La peinture vue par la critique ou le regard critique de la peinture | esse arts + opinions

La peinture vue par la critique ou le regard critique de la peinture

Sylvette Babin

Dans une conférence présentée en 2019 à la Fondation Louis Vuitton, l’historienne de l’art Isabelle Graw constatait que la peinture jouit d’un énorme prestige intellectuel et que ces dernières années, elle a fait l’objet de nombreuses analyses et théories (1). Le fait de réaffirmer de façon ponctuelle la vitalité de la peinture, par différents projets d’exposition indépendants ou par la mise en valeur des collections muséales, vient probablement accentuer cette perception. Pourtant, les ouvrages proposant des réflexions de fond sur ses problématiques les plus actuelles se font rares, du moins dans le contexte universitaire canadien.

Le parti pris de Esse de proposer des dossiers consacrés à la peinture (2), alors que nos thématiques sont surtout portées par des enjeux de société, s’inscrit dans une tentative de motiver des analyses critiques de la pratique picturale. L’idée de (re)voir la peinture invitait les auteurs et autrices à délaisser les réflexions récurrentes sur sa mort et sa résurrection qui, comme le souligne Daniel Fiset, « n’arrivent pas à dépasser la forme de la polémique ou de l’exercice rhétorique : leurs retours constants dans les discours sur l’art font que les idées sont elles-mêmes devenues mortes-vivantes ». Il importe néanmoins de faire une mise en garde pour qui attendrait de ce dossier un bilan sur l’état de la peinture aujourd’hui. Tout en offrant une sélection qui témoigne de la pluralité des approches esthétiques et conceptuelles de cette forme artistique, ce numéro propose surtout des réflexions sur différentes stratégies déployées dans les pratiques ou dans les réseaux de diffusion de l’art. Nous observons, par exemple, comment l’ère numérique a sensiblement transformé les modes de circulation et de réception de la peinture, transformation exacerbée par le confinement. Le Web n’a pas seulement permis un accès sans précédent aux œuvres, il a aussi contribué à leur réappropriation par les internautes et à leur réactualisation en dehors du champ de l’art. La culture de masse véhiculée par les réseaux sociaux nourrit également l’imaginaire de nombreux artistes qui, en la réinjectant dans leurs œuvres, créent une sorte de va-et-vient entre la matérialisation du numérique sur la toile et la dématérialisation de la peinture dans l’univers virtuel où elle se déploie.

On remarque par ailleurs un intérêt renouvelé pour la figuration, de même qu’une facture marquée tantôt par l’iconographie populaire ou plus marginale que l’on associe aux mouvements sociaux (la culture queer notamment), tantôt par la réactivation des genres de l’histoire de l’art classique ou moderne. Or les tentatives de développer de nouveaux genres picturaux en reproduisant les précédents (ce que les critiques appellent le style zombie) soulèvent des interrogations sur l’originalité des œuvres ou sur les intentions des artistes, qu’on soupçonne de tomber dans le piège des considérations mercantiles. C’est que, de longue date, les propriétés transactionnelles de la peinture, renforcées par son caractère unique ou non reproductible, la situent à l’avant-plan des débats sur la capitalisation de l’art. Ce numéro ne fait pas exception. Une lecture attentive et sensible des textes nous évitera toutefois de n’y percevoir qu’une critique virulente de ces courants esthétiques. Comme le précise Connor Spencer en faisant référence à la virtuosité technique, celle-ci est peut-être employée pour faire contrepoids à la facilité représentationnelle dans certaines œuvres figuratives, à la manière d’un stratagème qui « peut constituer une “stratégie de survie” pour des sujets vulnérables » cherchant à échapper à l’emprise du capitalisme.

Nous constatons à la lumière de telles polémiques que la peinture n’a rien perdu de sa capacité à susciter l’intérêt des théoricien.ne.s pour le développement de réflexions engagées. Si la recherche picturale est toujours centrale à l’univers des peintres, plusieurs utilisent leurs œuvres comme de puissants outils d’émancipation ou de revendication, tandis que d’autres les considèrent comme un moyen de poser un regard critique sur la société. Les mots de Thomas Fort s’appliquent ainsi à nombre d’artistes : « Il s’agit de s’engager sur une voie de traverse afin de déjouer les dogmes conservateurs hérités de récits et hiérarchies académiques dont le pouvoir de domination persiste. »

Finalement, rassembler des œuvres à l’intérieur d’une discipline plutôt qu’autour d’un thème offre ici la possibilité d’apprécier le foisonnement des idées développées par les peintres. Cela permet également de constater que la peinture conserve toujours cette capacité de parler à la fois d’elle-même et du monde qui l’entoure.

Notes
(1) La conférence La vitalité de la peinture, notes sur le succès d’un médium, disponible en ligne, s’articulait autour du livre The Love of Painting. Genealogy of a Success Medium, publié en 2018 chez Sternberg Press.
(2) Voir notamment le numéro 76 de la revue Esse, L’idée de la peinture (automne 2012).

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