Dossier | La couleur de l’indignation | esse arts + opinions

Dossier | La couleur de l’indignation

  • Jérémie Battaglia, Marche des juristes contre la loi spéciale | Lawyers marching against the special law, 2012. Photo : © Jérémie Battaglia

La couleur de l’indignation
Par Marie-Ève Charron & Thérèse St-Gelais

Dans le monde où nous vivons, il est crucial de combiner la critique avec la créativité, la pensée avec l’affectivité et la passion, la théorie avec l’engagement social actif.
 Rosi Braidotti

Le printemps au Québec a été marqué par l’effervescence d’une indignation partagée par des centaines de milliers d’étudiant.e.s (1) en grève, un geste collectif de résistance contre la hausse drastique des droits de scolarité (2). Notable par son ampleur historique (3), le mouvement s’est manifesté par une pléthore d’actions de protestation dont la particularité indéniable fut l’originalité de leur signature visuelle. Dans un contexte de révolte citoyenne, ces tactiques ont encouragé des subjectivations politiques qui ont permis de redéfinir de manière inédite les usages de la démocratie dans la société québécoise.

La hausse des frais de scolarité fait partie d’un ensemble de mesures et de politiques qui s’inscrivent dans une logique néolibérale dont la mise en œuvre – au Québec et ailleurs aussi en Occident – contribue à « dédémocratiser », pour reprendre l’expression de Wendy Brown, le partage des pouvoirs. « Le [...] néolibéralisme comme rationalité politique, explique-t-elle, a lancé un assaut frontal contre les fondements de la démocratie libérale, détournant ses principes – constitutionnalité, égalité devant la loi, libertés politiques et civiles, autonomie politique, universalisme – vers les critères du marché, les ratios coûts/bénéfices, l’efficacité, la rentabilité. [C]’est ainsi que l’État cesse d’être l’incarnation de la souveraineté du peuple pour devenir un système où se traitent des affaires (4). » Que la hausse soit le symptôme d’une situation globale où la marchandisation de l’éducation passe par la privatisation croissante de son financement n’a pas échappé aux contestataires, qui en ont également fait la critique en élevant leur parole et leurs actions contre le gouvernement en place — qui n’a, lui, que raffermi sa surdité. S’initiant à la démocratie directe vécue en assemblée, les étudiant.e.s ont d’abord courageusement choisi de faire la grève, dite illimitée. La rue s’est ensuite révélée le lieu où ils et elles ont fait valoir leur mécontentement, rejoint.e.s par des milliers d’autres personnes solidaires de leur cause. L’adoption de la loi 12, le 18 mai, a quant à elle déclenché l’indignation d’un éventail encore plus large de membres de la société (5), soudain conscients des menaces faites à la démocratie et des limites de son exercice. Rétroactivement, les occupations, les manifestations et les diverses actions qui ont rythmé le printemps québécois sont apparues comme les gardiennes enthousiastes d’une démocratie fondée cette fois sur la participation.

Comme le résume dans une perspective foucaldienne la philosophe Fabienne Brugère, la démocratie « est toujours à faire, portée par les usages qui la font se réaliser. Participer revient à user de la démocratie (6) ». L’usage, poursuit-elle, « [...] suppose des subjectivations, des détournements et des styles de vie, car [il] tient dans des individus qui se saisissent de prescriptions, les transforment et se transforment (7) ». En se saisissant ainsi des règles qui les gouvernent, les usagers et les usagères rendent audibles des voix dissidentes et, sous la forme du refus et de la désobéissance, font valoir des « contre-usages minoritaires (8) » qui défient l’autorité, en l’occurrence le régime néolibéral et sa « gestion » du bien commun, y compris l’éducation. La participation actualise donc une dissension qui est constitutive de la démocratie, mais que le gouvernement de Jean Charest a méprisée au nom, paradoxalement, de la démocratie (9). Ce contexte fait donc apparaître le rôle crucial joué par les actes de protestation, qui ont la double fonction de raviver la démocratie et d’intensifier la créativité. La protestation alimente un entre-deux, qui ébranle et déplace les normes.

Dès lors, pour nous, l’indignation ne constitue que l’étape de la prise de conscience, le germe d’action des protestations qui, elles, sont vraiment significatives. L’indignation impose l’action, idéalement l’action libératrice.

Économies urbaines
Des milliers de kilomètres ont été foulés par les manifestant.e.s qui ont pris d’assaut les rues, obstinément, entre autres lors de dizaines de marches nocturnes. Ces marches incarnaient l’avancée du mouvement social, une avancée déterminée, endurante et enfiévrée martelée par des pas qui se voulaient rythmés par la colère ou la joie. « On avance, on avance, on r’cule pas », entendait-on d’ailleurs souvent. La rue devenait un espace à fouler sans autre raison que celle de marcher ensemble lors de sorties improvisées, dans des déplacements qu'on peut rapprocher de la dérive situationniste, si on fait exception du nombre de participant.e.s. Produits de choix volontaires ou de contraintes récurrentes, les trajets révélaient les particularités du tissu urbain ou encore, la présence itérée de la police, à cheval, à vélo ou à pied, en formation antiémeute, en train d’exercer contrôle et répression. De la rue Berri les contestataires ont maintes fois apprécié la pente, qui offrait à la vue l’ampleur de leur mobilisation. De manière aussi insistante, ils et elles ont été refoulé.e.s par la police qui les empêchait d’emprunter la rue Sainte-Catherine, ce qui aurait dû les mener jusqu’au sacro-saint Quartier des spectacles, symbole à pourfendre de la marchandisation.

De fois en fois donc, le cortège a emprunté des trajets qui le faisaient repasser aux mêmes endroits, des sites de pouvoir qu'il fallait manifestement perturber. D’autres itinéraires, atypiques, conjuguaient au désir de visibilité accrue une appropriation inédite de la ville. Les marches entreprises par le Rabbit Crew sont des exemples de ce phénomène. Le collectif à géométrie variable s’ingéniait à déjouer la surveillance policière en trottinant allègrement et en repensant le trajet une fois arrivé aux intersections, dont il voulait à chaque fois négocier pleinement le potentiel en activant une rudimentaire rose des vents. Nul.le ne craignait alors, avec lui, d’avancer et d’emprunter des voies routières, même celles qui bordent une autoroute (10). Les automobilistes renfrognés ne pouvaient rien contre cette marche festive, jubilatoire et libératrice épousant les formes du jeu – le jeu, qui, comme le rappelle la philosophe Martha Nussman, « apprend aux gens à être capables de vivre avec les autres sans contrôle ; il articule les expériences de vulnérabilité et de surprise à la curiosité et à l’émerveillement, plutôt qu’à une angoisse paralysante (11) ». En ce sens, malgré la gravité des revendications et la violence du mépris exprimé par le gouvernement à l’endroit des manifestant.e.s, un élan d’espoir a pu émerger.

À la répression policière a aussi répliqué la Grande mascarade, qui se composait quant à elle de quatre manifestations simultanées, identifiées au moyen des couleurs jaune, orange, vert et bleu, selon un habile détournement de la codification des lignes de métro de la métropole que les manifestant.e.s déguisé.e.s ne voulaient plus désormais rattachée au sens pratique d’un déplacement, mais plutôt livrée à leur invention improvisée. Ce véritable imbroglio carnavalesque, ludique mais parfois hostile, reprenait selon certains la tradition protestataire du charivari, pratiquée notamment par les Patriotes (12). Puisqu’il fallait fournir d’avance son itinéraire, comme l’exigerait plus tard la loi 12, le faire en donnant au trajet sur une carte de Montréal la forme d’un doigt d’honneur s’avérait constitutif d’un imaginaire de la transgression et non d’une simple soumission.

En marquant la ville et ses espaces de manière à transformer les lieux de passage en action collective, les contestataires ont fait de ces espaces urbains des lieux publics d’expérimentation, ils ont reformulé les manières d’être et d’agir ensemble. Souvent de rouge vêtu.e.s, les révolté.e.s ont ainsi orchestré des lignes dans l’espace, faisant de chacun de leur corps un point du trait continu qui symbolise la portée de l’union et la réinvention des traditionnels piquets de grève. La Ligne rouge, composée des étudiant.e.s en théâtre de l’UQAM, occupait le quai du métro Jean-Talon ; des Brigadiers contre la hausse ont quant à eux assuré le passage des piéton.ne.s à des intersections achalandées, tandis que les étudiant.e.s en architecture du collectif Archicontre déambulaient, la tête enfoncée dans une boîte rouge. À ces formations mobiles s’ajoutaient également des blocages, comme celui des étudiant.e.s de Légion D contre le passage de ministres indésirables.

Cet étoilement singulier de la cartographie urbaine fut égal en importance à la formation rhizomatique de groupes affinitaires, en marge des regroupements habituels, par exemple syndicaux. Une déclinaison impressionnante de « contre la hausse » (Profs contre la hausse, Parents contre la hausse, Retraités contre la hausse, Artistes contre la hausse, Crayons contre la hausse), de ses dérivés (Tête blanche carré rouge, Mères solidaires et en colère) et de regroupements de quartiers (Association populaire autonome de quartier) ont vu le jour et contribué à donner au mouvement étudiant sa dimension populaire et sociale. Il fallait d’ailleurs entendre le slogan martelé de cette révolte : « La grève est étudiante, mais la lutte est populaire. »

La rue s’est faite école et nous a appris à la fois le politique et ce sur quoi, concrètement, les élu.e.s fondent la politique. La rue s’est substituée aux cours de philosophie, de sciences politiques, de littérature, d’arts visuels. Mais encore, elle s’est fusionnée, toutes créations confondues, dans les parcours des manifestant.e.s ou les fêtes de quartier. « Danse ta grève » a ponctué les itinéraires des marches ; la « Chorale du peuple » s’est fait entendre dans les rues et les parcs ; Fermaille et l’École de la montagne rouge ont multiplié les occasions graphiques de reproduire le carré et d’user du rouge. « Mots et images » a donné la parole aux poètes, aux auteur.e.s, aux pamphlétaires, tous et toutes citoyen.ne.s. De grands classiques littéraires (Le Rouge et le Noir) ont combattu aux côtés des Martine (Martine est copine avec les Rabbit Crew) pour la même cause, de même que de célèbres tableaux, tel celui de Borduas – artiste contestataire que l’on reconnaît pour son Refus global comme le modèle d’une révolution nécessaire, voire vitale – auquel on a apposé un carré rouge painterly, signifiant une solidarisation avec la démarche politique d’un artiste qui refusait les valeurs et les contraintes illégitimes.

Le rouge, d’ailleurs, comme l’abstraction l’a été déjà, a semblé menaçant pour l’ordre et la raison. Dans le conflit étudiant dont il a été le symbole maudit par l’État, il s’est propagé comme le feu aux poudres : le rouge de l’École de la montagne, de la chienne de travail, de la Boîte, de la Ligne, du Fil, des pique-niques, du yoga, des carrés de l’arbre, etc. La feutrine rouge est devenue introuvable, les tissus rouges étaient réquisitionnés. Le carré rouge s’est incrusté jusque dans la peau lors de ce qui peut être perçu comme une performance collective, où les protagonistes se sont fait tatouer le symbole de la lutte étudiante et populaire.

D’autres encore, comme ceux et celles qui ont conçu le journal Ceci n’est pas la matraque des profs contre la hausse (13), ont joué avec le pouvoir des mots (tel Magritte) pour affirmer leur refus de la violence dissimulée sous la chape de l’ordre. Ainsi poursuivent-ils les « Printemps érable », maNUfestation, manifestin, l’Oie spéciale, rêve général illimité, etc.

Économie de moyens
L’espace urbain n’a donc pas été seulement pris d’assaut par une élite pensante qui vise les hautes sphères du savoir. L’espace domestique s’est invité dans la rue de la même manière que le savoir-faire domestique s’est convié dans les arènes du savoir-penser. La voix des casseroles, qui s’est faite assourdissante, en est l’exemple le plus perceptible. Plus discrètement, mais collectivement, garçons comme filles se sont mis à tricoter des carrés rouges prêts-à-porter ou à ceindre des arbres sur les parcours des manifestant.e.s, tels des marqueurs d’une solidarité entre tous et toutes. Jadis réservée aux filles, la gestion du quotidien – qu’il était convenu d’appeler « l’enseignement ménager » et dont le mérite se mesurait à l’aune de l’économie et de la créativité – a repris ses fonctions, cette fois-ci dans un contexte dénonciateur et critique de l’appauvrissement imposé par les effets du néolibéralisme. De l’économie du savoir que certain.e.s désirent fondée sur des valeurs marchandes, la mobilisation s’est dirigée vers une production d’objets ou de symboles contestataires qui traduisent une économie de moyens égale en efficacité à la détermination des militant.e.s. Un exemple parmi d’autres en est le retour de la presse artisanale portative et l’impression d’une feuille de chou (L’École de la Montagne Rouge et Urbania).

L’allusion faite par ailleurs à l’alimentaire a poursuivi la lancée vers une métaphorisation du quotidien dont la représentation s’avère plus ludique que menaçante. Qu’une banane se rebelle, qu’il soit déclaré que « le poivre, c’est fait pour le steak » court-circuite la banalité de l’aliment et du condiment en les investissant d’une dimension militante pour la première et déclarative pour le second, qui prennent de front l’annonce faite par les forces de l’ordre que « la manifestation est illégale ». Aussi, à la loi et à l’ordre se confrontent des références communes, voire triviales, tel ce beigne hameçonné au bout d’une canne à pêche qui tente de capter le policier en manque de son casse-croûte quotidien. Ou encore cette « Poutine » fumante sur laquelle on peut lire « loi 78 ». Orné d’une majuscule, le plat populaire québécois en vient ainsi à s’amalgamer avec le régime russe, considéré comme une dictature.

L’individu-manifestant, que nous appellerons ici le citoyen, la citoyenne, s’est couvert parfois et s’est rendu ainsi invisible. Il est devenu panda pour câliner les policiers ou s’est fait Anonymous parmi de nombreux autres Anonymous ; ou encore, il ou elle se sera dénudé.e partiellement ou totalement, en un face à face avec des individus masqués et casqués portant l’uniforme de l’ordre et de la loi. Ici, le déshabillage, qui équivaut davantage à la démonstration performative d’un « rien à cacher » qu’à une provocation, se mesure à la force symbolique de l’uniforme policier et à la force réelle de la matraque.

Les étudiant.e.s n’étaient pas seul.e.s à occuper la rue : les citoyen.ne.s ont partagé avec eux et elles des postures critiques face à l’économie du savoir et de l'apprentissage, voire à ce qui fonde le savoir même. Ainsi, dans un contexte où la loi prévaut sur les injustices sociales, ce qui appelle à la désobéissance civile, ne faut-il pas penser également qu’à l’intérieur de nos champs disciplinaires respectifs, nous devons aussi mettre l’accent sur ce que Rosi Braidotti nomme, dans une voie ouverte par Foucault, la « désobéissance épistémologique (14) » ? À sa suite, et dans un contexte où agir est primordial, nous croyons que « [l]orsqu’il nous arrive de penser, le défi n’est plus de se confronter avec l’éternité d’une raison pure, mais plutôt d’exprimer l’imperfection incarnée d’une pensée située, singulière, et en même temps collective (15) ». Une pensée qui prend sa place dans une communauté d’esprits pour qui l’apprentissage du savoir doit se concevoir pour tous et toutes, dans la critique et au-delà des espaces normés de réflexion que la marchandisation de l’éducation voudrait bien cristalliser.

NOTES
(1) NDLR : La graphie composite qui consiste à séparer d’un point les éléments du suffixe qui marquent le féminin et le pluriel en même temps que le masculin est un choix des auteures auquel Esse s’est pliée dans le contexte extraordinaire de la grève étudiante. La rédaction tient à préciser que ce cas demeurera unique.
(2) Une hausse de 75 % étalée sur 5 ans.
(3) Au plus fort du mouvement, entre 300 000 et 310 000 étudiant.e.s étaient en grève.
(4) Wendy Brown, « nous sommes tous démocrates à présent », Démocratie. Dans quel état ?, Montréal, Écosociété, 2009, p. 44.
(5) Voir notamment le Manifeste des professeur.e.s pour la protection de la démocratie et du droit de protestation étudiants [sic], www.bloquonslahausse.com/2012/08/manifeste-des-professeur-e-s-pour-la-pr....
(6) Fabienne Brugère, Faut-il se révolter ?, coll. Le temps d’une question, Paris, Bayard, 2012, p. 92.
(7) Ibid., p. 94.
(8) Ibid., p. 96.
(9) Un mépris étudié par Jacques Rancière dans La haine de la démocratie, Paris, La Fabrique, 2005.
(10) Dans le cadre de la Manifestation générale illimitée, qui s’est déroulée le 11 avril au centre-ville de Montréal pendant 12 heures, donnant lieu chaque heure à une nouvelle thématique.
(11) Martha Nussman, Les émotions démocratiques, Paris, Climat, 2011, p. 128.
(12) Gilles Laporte, « Le charivari comme arme politique », Le Devoir, 30 mars 2012, p. A10. Jean-François Nadeau, « Grogne populaire. Du charivari historique à la casserole politique », Le Devoir, 30 mai 2012, p. A1.
(13) Ce journal a été conçu par un comité des Profs contre la hausse.
(14) Rosi Braidotti, La philosophie... là où on ne l’attend pas, Paris, Larousse, 2009, p. 129.
(15) Ibid., p. 9.

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