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Dossier | La liberté perdue : crise économique et répression de la dissidence

  • Carole Condé + Karl Beveridge, Liberty Lost (G20, Toronto), 2010. Photo : © Condé + Beveridge

La liberté perdue : crise économique et répression de la dissidence
Par Michael DiRisio

L’instabilité de l’économie mondiale, combinée à la précarité croissante des travailleurs salariés à l’époque moderne, a entraîné une vague de dissidence et de résistance qui s’exprime sous la forme de soulèvements de masse et, chez les artistes canadiens, d’une production à caractère politique de plus en plus critique. Carole Condé et Karl Beveridge sont des artistes importants à cet égard, car leur intérêt de longue date pour les enjeux liés au travail assure l’expression d’une dissidence par ailleurs souvent muselée. L’œuvre Liberty Lost (2010) aborde un certain nombre des enjeux politiques les plus importants auxquels doivent faire face les Canadiennes et les Canadiens dissidents à l’heure actuelle. Une analyse critique de l’œuvre effectuée en reprenant certains des concepts politiques et esthétiques formulés par le philosophe français Jacques Rancière permet d’y distinguer des voix qui se prononcent sur des enjeux politiques précis et sur les divisions ontologiques qui déterminent qui peut parler et ce qui peut être dit.

Le G20 et le musellement du peuple
Le Sommet du G20, qui a eu lieu en 2010 à Toronto, avait pour but de faire progresser les relations économiques internationales, d’ouvrir le marché mondial et de servir de forum de discussion sur la réponse à apporter à la crise financière généralisée (1). Vu la présence marquée de représentants du pouvoir politique au Sommet, qui accueillait les dirigeants de vingt des pays les plus riches du monde, la rencontre a fait l’objet de vastes manifestations qui ont embrasé les rues de Toronto. Si elle était en grande partie non violente, cette manifestation de dissidence a été fortement, et parfois violemment réprimée, et la vague d’arrestations et de condamnations qui a suivi fait depuis l’objet de nombreuses critiques dans les médias alternatifs du Canada.

Les artistes torontois Carole Condé et Karl Beveridge, qui ont participé aux protestations entourant le G20, tracent un portrait de cette répression dans leur photomontage intitulé Liberty Lost. Montrant les agents de la police antiémeute matraquer et arrêter des manifestants qui se déplacent le long de l’imposante clôture à mailles losangées montée sur des blocs de béton, érigée spécialement pour le Sommet, l’œuvre rend compte de la violence et de l’hostilité qui ont caractérisé un grand nombre des arrestations (plus de 1 100) (2) effectuées lors des manifestations. Devant la gravité de ces arrestations, l’ombudsman de l’Ontario, André Marin, qui avait reçu le mandat de faire enquête sur les plaintes du public et du gouvernement, a parlé de « la pire attaque à l’endroit des libertés civiles de l’histoire du Canada(3) ». Les médias traditionnels du Canada n’ont cessé de minimiser le fait qu’une bonne partie de ces arrestations constituaient une violation du droit de manifester, et après une couverture médiatique initiale, la question a semblé s’estomper peu à peu dans les préoccupations du public. Dans ce contexte, il importe que Liberty Lost continue de circuler et d’être exposée, car elle plaide pour que cette violence ne sombre pas dans l’oubli.

Il importe tout autant de ne pas oublier les critiques, tant concrètes que générales, faites par les protestataires. Au centre de Liberty Lost, au milieu des manifestants, on peut voir une pancarte où il est inscrit « G20 WASTE... », le reste du texte étant caché par la foule. Si le message demeure ouvert, puisque le regardeur peut déterminer lui-même ce qui est gaspillé par le G20, un certain nombre de critiques précises ont été formulées à l’égard des dépenses entourant le Sommet, et ces critiques pourraient toutes constituer le propos de la pancarte. Le milliard de dollars qui a été consacré aux mesures de sécurité pour le Sommet a fait l’objet de critiques sévères, d’autant plus que la sécurité pour le précédent G20, celui de Londres, n’avait coûté que trente millions de dollars (4). La prise en considération non seulement des revendications spécifiques, mais aussi de la voix de la population en général est importante, car sans prise de parole, il ne peut y avoir de démocratisation de l’action politique. La parole est essentielle aux mouvements de protestation et à l’action politique en général, et sa suppression est le signe d’une démocratie déficiente.

Une perte de liberté et de parole
Liberty Lost est révélatrice de la nouvelle orientation générale qui caractérise une bonne partie des critiques émises par la gauche. Ainsi, ce n’est plus seulement le domaine politique qui fait l’objet de critiques, mais aussi la domination des grandes entreprises sur la politique (5). Reflet de ce changement, l’œuvre reprend la toile La liberté guidant le peuple (1830) d’Eugène Delacroix, à laquelle elle fait visuellement référence. Cette dernière rend hommage à la révolution parisienne de 1830, et montre en son centre une femme de grande taille représentant la liberté, qui brandit le drapeau de la Révolution française. En revanche, Liberty Lost comporte en son centre non pas une fière libératrice, mais un agent de la police antiémeute brandissant sa matraque, laquelle est placée juste à côté du mât de l’imposant drapeau de la Banque de Montréal (BMO). En raison de cette proximité, un lien visuel est établi entre la matraque et le mât, et l’agent de police semble brandir le drapeau de la BMO. La liberté, quant à elle, gît sous la botte de l’agent et tente d’empêcher le coup de matraque qu’il est sur le point de lui asséner. La substitution d’un drapeau d’entreprise à un drapeau national semble illustrer ce changement d’orientation des critiques, et nous incite à nous demander où réside le pouvoir dans l’État-nation moderne. La violence policière peut être vue comme étant au service du secteur financier au détriment du peuple, et la résistance semble remarquablement ardue.

Le concept de police formulé par Jacques Rancière est important ici, car il contribue à élargir l’analyse sociopolitique en tenant compte des structures fondamentales qui sous-tendent des événements tels que le Sommet du G20. Quand il parle de police, Rancière fait référence non pas à des agents individuels, mais à une force porteuse de division et d’exclusion qui contraint les groupes à se limiter à certaines fonctions précises dans certains lieux précis (6). Ce système excède la notion traditionnelle de « police » ; il s’agit d’une tendance systémique à la création de frontières, dont les divisions ne se limitent pas aux imposantes clôtures qui encerclaient la soi-disant zone de « libre expression » au Sommet du G20 — là où, comble d’ironie, ont eu lieu de nombreuses arrestations —, mais englobent la division fondamentale entre protestataires et agents de police, ou entre ceux qui ont une voix et ceux qui n’en ont pas.

Rancière oppose cette notion de police à sa vision de la politique : la politique ne se résume pas à l’arène politique traditionnelle, mais suppose une expansion de celle-ci et l’inclusion de ceux qui sont autrement privés de parole. Là où la police affirme que les espaces de mouvement et de circulation, comme la ville, sont des espaces de mouvement et de circulation seulement, Rancière soutient, lui, que « la politique consiste à transformer cet espace de circulation en espace de manifestation du sujet : le peuple, les travailleurs, les citoyens (7) ». Ce peuple, ces travailleurs et ces citoyens qui protestaient dans les rues de Toronto les 26 et 27 juin 2010 posaient un geste politique, non pas en s’engageant auprès d’une institution politique ou d’une organisation gouvernementale, mais simplement en s’arrêtant dans les rues pour prendre la parole. Le travailleur de la construction que l’on aperçoit à gauche du centre dans Liberty Lost s’est immobilisé, pancarte en main : une action significative, pas tant en raison de l’opposition de cet ouvrier à une politique ou à une autre que de son choix de contribuer à la construction sociale de la ville.

L’art de la dissidence
On peut voir dans Liberty Lost un autre travailleur, qui est à l’ouvrage pendant que les protestataires manifestent. Il s'agit de Karl Beveridge lui-même. Situé à l’extrême gauche du cadre, il se déplace vers la foule. Le travail de cet artiste et de Carole Condé ne doit pas être passé sous silence, car c’est ce travail qui donne son cadre à cette analyse critique et qui permet véritablement aux manifestants contre le G20 de poursuivre leur protestation dans les limites de l’image. Le créateur moyen en arts visuels doit composer, entre autres difficultés, avec un revenu annuel de loin inférieur au seuil de faible revenu (8). L’artiste et essayiste Gregory Sholette, qui s’intéresse tout particulièrement à la dévalorisation des artistes en tant que travailleurs, soutient qu’« en tant que catégorie de travailleurs, les artistes sont surscolarisés et sous-employés et jouissent d’un revenu beaucoup moins élevé que d’autres travailleurs possédant le même degré de formation professionnelle (9) ». Cette reconnaissance des créateurs qui abordent des enjeux liés au travail et à l’économie est importante, la situation des artistes étant souvent négligée comparativement à la précarité et à la dévalorisation d’autres formes de travail.

L’importance du travail de ces artistes n’échappe pas à Rancière qui, dans son analyse de la politique, aborde souvent le rôle de l’artiste en tant que voix dissidente. Aux yeux de Rancière, l’essence de la politique est ce qu’il appelle le dissensus, terme dont le sens va au-delà de la dissidence ou de la divergence d’intérêts ou d’opinions. Le dissensus englobe « ce qui est vu et ce qui pourrait être dit », et « qui est qualifié pour voir ou dire ce qui se produit (10) ». Il s’agit d’un point de vue critique qui s’étend aux frontières établies par la police. Rancière affirme que le lien fondamental entre l’art et la politique devrait s’appuyer sur cette forme de dissensus, où l’art demeure ouvert, sans donner de leçons ni proposer de conclusions (11). Dans ses écrits sur l’esthétique et la politique, Rancière montre une aversion marquée pour l’art trop littéral ou prescriptif, affichant une préférence pour celui qui brouille les frontières et les divisions qui restreignent la parole de ceux qui ne comptent pas. Dans cette perspective, les œuvres de Condé et de Beveridge présentent un intérêt particulier, car elles abordent, souvent assez explicitement, certains enjeux précis. Si le travail de ces artistes a tendance à contenir une critique de certaines questions spécifiques, il s’attaque cependant continuellement et simultanément aux fondations mêmes de l’organisation politique qu’il critique, comme en témoigne l’allusion à la chute de la liberté elle-même.

La contribution de Carole Condé et de Karl Beveridge dépasse de loin le cadre du photomontage décrit précédemment, et il ne faut pas minimiser l’importance de l’engagement soutenu qui les a amenés à produire, au cours des trois dernières décennies, un art politique qui aborde certains des enjeux les plus significatifs pour les travailleurs (12). Cet engagement, combiné au dynamisme des autres membres du groupe de travail Labour, Arts and Media — dont Condé et Beveridge sont des membres fondateurs —, a donné lieu à la création du Mayworks Festival of Working People and the Arts, qui se déroule à Toronto au début du mois de mai, chaque année depuis 1986 (13). Dorénavant implanté dans de nombreuses villes canadiennes d’importance, de Halifax à Calgary en passant par Windsor, le festival a pour but de rappeler l’histoire de l’exploitation des travailleurs au Canada et celle des mouvements ouvriers et syndicaux qui ont été mis sur pied pour y répondre, de reconnaître les domaines où les conditions de travail sont inacceptables encore aujourd’hui et de célébrer les améliorations qui ont eu lieu dans d’autres au profit des travailleurs. Dans un contexte marqué par le déclin des syndicats et la précarité croissante de la main-d’œuvre canadienne, les artistes tels que Condé et Beveridge expriment non seulement leurs propres préoccupations, mais aussi, à partir d’une pratique fondée sur la collaboration, les préoccupations de celles et ceux qui sont trop souvent privés de parole.

[Traduit de l’anglais par Gabriel Chagnon]

NOTES
(1) « Déclaration du Premier ministre du Canada à l’ouverture de la réunion des sherpas du G20 », Premier ministre du Canada (site web), 18 mars 2010, www.pm.gc.ca/fra/media.asp? id=3209 [consulté le 20 août 2012].
(2) « G20 oversight dogged by poor communication, says report », Canadian Broadcasting Corporation, 28 juin 2012, www.cbc.ca/news/canada/toronto/story/2012/06/28/g20-summit-versight-repo... [consulté le 23 août 2012].
(3) Ibid. [Trad. libre]
(4) Colin Freeze, « Billion-dollar G20 security cost not a ‘blank cheque,’ security czar argues », The Globe and Mail, vendredi 28 mai 2010, www.theglobeandmail.com/news/world/billion-dollar-g20-security-cost-not-... [consulté le 24 août 2012].
(5) Voir la conférence de Noam Chomsky intitulée « Class War: The Attack on Working People », Epitaph, 10 novembre 1996, ainsi qu’une bonne partie des écrits de Chris Hedges, David Harvey et Antonio Negri. Occupy Wall Street en est un exemple, car c’était Wall Street, et non la Maison-Blanche, qui constituait la principale cible des critiques.
(6) Jacques Rancière et Davide Panagia, « Dissenting Words: A Conversation with Jacques Rancière », Diacritics, vol. 30, no 2, 2000, p. 124.
(7) Jacques Rancière, Aux bords du politique, Paris, La Fabrique (Folio Essais), 1998, p. 242.
(8) Hill Strategies, « A Statistical Profile of Artists in Canada: Based on the 2006 Census », Statistical insights on the arts, vol. 7, no 4, 2009, p. 5 et 9.
(9) Gregory Sholette, « Speaking Pie to Power: Can We Resist the Historic Compromise of Neoliberal Art? », dans J. Keri Cronin et Kirsty Robertson (dir.), Imagining Resistance: Visual Culture and Activism in Canada, Waterloo, Wilfrid Laurier University Press, 2011, p. 31.
(10) Rancière et Panagia, op. cit., p. 124. [Trad. libre]
(11) Jacques Rancière, Le partage du sensible. Esthétique et politique, La Fabrique, 2000, 80 p.
(12) J. Keri Cronin et Kirsty Robertson (dir.), « Carole Condé and Karl Beveridge: A Living Culture Needs a Living Wage », Imagining Resistance: Visual Culture and Activism in Canada, Waterloo, Wilfrid Laurier University Press, 2011, p. 75.
(13) Ibid., p. 77.

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