Dossier | Guy Pellerin. Peindre loin (et construire) | esse arts + opinions

Dossier | Guy Pellerin. Peindre loin (et construire)

  • Guy Pellerin, no 383 – route 132, 2007. © Guy Pellerin / SODRAC (2012). Photo : Patrick Altman, permission de | courtesy of the artist & Musée national des beaux-arts du Québec, Québec

Guy Pellerin. Peindre loin (et construire)
Par Serge Murphy

La peinture de Guy Pellerin se construit dans un rapport de proximité extrême avec celui qui l’aborde. Ce qui est rendu visible par la couleur pose avec éloquence la question du sujet. Ce qui est peint, le sujet d’origine n’est plus, ou plutôt il est, mais in absentia. En effet, ce qui est représenté apparaît sous la forme d’un affect. La couleur chez Pellerin est le vecteur d’une émotion liée à une expérience intime. On pourrait penser au travail de Pellerin comme à une sorte de topographie de la mémoire, de ses lieux, ses sensations, ses vibrations.

Cette œuvre que l’artiste élabore et approfondit depuis une trentaine d’années travaille la surface, une surface qui se présente, dirait-on, comme le résultat d’un processus qui montre ses reliefs et ses creux. Sorte de construction mentale rendue perceptible, l’œuvre de Pellerin agit sur notre mémoire en faisant appel à notre expérience de la couleur et à son incarnation.

En effet, à la source même du travail de l'artiste, la couleur et son rendu construit, architecturé, agit comme un référent ouvert où les différentes couches de sens pourront apparaître. Cette pratique toute dirigée vers son objet absent (ce dont il est question, ce qui est extirpé du réel, demeurera caché, ne sera pas représenté) pointe vers des sources filtrées par la mémoire et donne à voir un inventaire subjectif auquel l’artiste nous demande d’acquiescer. Ce qui est montré est une proposition, une composition abstraite projetée à partir d’un objet choisi, bien réel. Projection d’un réel fantasmé sur des surfaces pensées comme des écrans, voilà une piste de lecture qu’on pourrait suivre aisément !

La proposition de peinture peut prendre plusieurs formes. Dans no 356 – Cathédrale Saint-Charles-Borromée, Joliette (2004) (1), Pellerin dresse un inventaire aléatoire des couleurs des tableaux du peintre québécois Ozias Leduc. Il fait se réfléchir des couleurs aux tons rompus, sur des surfaces monochromes alignées au mur, débarrassées de tout autre référent. Chacun des 48 éléments de l’ensemble apparaît comme un reliquat nostalgique d’un passé révolu et soutient notre mémoire dans sa volonté de suggérer les œuvres de Leduc en tout ou en partie. Et c’est paradoxalement par une pratique picturale absolue, la monochromie, que se déroule ce cinéma de la mémoire. L’objet, le référent qui sert à construire la collection, est occulté. Le signe chez Pellerin est le parcours de la couleur perçue, inventoriée et recomposée ou plutôt réinventée. L’artiste tend vers la reconnaissance de la couleur qu’il met en forme. Il va à la couleur pour se reconnaître à travers elle, pour en faire l’expérience. Dans no 309 – La couleur des lieux, Copenhague (1997) (2), l’artiste nous entraîne encore une fois dans une expérience sensitive, cette fois à partir des lieux. Après une vaste enquête intime, et par une manière de « temps retrouvé », il réussit à ressusciter son expérience de Copenhague, en nous la présentant là aussi en autant d’unités de couleur. Il y a chez Pellerin une volonté explicite non seulement de montrer la couleur, mais de l’exhiber. On peut deviner sur la surface lisse de ces 11 monochromes, des réminiscences, des repentirs (les temps antérieurs) de couches de couleurs appliquées préalablement. Pour arriver à la couleur finale, celle qui se révélera à la lumière et à la reconnaissance, le chemin est long. Ce qui est signifié, c’est la démarche entreprise. Les traces du parcours sont des matières visibles et s’inscrivent dans une temporalité suggérée. La couleur se rattache au mot latin celare, comme cacher, d’après l’idée que la couleur est ce qui recouvre et cache la surface d’une chose. Ainsi, la couleur apparue à la fin cacherait ou dissimulerait l’objet (le tableau de Leduc), le lieu (Copenhague). Il y aurait donc chez Pellerin une entreprise de dissimulation exercée sur l’objet de départ. On comprend son travail comme étant celui d’un ordonnateur de la mémoire, la sienne, posée sur un objet d’étude qui, lui, joue pleinement son rôle de référent.

Une autre série de monochromes, no 383 – route 132 (2007) (3) présente une suite de 14 éléments circulaires constituée à partir d’un parcours Longueuil-Rimouski, sur la route 132. L’œuvre nous sert une palette colorée de lieux choisis au long du trajet. Un cartel posé sous le tondo donne l’information sur le lieu et l’heure de la prise. Le texte est ici un élément clé du contexte de l’œuvre et il participe pleinement à la mise en place d’un répertoire de lieux dont la couleur est le moteur.

Pellerin joue sur plusieurs tableaux : en montrant ce qui lui appartient à partir d’une mémoire opérante, il interroge autant le sujet (lui) que l’objet (le résultat du travail de la mémoire). L’artiste est un explorateur et sa quête pose la question du lien qu’il entretient avec le réel. Or cette quête ne s’inscrit-elle pas dans une sorte de mouvement continu, sans fin ? « Le sujet est toujours à la poursuite d’une identité vacillante : “ L’homme a été créé de rien. C’est pourquoi il poursuit ce rien qui est nulle part (4) ”. »

Dans une autre œuvre qu’on a pu voir récemment, no 390 – Oskar H. Ehrenzweig (2008)(5), Pellerin montre une suite de six étiquettes d’expédition sur lesquelles il applique des couleurs reprises de motifs de cravates peints sur des cartons, dans les années 30 et 40, par un important dessinateur de mode autrichien. L’artiste, ici, crée une sorte de laboratoire de la couleur, en gardant la trace du couvercle du pot où il mélange la couleur et en la déposant sur l’étiquette pour en imprimer le souvenir. L’étiquette d’expédition et ce cercle de couleur agissent comme un emblème, ou encore une médaille, qui viendraient synthétiser le rapport de l’artiste à la réalité des cartons de Ehrenzweig, aux couleurs et aux motifs variés. En se servant d’étiquettes comme support et en gardant l’empreinte du couvercle du pot de peinture, l’artiste choisit d’incarner la couleur dans l’objet. Ici, la couleur s’est matérialisée dans le réel, l’étiquette n’est plus un support abstrait et l’empreinte du cercle réfère immédiatement au couvercle du pot de peinture.

Une œuvre plus récente se déploie selon d’autres paramètres : no 403 – 621, chemin des Patriotes Nord, Mont-Saint-Hilaire, samedi 5 décembre 2009 (2010) (6) reproduit la figure sur les quatre côtés de la maison de Paul-Émile Borduas à Saint-Hilaire. Au moyen de quatre surfaces blanches et lustrées, en relief, accrochées au mur, Pellerin « dessine », « rend compte » de la maison du peintre automatiste. Le geste sert à recréer le lieu intime, à en montrer toutes les facettes, à en faire le tour. La proposition est donc blanche... blanche comme dans un tableau de Borduas, ou encore blanche comme dans la mémoire de Pellerin pour l’œuvre de Borduas inscrite au catalogue des sensations et des souvenirs.

L’œuvre de Pellerin présente un paradoxe central. C’est en travaillant aux confins de la mémoire, lieu de toutes les sensations, dans les creux et les plis de sa conscience que l’artiste arrive à articuler une proposition aux limites de « l’inexpressionnisme », monochrome et répétitive. En cela, il établit son rapport au monde à partir d’un écart conceptuel gigantesque entre le plein et le vide.

Il nous montre ce qui l’habite en s’appropriant le réel, un réel qu’il dédouble en nous proposant des calques animés par le souvenir et la nostalgie. Pour Pellerin, la couleur est une porte entre ce qui a été et ce qui est ou sera. L’œuvre est un miroir réfléchissant qui s’inscrit dans le temps. Et le temps, c’est toujours loin...

NOTES
(1) Guy Pellerin, La couleur d’Ozias Leduc, Musée d’art de Joliette, Joliette (Québec), du 12 septembre 2004 au 27 février 2005.
(2) La couleur des lieux – Copenhague, Galerie Yves Leroux, Montréal (Québec), du 25 octobre au 29 novembre 1997.
(3) Route 132 et autres couleurs, Musée régional de Rimouski, Rimouski (Québec), du 19 avril au 9 juin 2007.
(4) Ruisbroeck, cité par L. Silburn, « Au-delà de l’Horror Vacui », dans Nouvelle Revue de psychanalyse, Paris, no 11 (printemps 1975), p. 47.
(5) Tourner autour (Sylvie Cotton, Guy Pellerin, Jean-Benoit Pouliot), Galerie Simon Blais, Montréal (Québec), du 8 juin au 6 août 2011.
(6) Borduas : Les frontières de nos rêves ne sont plus les mêmes, Musée d’art contemporain de Montréal, Montréal (Québec), du 24 avril au 3 octobre 2010.

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