demandez si l’art occidental, son histoire, son poids de bienséance pourrait être ce qui a détruit notre rapport à la nature, vous ne seriez pas loin de dire une vérité… pour le moment inaudible, je le crains.

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