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Dossier | Kunstgriff : l’art est un évènement, pas une marchandise

  • Cindy Sherman, Studio in a Trunk, collection Celebrating Monogram. Photo : © Louis Vuitton Malletier

Kunstgriff : l’art est un évènement, pas une marchandise
Par Jae Emerling & Donald Preziosi

Alors nous revoici, peut-être un peu plus fatigués cette fois, en train d’affronter la réduction de l’art à un simple produit de luxe, au moment même où ses aptitudes mystérieuses à construire et à exprimer des expériences collectives décentrées nous sont le plus nécessaires. Et l’on ne peut s’attendre aujourd’hui à ce que les artistes résolvent le problème. Ils forment une industrie, ces pseudoradicaux empruntant de vagues gestes politiques d’il y a quelques décennies pour proposer au client des foulards Hermès (Daniel Buren) ou des sacs Louis Vuitton (Cindy Sherman), ces jeunes millionnaires arpentant, par milliers, les salles exsangues des musées d’art et, plus tard, les salles cossues des maisons d’enchères (1). Non. Ce qu’il faut à présent, pour un certain temps en tout cas, c’est que nous tous, les autres – le public de l’art, la masse des (non-)artistes et des (non-)consommateurs – confessions notre silence et le caractère convenu de nos arguments concernant l’importance de l’art. Que doit devenir l’art pour répondre à nos besoins (ceux des 99 % restant) ? Quelles aptitudes et quels affects l’art peut-il encore stimuler ? À part le capital, quelles sont les forces capables de motiver notre relation avec les œuvres, de la rendre incontournable ?

Le moment est propice à l’anamnèse critique. Nous devons nous remémorer pourquoi l’art nous est nécessaire, ontologiquement, éthiquement et politiquement. Comment contrer ce mouvement qui nous porte à délaisser les œuvres d’art pour aller vers les objets d’art ? Pourquoi sommes-nous autorisés et encouragés à oublier que l’art œuvre, qu’il travaille sur les plans esthétique et épistémique à défigurer et à abimer tout ce qui se présente comme étant « naturel », « donné », « comme ça et c’est tout » ? C’est pourtant l’aspect essentiel de la vitalité de l’art : la création de mondes partagés, ouverts, immanents.

Permettez-nous de clarifier la problématique qui, selon nous, échappe complètement même à la pétition lancée par Mediapart, la revue d’opinion française en ligne. Au début de 2015 paraissait en effet une pétition intitulée « L’art n’est-il qu’un produit de luxe ? », signée par de nombreuses personnes, dont Giorgio Agamben, Jean-Luc Nancy et Georges Didi-Huberman. Mais le raisonnement présenté et appuyé par ces signatures élude le cœur de la question. Le cœur de la question est la menace que l’art ne cesse de constituer pour le pouvoir hégémonique. L’art est dangereux et provoque la terreur précisément parce qu’il attire l’attention sur la construction bancale de ce qui est présenté comme réel, naturel, vrai ou inévitable. Même la crainte mêlée de respect que Platon éprouve devant l’art – cette « terreur sacrée [theios phobos] » qu’il admet, mais qu’il bannit de sa république idéale – n’émane pas de ce que l’art transcende le monde ou y échappe, mais de ce que l’art nous immerge dans le tissu même du monde, dans la trouille, les viscères, les nerfs d’un autre monde en train d’advenir (2). Le paradoxe demeure que beaucoup trop de gens croient, ou sont amenés à croire, que l’art est impuissant. Pourtant, le désir même des classes aisées et des institutions de le récupérer et de le neutraliser par avance dément ce présupposé d’impuissance.

La financiarisation intensive de la culture dont nous sommes témoins à l’heure actuelle est certainement une forme grave de patronage, doublée de la condescendance paternaliste qui sied au rôle. Elle est grave parce qu’elle consolide le pouvoir, en ramenant tout à cette fiction exclusive selon laquelle c’est le 1 % qui daigne, ou non, maintenir « les arts » en vie. Devant ce cercle qui se referme, tâchons donc, nous, la multitude, de nous rappeler la raison pour laquelle l’art en est la cible : non pour son impuissance, mais bien pour sa puissance, son pouvoir en tant que Kunstgriff – cette tournure inattendue, astuce ou revirement, provoquée par l’art quand l’imagination passe à l’action, quand ce qui est acquis ou « naturel » devient une autre réalité, juste sous nos yeux.

Ce concept de Kunstgriff – tournure ou revirement réalisé par l’art –, nous l’empruntons à Walter Benjamin. Nous l’entendons comme un concept esthétique lié à la célèbre notion historiographique du philosophe, la remémoration (die Wendung des Eingedenkens), qui est un renversement, une volteface immanente (3). Il se définit comme un point où se produit un revirement inattendu – qui pourtant, à rebours, n’est pas sans motivation –, une réorientation, on le voit après-coup, qui n’est ni parfaitement cohérente, ni inévitable. C’est ce pouvoir, cette capacité-là que nous devons nous remémorer et que nous devons défendre en termes réels. Un exemple de termes réels : comment et pourquoi l’art et la beauté demeurent-ils inextricables ? Le beau est le geste par lequel on atteint un dehors, au-delà de toute valeur, par-delà le bien et le mal. C’est ce moment décisif où ce qui était par hasard devient ce qui aura été.

L’art est notre richesse commune, notre arme la plus affutée, notre joie spinoziste. De ce point de vue, l’art est une mesure de notre capacité affective (notre capacité à affecter des corps [des formes] et des forces extérieurs à nous-mêmes et à être affectés par eux). L’art produit des affects, pas des valeurs. Son affect le plus vital est la joie – au sens où l’entend Spinoza, à savoir une gaieté qui « ne peut avoir d’excès mais est toujours bonne », parce qu’elle est « une joie qui, relativement au Corps, consiste en ce que toutes ses parties sont pareillement affectées (4) ». Spinoza nous rappelle que « la puissance d’agir du Corps est accrue ou secondée » par ce à quoi le corps est exposé dans le monde. Atteindre un dehors, sentir l’immanence de l’être, de la temporalité et de la vie en tant que telle : c’est la joie que l’art procure. Pourquoi renoncer à ce pouvoir ? Pourquoi céder notre puissance ontologique, affective et durable aux nouveaux riches et aux commissaires du cool haut de gamme qui ne consomment que des logos, des marques et du capital ?

N’est-ce pas ce que disent aussi Michael Hardt et Antonio Negri dans leur dernier ouvrage, Commonwealth (un titre si pertinent pour cette série de discussions) ? Vers la fin, en abordant la question de l’art, ils ravivent la notion complexe de Kunstwollen formulée par l’historien de l’art Alois Riegl, et nous rappellent qu’elle n’a rien à voir avec la financiarisation de la culture, mais seulement avec le désir de production de l’art, le désir de survivre clandestinement à des périodes, même difficiles, d’ostentation crasse du grand luxe (5). L’art survit afin de préserver sa capacité à provoquer des affects, et notre capacité à être affectés par quelque chose qui est entièrement hors de nous, et pourtant entièrement dans la vie.

Toutes ces répétitions décalées – y compris la résurrection actuelle du noble mécène, avec ou sans ses habits neufs – sont autant d’occasions de critique créées par l’œuvre de l’art, ce que Gilles Deleuze appelle « l’anarchie couronnée (6) ». C’est l’art en tant qu’évènement. En tant que tel, il est pure immanence, n’obéissant à aucune loi, économie, ni autorité transcendantes. Et il « ne sépare pas du tout des choses qui seraient dites naturelles et des choses qui seraient dites artificielles », parce que « l’artifice fait complètement partie de la Nature, puisque toute chose… se définit par des agencements de mouvements et d’affects dans lesquels elle entre, que ces agencements soient artificiels ou naturels (7) ». Un évènement n’est la propriété de personne. Il n’est pas une personne. Il ne se meut que par immanence. Il ne circule qu’entre les choses et les personnes, qu’il rend complexes. Il est l’actualisation d’une vie, un devenir-autre (voire, un devenir-indiscernable, partagé et ouvert) qui est à la fois sensible et intelligible, esthétique et épistémique.

Cessons donc de nous préoccuper de nos produits de luxe, qui ne sont que des masques mortuaires pour l’art. Soucions-nous plutôt des évènements, qui souvent arrivent quand il semble que rien ne se passe, que rien ne semble devoir se passer. Souvenons-nous de notre puissance et mobilisons-la afin de créer un nouveau mode de relation avec ce beau mouvement – l’évènement même de l’art – et quoi qu’il en soit de notre fatigue.

Traduit de l’anglais par Sophie Chisogne

NOTES
(1) En 2010, Daniel Buren a produit 365 « carrés Hermès », des foulards de soie collectivement intitulés Photos-souvenirs au carré qui reprennent les célèbres rayures verticales noir et blanc (son « signe » pictural) ayant joué un rôle de premier plan dans sa critique radicale des institutions, dans les années 1960 et 1970. Cindy Sherman fait partie des « iconoclastes » de Louis Vuitton. Dans le contexte du projet Une célébration du Monogram, en 2014, elle a décidé de revisiter une malle de voyage, au sujet de laquelle elle a dit : « J’imagine qu’une princesse saoudienne pourrait s’en servir. » [Trad. libre]
(2) Voir Donald Preziosi, Art, Religion, Amnesia: The Enchantments of Credulity, New York et Londres, Routledge, 2014.
(3) Voir Jae Emerling, « An Art History of Means: Arendt-Benjamin », Journal of Art Historiography, vol. 1 (déc. 2009),
http://arthistoriography.files.wordpress.com/2011/02/media_139138_en.pdf.
(4) Spinoza, Éthique, partie IV, prop. 42 et démonstration subséquente, d’après la traduction française de Charles Appuhn publiée en ligne par EthicaDB, Publication hypertextuelle et multiversions de l’Éthique de Spinoza [http://ethicadb.org/index.php?lg=fr]. Gilles Deleuze explique l’importance de la joie chez Spinoza et développe cette idée par rapport à toutes nos rencontres, en particulier avec les images et les œuvres d’art ; voir entre autres son ouvrage Spinoza : Philosophie pratique, chap. 4, « Index des principaux concepts de l’Éthique », de Acte à Affections, affects.
(5) Michael Hardt et Antonio Negri, Commonwealth, Paris, Stock, 2012, p. 405-406 [version électronique].
(6) Au sujet de « l’anarchie couronnée », voir Gilles Deleuze, Différence et Répétition, 1968, p. 55, et Gilles Deleuze et Félix Guattari, Capitalisme et schizophrénie, tome 2 : Mille plateaux, Paris, Les Éditions de Minuit, 1980, p. 196 et, dans son entier, le remarquable chapitre 10.
(7) Deleuze, Spinoza, op. cit., p. 157. Sur l’art et l’immanence, voir Jae Emerling, « An Art Historical Return to Bergson », dans John Mullarkey et Charlotte de Mille ( dir . ), Bergson and the Art of Immanence: Painting, Photography, Film, Édimbourg , Edinburgh University Press , 2013 , p. 260-271.

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