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Dossier | L’acte de collection : le symptôme d’une angoisse ?

  • Marc-Antoine K. Phaneuf, Collection de trophées, Galerie Leonard & Bina Ellen, Montréal, 2009. Photo : Guy L’Heureux
  • Marc-Antoine K. Phaneuf, Les petites annonces – Objets poétiques et design vernaculaire, 2001-2009. Photos : MAKP

L’acte de collection : le symptôme d’une angoisse ?
Par Anne-Marie St-Jean Aubre

L’image du collectionneur d’art contemporain est souvent associée au paraître et au luxe. Ce n’est donc pas un hasard si ce cliché alimente le travail parodique de Marc-Antoine K. Phaneuf (MAKP). Par contre, là ne réside pas l’intérêt d’un rapprochement entre le malaise existentiel que révélerait notre rapport aux objets – celui d’aspirer à être toujours plus – et les propos sur le collectionneur tenus par Jean Baudrillard dans Le système des objets. Pour Baudrillard, l’acte de collectionner et les gestes qui lui sont inhérents – le rangement, le classement, la manipulation – consisteraient en un réflexe primaire développé par l’enfant afin de maîtriser le monde qui l’entoure (1). Au départ, les objets collectionnés joueraient un rôle de régulateur de l’angoisse, donnant au sujet qui les accumule un sentiment de maîtrise sur son environnement immédiat tout en le rassurant sur son identité. En effet, l’auteur voit dans les objets possédés une exemplification du discours de la subjectivité, puisque non seulement à partir d’eux le sujet projette une image singulière de lui-même à laquelle il souhaite être associé (nos objets agissent comme miroir d’une image désirée et non d’une image réelle (2) ), mais en plus ses objets lui permettent de se décliner hors du temps en conjurant la peur de la mort. On pourrait aller jusqu’à supposer que c’est le sentiment du manque, le sentiment de ne pas être assez, qui pousserait à collectionner. L’activité produirait alors un effet compensatoire puisqu’elle viserait à rendre tangible le désir d’accomplissement de l’individu – valeur contemporaine suprême s’il en est – par l’accumulation de biens matériels auxquels serait associée l’idée de réussite sociale. C’est pour cette raison que Baudrillard a identifié la passion de la propriété privée comme moteur de l’acte de collectionner.

« Tout objet a ainsi deux fonctions : l’une qui est d’être pratiqué, l’autre qui est d’être possédé (3) », explique Baudrillard. Il ajoute que « l’objet pur, dénué de fonction, ou abstrait de son usage, prend un statut strictement subjectif : il devient objet de collection (4) ». C’est par l’investissement subjectif dont il est pourvu que l’objet devient support de l’individu, participant de ce qu’il est. Et Baudrillard d’insister sur le fait que le degré d’abstraction de l’objet augmente en fonction de sa multiplication : dans la collection, grâce au système organisé de renvoi des objets les uns aux autres, la valeur abstraite de la possession matérielle peut prendre le dessus sur sa valeur d’usage. Voilà pourquoi on peut penser que la collection représente dans sa quintessence la logique qui donne aux biens d’un individu un rôle d’appui dans le développement de sa personnalité.

La démarche de MAKP semble tabler également sur ces enjeux. Sa Collection de trophées (2009), exposée l’automne dernier dans le cadre de l’Off-Biennale de Montréal à la galerie Leonard & Bina Ellen de l’Université Concordia, évoque doublement le rôle symbolique que Baudrillard fait jouer à l’objet, d’abord par la nature même des produits présentés – des trophées –, puis par leur accumulation, ces trophées formant une collection.

S’inscrivant dans la lignée du ready-made, l’œuvre fait penser aux étalages des grands magasins ou des grandes surfaces – un univers familier à l’artiste qui, comme auteur de poésie, s’est amusé avec cette image dans son recueil Téléthons de la grande surface (inventaire catégorique) (2008). Lors de l’exposition, un mur complet de la galerie, peint d’un rose bonbon criard, est recouvert de tablettes où s’entassent près de 160 trophées de toutes tailles, achetés en lots ou dénichés dans des marchés aux puces. Un seul de ces trophées a bel et bien été gagné par l’artiste lors d’un tournoi de hockey disputé à Saint-Hyacinthe en 1994, alors qu’il n’avait que 13 ans. On peut imaginer qu’il est l’élément fondateur de cette collection pour le moins hétéroclite. Clins d’œil à l’art contemporain (René Payant, General Idea, Ève K. Tremblay) et aux personnalités du Québec, tant celles qu’on retient que celles qu’on voudrait oublier (Marie-Soleil Tougas, Valery Fabrikant, Vincent Lacroix, Dédé Fortin et Vincent Lecavalier), les trophées attirent aussi notre attention sur des accomplissements plutôt banals, pourtant consacrés par cet objet de distinction : « Club Optimiste de Donnacona. Joseph Provencher » ; « Rencontre des Hommes Forts 2007. 19e Benjamin Ruel » ; « Nordiques de Limoilou. Prix de consolation » ; « 20 ans de service ». On devine bien sûr que certaines plaquettes ont été modifiées afin de faire sourire (« enfant roi ») ou de susciter un malaise (« White Sox de Rosemont. Meilleure moy. au bâton : Marc Lépine »), alors que pour d’autres, l’altération est plus difficile à repérer.

Tout comme l’œuvre d’art, le trophée n’a pas de valeur d’usage ; il ne se définit que par sa valeur symbolique, matérialisée dans son aspect – richesse des matières employées, éclat –, lui dont la fonction est de manifester la réussite de celui qui le reçoit. L’artiste Aleksandra Mir, dont les œuvres sont également constituées de trophées, affirme que cette esthétique découlerait de la tradition des calices en argent produits par l’Église au Moyen-Âge (5), des objets liés au culte qui devaient refléter le pouvoir spirituel de celui qui les employait. L’Église est une des institutions, avec la Royauté notamment, qui ont transformé leurs objets en véritables incarnations de leur pouvoir, un pouvoir rendu visible par la grande attention accordée à l’ornementation de ces objets. Comparés à ceux-ci, par contre, les trophées en plastique collectionnés par Phaneuf, avec leurs dorures, leurs colonnes de faux marbre et leurs figurines à la posture convenue semblant crier « Victoire ! », ont plutôt de quoi faire rire... jaune. En effet, les succédanés collectionnés par l’artiste – objets de fierté (ou de pouvoir) pour leurs anciens détenteurs – sont bien un signe de cette quête de reconnaissance, de ce désir de gratification instantanée duquel transparaît un malaise existentiel. Ironiquement, c’est à l’aide d’objets produits en série que les anciens détenteurs flattaient leur ego. Cette standardisation est rendue plus que visible dans la collection exposée à Concordia, où figurines et modèles se répètent. On ne sait trop quoi penser devant cet étalage bon marché qui nous renvoie mesquinement notre propre désir d’honneur, notre propre besoin de susciter l’envie d’autrui. Entre la mauvaise qualité de ces trophées génériques et le sentiment d’accomplissement individuel dont ils sont censés être le signe, le décalage est immense et quelque peu gênant. Et que dire de ce rose bonbon agressant qui, plutôt que de faire oublier l’embarras, le rend d’autant plus criant ?

Tout comme l’œuvre d’art, le trophée n’a pas de valeur d’usage ; il ne se définit que par sa valeur symbolique, matérialisée dans son aspect – richesse des matières employées, éclat –, lui dont la fonction est de manifester la réussite de celui qui le reçoit. L’artiste Aleksandra Mir, dont les œuvres sont également constituées de trophées, affirme que cette esthétique découlerait de la tradition des calices en argent produits par l’Église au Moyen-Âge (5), des objets liés au culte qui devaient refléter le pouvoir spirituel de celui qui les employait. L’Église est une des institutions, avec la Royauté notamment, qui ont transformé leurs objets en véritables incarnations de leur pouvoir, un pouvoir rendu visible par la grande attention accordée à l’ornementation de ces objets. Comparés à ceux-ci, par contre, les trophées en plastique collectionnés par Phaneuf, avec leurs dorures, leurs colonnes de faux marbre et leurs figurines à la posture convenue semblant crier « Victoire ! », ont plutôt de quoi faire rire... jaune. En effet, les succédanés collectionnés par l’artiste – objets de fierté (ou de pouvoir) pour leurs anciens détenteurs – sont bien un signe de cette quête de reconnaissance, de ce désir de gratification instantanée duquel transparaît un malaise existentiel. Ironiquement, c’est à l’aide d’objets produits en série que les anciens détenteurs flattaient leur ego. Cette standardisation est rendue plus que visible dans la collection exposée à Concordia, où figurines et modèles se répètent. On ne sait trop quoi penser devant cet étalage bon marché qui nous renvoie mesquinement notre propre désir d’honneur, notre propre besoin de susciter l’envie d’autrui. Entre la mauvaise qualité de ces trophées génériques et le sentiment d’accomplissement individuel dont ils sont censés être le signe, le décalage est immense et quelque peu gênant. Et que dire de ce rose bonbon agressant qui, plutôt que de faire oublier l’embarras, le rend d’autant plus criant ?

Artiste collectionneur, artiste consommateur, mais aussi artiste dandy ayant fait de son quotidien « un dispositif formel », considérant le paraître plutôt que l’être comme la seule réalité tangible (7). Nicolas Bourriaud parle du dandy comme de celui qui évoque tout autant « affectation, mépris de classe, gravure de mode, vacuité » que « dimension ascétique » et « travail sur soi (8) ». Ce sont les deux plans sur lesquels semble jouer MAKP, qui n’hésite pas à se construire lui-même en modifiant le nom par lequel il se désigne (y ajoutant une initiale, ce « K. » qui n’est pas filial), tout en veillant scrupuleusement à l’effet qu’il produit en public, arborant l’habit, la cravate, la chemise colorée et les souliers en faux croco comme une deuxième peau. Son image – la figure d’artiste qu’il s’est construite – est l’horizon à partir duquel ses œuvres (littéraires, artistiques) prennent un sens, une logique qui renverse celle du collectionneur, qui accorde plutôt à ses possessions la fonction de construire l’image à laquelle il désire être associé. Le sens chez MAKP est toujours ambigu, suscitant le doute chez le spectateur ou le lecteur. C’est parce que l’artiste mélange les univers culturels populaire et d’élite dans ses œuvres que leur destinataire idéal est difficile à cerner ; on ne sait donc jamais s’il pose ou non un jugement sur les situations ou les groupes auxquels il renvoie.

Deux autres œuvres qui se présentent sous la forme de collections génèrent ce même sentiment équivoque : Les petites annonces – Objets poétiques et vernaculaires et, dans le registre de la littérature, le recueil Téléthons de la grande surface, toutes deux se rattachant pour l’artiste à l’esthétique du ready-made. Les petites annonces a été présentée pour la première fois au Centre Clark en 2009. L’œuvre consiste en trois babillards sur lesquels s’accumulent, épinglées, d’authentiques petites annonces récupérées par l’artiste pour leurs « déroutes syntaxiques, fautes d’orthographe ou présentation “tout simplement pathétique” (9) ». Devant chaque bout de papier, le spectateur-lecteur est amené à s’imaginer le portrait de leur auteur, tantôt en souriant, tantôt en éprouvant un sentiment de gêne, voire de malaise. Quant au recueil paru en 2008 aux éditions Le Quartanier, il est formé de nombreuses listes où des associations d’idées subjectives mélangeant les univers de la culture populaire, de la culture d’élite et de la vie quotidienne font voir les recoins déliquescents de l’humour noir de l’artiste. Pour MAKP, les mots accumulés sous des intitulés thématiques – « Liste de couples célèbres », « Liste de gens qui habitent HOMA », « Liste d’équipes sportives mortes », « Liste d’œuvres phares de l’art contemporain », etc. – sont des ready-made. En effet, références, citations, prénoms ou titres d’œuvres sont des « objets littéraires » qui existent déjà, dont l’auteur altère le sens en les insérant dans de nouveaux contextes, ceux des listes, qui forcent des rapprochements inédits. Dans ces œuvres, c’est la capacité des objets collectionnés à agir comme embrayeurs de fictions (10) qui fascine l’artiste, une posture que Henri Cueco, dans Le collectionneur de collections, avait bien cernée, affirmant que « le prétexte à récits est un des plaisirs du collectionneur (11) ». Et si de ces collections littéraires on réussit à comprendre certaines allusions, plusieurs autres nous échappent – une caractéristique qui fait de ces listes de véritables collections au sens où Baudrillard l’entend, c’est-à-dire des systèmes subjectifs renvoyant en définitive toujours au sujet, au collectionneur.

Ainsi, c’est bien de l’obsession contemporaine qui fait du paraître notre principale préoccupation dont nous parlent Collection de trophées, Les petites annonces et Téléthons de la grande surface de Marc‑Antoine K. Phaneuf. Une obsession dérivant du processus de construction de soi, où le type de rapport que nous entretenons avec nos objets (matériels et littéraires) et, surtout, les valeurs symboliques que nous leur attribuons sont appelés à jouer un rôle important. MAKP n’hésite d’ailleurs pas à tourner en dérision ce processus, tout comme il tourne en dérision les statuts de l’Artiste, du Collectionneur et du Dandy – ces titres (mythes ?) aux majuscules qui ne sont, en définitive, qu’illusions et mirages -alimentant et angoissant ceux qui rêvent de grandeur.

NOTES
(1) Jean Baudrillard, Le système des objets, Paris, Gallimard, 1968, p. 123.
(2) Ibid., p. 125.
(3) Ibid., p. 121.
(4) Ibid.
(5) Matthias Ulrich (entretien avec Aleksandra Mir), « Letting go! », dans Aleksandra Mir. Triumph, Francfort, Schirn Kunsthalle Frankfurt, 2009, p. 54.
(6) Entretien avec l’artiste, le 5 octobre 2010.
(7) Nicolas Bourriaud, Formes de vie. L’art moderne et l’invention de soi, Paris, Denoël, 2003, p. 37-44.
(8) Ibid., p. 45.
(9) Présentation de l’œuvre : http://www.clarkplaza.org/
(10) Entretien avec l’artiste, le 5 octobre 2010.
(11) Henri Cueco, Le collectionneur de collections, Paris, Seuil, 1995, p. 45.

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