Dossier | Hennessy Youngman et la nouvelle critique d’art | esse arts + opinions

Dossier | Hennessy Youngman et la nouvelle critique d’art

  • Hennessy Youngman, Art Thoughtz: Grad School, captures vidéos | video stills, 2012. Photo : permission de l'artiste | courtesy of the artist

Hennessy Youngman et la nouvelle critique d’art
Par Matthew Ryan Smith

Hennessy Youngman, alias « The Pharaoh Hennessy » (le pharaon Hennessy), alias « The Pedagogic Pimp » (le maquereau pédagogue), comme il se fait appeler, profère sur son canal YouTube des critiques à propos de la situation actuelle de l’art en employant la langue de la rue, argot urbain aux inflexions trainantes. Même si ces capsules vidéos sont devenues « virales », la célébrité et la notoriété de Youngman ne se limitent certainement pas au monde de l’art. Sa série vidéo Art Thoughtz fait sensation en ligne et s’est attiré jusqu’ici plus de 1 350 000 visiteurs et 11 500 loyaux abonnés. Il n’est pas étonnant, par conséquent, que Youngman soit l’un des critiques d’art qui aient connu de mémoire récente la plus grande popularité auprès de l’auditoire. Ainsi, un changement d’envergure est en train de s’opérer, où de nouvelles formes de critique d’art sont générées par les médias en ligne à contenu produit par les utilisateurs.

Hennessy Youngman est un personnage créé par l’artiste Jayson Musson, de Brooklyn, qui a inventé ce nom en juxtaposant celui d’Henny Youngman, un comique natif d’Angleterre reconnu pour ses bons mots et ses boutades, et celui du cognac que l’on associe typiquement à une certaine génération d’artistes du hip-hop. Musson a initialement conçu le personnage de Youngman en 2010, à l’époque de son premier semestre d’études de maitrise en arts à la University of Pennsylvania, pour un monologue humoristique dans la veine de l’émission télévisée Def Comedy Jam. Peu après, il a présenté Youngman à la communauté participative en ligne de YouTube dans le but de rejoindre un plus vaste auditoire. La série Art Thoughtz est un exercice de dramaturgie, mais elle est aussi une pratique qui relève de la critique d’art, tant pour son aspect critique que pour son aspect humoristique ; en suivant le regard de Youngman dans ses vidéos, on peut voir qu’il lit ses textes. Si Musson se conforme de façon stricte au mode de discours privilégié par la critique d’art – l’écrit –, c’est l’exécution performative de ses textes par Youngman qui en fait une proposition aussi radicale.

Au cours des dernières années, la critique d’art en est arrivée à une sorte d’impasse systémique, qui a été amplement documentée (1). La « crise de la critique », comme on l’appelle maintenant couramment, est une cosmologie d’anxiétés ontologiques, mais deux de ses aspects font consensus.

D’une part, au début du 21e siècle, la critique d’art en tant que discipline règlementée et normalisée étant pratiquement inexistante, la formation dans ce domaine a été pour ainsi dire mise de côté (2). Le recours à des textes descriptifs et l’absence d’appréciation de la valeur esthétique ou de l’utilité des œuvres, de même qu’un manque de rigueur généralisé, sont symptomatiques de la crise que traverse actuellement la critique de l’art. Une étude réalisée en 2002 portant sur 230 articles de critique d’art tirés de quotidiens et d’hebdomadaires américains révèle en effet que très peu d’écrits expriment un jugement critique, alors que la grande majorité sont de type descriptif (3). Cela dit, en tant que rédacteurs, « nous ne sommes pas habitués à la critique de nos critiques (4) », et c’est probablement là que réside une bonne partie des problèmes méthodologiques que présente l’analyse de cette situation.

D’autre part, le marché de l’art fonctionne désormais lui aussi selon une logique économique et institutionnelle. Fatigués des contrats à la pige mal rémunérés, certains de nos meilleurs critiques ont migré vers le milieu universitaire, où ils sont soumis à d’intenses pressions et doivent, s’ils veulent conserver leur poste, publier à tout prix dans des revues savantes à faible lectorat (5). Chose curieuse, les contributions régulières aux revues d’art, aux sites web de critique ou aux catalogues d’exposition ayant un plus vaste lectorat sont considérées comme « insignifiantes » par le milieu universitaire. Par conséquent, les voix – et les cris ! – des critiques ne sont plus entendus. C’est ainsi que le commissaire (6), dont l’importance connait une montée exponentielle et qui est devenu une véritable « vedette artistique », possède désormais une portée culturelle et une autonomie politique qui ont supplanté celles du critique et ont réduit le pouvoir qu’avait ce dernier de façonner et de définir le mérite artistique. Depuis le début des années 1990, la simple sélection de ses œuvres par un commissaire en vue d’une exposition suffit à conférer de la valeur à un artiste, ce qui représente un contraste marqué avec l’époque où les artistes acquéraient une valeur lorsqu’un critique d’art défendait leur travail ou le sortait de l’oubli.

Art Thoughtz est différent de l’art traditionnel. C’est de la critique autopubliée diffusée en ligne grâce aux médias à contenu généré par les utilisateurs ; elle contourne les moyens de publication habituels comme les revues d’art, les journaux universitaires et les catalogues d’exposition. Dans un ouvrage intitulé YouTube: Online Video and Participatory Culture, Joshua Green et Jean Burgess font remarquer avec à-propos que « l’enthousiasme et l’énergie entourant la culture participative [en ligne] tient au fait qu’elle donne la possibilité à ceux d’entre nous qui s’étaient limités au rôle d’auditeurs “passifs” de devenir des producteurs et donc des participants “actifs” dans les médias (7) ». Comme dans le cas des musiciens indépendants qui diffusent leurs compositions originales ou leurs reprises de chansons sur YouTube, l’approche autonome adoptée par Musson échappe aux créateurs de tendances et aux industries de la création qui régissent les médias et la culture, et lui permet de produire une critique d’art de façon non conventionnelle. « Essentiellement, suggère Musson, le spectateur d’Art Thoughtz ne devrait pas s’attarder à la lecture particulière que je fais d’un sujet, mais plutôt au fait qu’un individu non reconnu ait élaboré sa propre lecture et la présente comme étant une contribution valide (8). »

Cette autonomie dont se réclame Musson ressort des plus clairement dans une vidéo diffusée sur YouTube, vue par plus de 130 000 personnes et intitulée Art Thoughtz: Relational Aesthetics. Coiffé d’une casquette de baseball rouge en forme de tête de Spiderman, Youngman est vêtu d’un t-shirt blanc où est imprimée une image de lui-même coiffé de la même casquette et portant de grosses chaines en or autour du cou. En substance, la vidéo tourne en dérision la notion d’esthétique relationnelle élaborée par « l’auteur de science-fiction français Nicolas B... B... Bourriaud », caractérisée par la création, par l’artiste, d’environnements sociaux dynamiques faisant appel à la participation active ; selon Musson, « il n’y a jamais eu d’art plus facile à faire que ça ». Pour Musson-Youngman, « l’esthétique relationnelle, c’est aussi ce que fait un artiste qui a réussi et qui est trop occupé à parcourir la planète, de biennale en biennale, pour avoir le temps de créer des objets d’art réels... alors ce célèbre artiste utilise les visiteurs de l’exposition qui deviennent en quelque sorte l’œuvre d’art, vous voyez ce que je veux dire, pour explorer les relations sociales entre les gens [...]. »

« Apparemment, manger et boire avec des étrangers dans une sorte de happening convivial entre les murs aseptisés d’une galerie d’art ou d’un musée, c’est plus vrai que se saouler dans un bar, avoir une aventure d’un soir et attraper l’herpès. Hum, j’sais pas, j’imagine que c’est parce que dans un bar faut payer son verre, et que cette expérience est salie par les doigts crasseux du capitalisme et tout ça, hein, alors que se réunir dans une galerie pour faire la même chose serait une façon d’exprimer son autonomie sociale et de refuser le capitalisme (9). »

L’idée d’un homme noir qui s’exprime en employant délibérément le parler et les maniérismes associés aux Afro-américains dans une sphère disciplinaire à prédominance blanche est précisément ce qui rend Art Thoughtz si captivant. Ici comme ailleurs, Musson se sert de Youngman pour illustrer le caractère radical des juxtapositions qui peuvent survenir lorsqu’un groupe social marginalisé – les hommes noirs des milieux urbains – s’adonne à une occupation typiquement associée aux Blancs des classes aisées. La commissaire Naomi Beckworth a dit à ce propos que les auditoires « soupçonnent que le personnage qui parle n’est pas censé avoir accès à ces connaissances, et se disent qu’ils doivent nécessairement être en présence d’une sorte de canular (10) ». Ces incongruités, combinées à certains marqueurs culturels – casquette portée de côté, t-shirt ample et grosses chaines en or –, rappellent avec force les thèmes dadaïstes d’irrationalité et d’absurdité, en plus de constituer un commentaire social corrosif. Cette fusion entre la théorie artistique liée à l’art noble et un vocabulaire esthétique associé à l’art populaire a été refaite à plusieurs reprises en art depuis Dada, mais a rarement, voire jamais été tentée dans le domaine de la critique d’art. Voilà ce qui distingue d’emblée Musson parmi les critiques contemporains.

La question de l’auditoire est essentielle dans ce débat. Dans son essai intitulé « On the Absence of Judgement in Art Criticism », James Elkins fait observer que la critique d’art récente « ne fait l’objet d’aucune considération, ou presque. Ses lecteurs sont inconnus, non dénombrés et étrangement éphémères (11) ». Les communautés en ligne produisant des contenus générés par les utilisateurs comme YouTube et d’autres plateformes virtuelles telles que Vimeo ébranlent fortement l’affirmation d’Elkins, car on trouve sur ces sites une quantification des données relatives aux visiteurs, communément appelée « analytique web » ; on peut avoir facilement accès à ces données et les étudier à volonté sur la page web du compte des utilisateurs. En d’autres mots, à partir des données obtenues grâce à l’analytique, il est dorénavant possible de savoir exactement qui sont ceux qui regardent les vidéos, dans quel pays ils vivent, leur âge, le sexe auquel ils s’identifient, ce qu’ils « aiment » et ce qu’ils « n’aiment pas », et obtenir leurs « commentaires » sur des contenus précis. En fin de compte, il semblerait que la pratique critique de Musson signale un changement important et que l’accès, l’immédiateté et la participation ont désormais le potentiel de résoudre au moins en partie la crise de l’auditoire en critique d’art.

« Nous sommes aux premiers stades de la théorisation en critique d’art (12) », dit Robert Enright, et il est essentiel de comprendre que de cette fâcheuse situation, de cette sorte d’impasse surgiront toujours de nouvelles façons de faire les choses. Rejeter Art Thoughtz sous prétexte qu’il ne s’agit que d’une satire narcissique ou d’un exercice superficiel d’écriture artistique, ce serait ignorer la contribution sous-jacente que ce projet apporte à la critique d’art. Le singulier personnage créé par Jayson Musson, Hennessy Youngman, et ses stratégies de présentation non orthodoxes sont conçus pour contourner les institutions consacrées qui ont traditionnellement été les porteuses de la critique d’art et validé le critique d’art (13). Ce faisant, Musson effectue essentiellement une reconceptualisation des polémiques qui ont récemment marqué la critique d’art tout en démontrant que les médias virtuels à contenu généré par les utilisateurs possèdent un important potentiel en matière de production et de diffusion d’une critique d’art parallèle parmi les communautés et les auditoires en ligne.

[Traduit de l’anglais par Gabriel Chagnon]

NOTES
(1) Voir, par exemple : Benjamin Buchloh et autres, « Round Table: The Present Conditions of Art Criticism », October, no 100 (printemps 2002), p. 200-28 ; James Elkins, What Happened to Art Criticism?, Chicago, Prickly Paradigm Press, 2003 ; Gavin Butt (dir.), After Criticism: New Responses to Art and Performance, Oxford, Blackwell Publishing, 2005 ; Raphael Rubinstein (dir.), Critical Mess: Art Critics on the State of their Practice, Stockbridge, Hard Press Editions, 2006 ; James Elkins et Michael Newman (dir.), The State of Art Criticism, New York, Routledge, 2008 ; Earl Miller, « The State of Art Criticism and Critical Theory », C Magazine, no 100 (hiver 2008), p. 35-77 ; JJ Charlesworth, « Criticism v Critique », Art Monthly, no 346 (mai 2011), http://blog.jjcharlesworth.com/2011/08/05/criticism-v-critique/.
(2) James Elkins, What Happened to Art Criticism?, Chicago, Prickly Paradigm Press, 2003, p. 8.
(3) Sally O’Reilly, « On Criticism », Art Monthly, no 296 (mai 2006), www.artmonthly.co.uk/magazine/site/article/on-criticism-by-sally-oreilly... [consulté le 25 août 013].
(4) Ibid.
(5) Earl Miller, « The State of Art Criticism and Critical Theory », op. cit.
(6) Ibid., p. 36.
(7) Joshua Green et Jean Burgess, YouTube: Online Video and Participatory Culture, Cambridge, Polity Press, 2009, p. 82.
(8) Jayson Musson, correspondance personnelle par courrier électronique avec l’auteur (6 avril 2013).
(9) Hennessy Youngman, Art Thoughtz: Relational Aesthetics, YouTube, 2011, www.youtube.com/watch ? v=7yea4qSJMx4 [consulté le 30 septembre 2013]. [Trad. libre]
(10) Naomi Beckwith, citée dans Austin Considine, « Biting Humor Aimed at Art », New York Times, 29 février 2012, www.nytimes.com/2012/03/01/fashion/hennessy-youngman-offers-offbeat-art-...? _r=0 [consulté le 30 septembre 2013]. [Trad. libre]
(11) James Elkins, « On the Absence of Judgement in Art Criticism », dans James Elkins (dir.), The State of Art Criticism, New York, Routledge, 2007, p. 74. [Trad. libre]
(12) Robert Enright, « Criticism: The Zoo of Many-backed Beasts », dans James Elkins (dir.), ibid., p. 312. [Trad. libre]
(13) Jayson Musson, correspondance personnelle par courrier électronique avec l’auteur (6 avril 2013).

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