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Dossier | Faire face à Gaïa avec les ressources de l’art et de l’apocalypse

  • Gaïa Global Circus Photo : © Gaïa Global Circus

Faire face à Gaïa avec les ressources de l’art et de l’apocalypse
Par Erik Bordeleau

Il existerait donc une forme d’énonciation originale qui parlerait du présent, de la présence définitive, de l’achèvement, de l’accomplissement des temps, et qui, parce qu’elle en parle au présent, devrait toujours se décaler pour compenser l’inévitable glissement de l’instant vers le passé [...] (1)

« Les sciences » ne peuvent donner l’impression d’exister qu’en faisant de leur existence un miracle permanent (2).

« Dans leur fuite vers le futur, les Modernes sont absents à eux-mêmes. » Bruno Latour a prononcé cette phrase durant le colloque Gestes spéculatifs organisé par Isabelle Stengers et Didier Debaise à Cerisy-la-Salle en juillet 2013. Dans ses conférences Gifford intitulées Facing Gaia: Six lectures on the political theology of nature, lues quelques mois auparavant à Édimbourg, Latour a précisé ce qu’il entendait par cette description plutôt énigmatique des Modernes : « Contrairement à ce qu’ils disent souvent d’eux-mêmes, les Modernes sont des créatures qui regardent vers derrière bien plus que vers l’avant. C’est pourquoi l’irruption de Gaïa les prend tant par surprise. Puisqu’ils n’ont pas d’yeux derrière la tête, ils refusent du tout au tout de reconnaitre qu’elle s’en vient vers eux, comme s’ils étaient trop occupés à fuir les horreurs des temps passés. On dirait que leur vision du futur les a aveuglés quant à là où ils s’en allaient ; ou plutôt, tout se passe comme si leur idée du futur n’était faite que de ce qu’ils rejettent du passé, sans envisager aucun contenu réaliste en ce qui a trait aux “choses à venir” (le français fait une distinction pertinente entre “le futur” et “l’avenir”) (3) ».

Latour a donné chair à cette suggestive image de pensée par l’entremise d’une courte chorégraphie qu’il a commandée dans le cadre de ses conférences Gifford. Filmé par Jonathan Michel et mettant en scène Stefany Ganachaud, L’ange de la géohistoire montre une femme marchant à reculons, la tête tournée vers le passé. À la différence de l’ange de l’histoire de Walter Benjamin emporté par une tempête venant des tréfonds du passé, qui le propulse vers le futur à son corps défendant, l’ange de la géohistoire de Latour finit par se retourner et porte son regard vers le futur (et vers la caméra). L’expression sur son visage immédiatement se transforme : la danseuse est maintenant prise d’horreur et d’effroi. L’ange change de direction et retourne à pas accélérés d’où elle arrivait, les yeux fixés sur la menaçante Gaïa soudainement révélée à l’inattentive Moderne, qui ne s’était jusqu’à présent préoccupée que de ce qu’elle laissait derrière elle.

Cette chorégraphie fait partie du Gaïa Global Circus, une expérimentation théâtrale qui cherche à poser le problème du troublant écart entre la gravité de la crise écologique à laquelle nous faisons face et notre incapacité à y réagir de manière appropriée. Nous sommes témoins à l’heure actuelle, dit Latour, d’un mouvement de « recul compréhensible devant l’apocalypse qui vient (4) ». Gaïa Global Circus est une tragi-comédie climatique qui ne se contente pas de représenter la crise écologique en cours, mais aspire également à nous plonger dans le « drame interne des sciences ». En effet, pour Bruno Latour, cette œuvre représente un rigoureux effort de dramatisation des problèmes scientifiques, suivant le principe selon lequel « une bonne expérience est une situation théâtrale de dramatisation (5) ». Gaïa Global Circus se propose ainsi de contribuer à la mise en œuvre d’une esthétique commune de laquelle puissent émerger des capacités de réaction plus adéquates à la crise en cours – un partage du sensible renouvelé qui vienne élargir « l’étroitesse du répertoire de sensations » et de concepts dont nous sommes équipés pour relever les défis de l’ère de l’Anthropocène.

Comment générer une relation active avec le futur ? Cette question se situe au cœur des plus récents travaux de Bruno Latour. Étonnamment, il place sa réflexion sous le signe, à première vue un peu désuet, de l’apocalypse. Pour Latour, l’apocalypse est intimement liée à la façon dont les Gaïens posthumains ou, pour utiliser un terme qu’il préfère, les Earthbounds, pourraient renouveler leur manière d’envisager le futur et d’habiter le présent. C’est un ingrédient historique essentiel qui, estime-t-il, ne devrait pas être laissé de côté dans notre tentative de tisser autrement « les différents fils de la géohistoire (6) ».

Latour propose une définition pratique de l’apocalypse qui rejette son assimilation usuelle à l’idée de catastrophe, mettant en avant sans le mentionner explicitement son sens original de « révélation » : « Il ne faut pas se tromper sur le sens du mot “apocalypse”, cela ne veut pas dire catastrophe. L’apocalypse signifie la certitude que le futur a changé de forme, et qu’on peut faire quelque chose. C’est comme si la forme du temps avait changé et que l’on pouvait donc maintenant enfin faire quelque chose. C’est une pensée pour l’action contre la sidération et la panique. [...] l’apocalypse c’est la compréhension que quelque chose est en train d’arriver et qu’il faut se rendre digne de ce qui vient vers nous. C’est une situation révolutionnaire, en fait (7). »

Cet extrait pourrait donner lieu à une exégèse théologique approfondie. Je vais être aussi bref que possible, en m’en tenant à définir comment Latour traite de l’idée d’apocalypse en rapport à une relation transformée – activée – au futur. La certitude dont Latour parle en regard du changement qui affecte le temps présent comporte une surprenante similarité avec la conception catholique de la foi comme ce qui rend le futur présent chez le sujet qui croit (8).

Bien qu’il parle de certitude dans sa propre conception de l’apocalypse, Latour rejetterait fort probablement une définition de la foi qui fasse intervenir une dimension de croyance. « La foi et la croyance n’ont rien à se dire (9) », souligne-t-il d’ailleurs avec véhémence. C’est qu’une composante essentielle de son travail anthropologique vise précisément à démonter la notion de croyance. Un livre comme Sur le culte moderne des dieux faitiches, par exemple, est entièrement voué à montrer qu’« est moderne celui qui croit que les autres croient (10) ». Il s’agit de se débarrasser d’une catégorie qui produit une indésirable distinction entre intériorité et extériorité, passivité et activité, théorie et pratique. Et de fait, la catégorie de croyance est trop réductrice et subjective pour rendre compte – avec ce qu’il faut d’ambition, de sens du fantastique et, en fin de compte, de réalisme – que le monde, tel que nous le découvrons et en faisons l’expérience, est composé d’évènements indivisibles, irréductibles à la division sujet/objet.

Latour ne mobilise pas les ressources de l’apocalypse au nom de la religion comprise comme une sorte de « supplément d’âme » pour répondre à la désolation du monde « matériel ». Il ne cherche d’aucune façon à spiritualiser ou à ré-enchanter le monde – présenter les choses ainsi signifierait que nous aurions perdu le monde toujours-déjà enchanté. À l’inverse, comme Latour le dit joliment, « le symbolique est la magie de ceux qui ont perdu le monde. C’est le seul moyen qu’ils aient trouvé pour rétablir, “en plus” des “choses objectives”, cette atmosphère spirituelle sans quoi les choses ne seraient selon eux “que” de la “nature” (11). » En dernière analyse, Latour veut attirer notre attention sur la dimension de (réelle) futurité qui insiste dans chaque présent. En ce sens, la foi concerne l’entretien d’une disposition noble et spéculative à l’égard du futur, qui participe de manière décisive aux arts pluriels de l’attention immanente.

Le remarquable ouvrage de Adam S. Miller, Speculative Grace: Bruno Latour and Object-Oriented Theology, souligne comment, pour Latour, la religion est un exercice éthique d’attention immanente visant à rester « avec le trouble » historique (comme dirait Donna Haraway) – un entraînement à vivre et à parler à partir des choses. « La religion, écrit Miller, est ce qui brise notre volonté de se détourner (12). » Allant à l’encontre de l’association habituelle entre la religion et l’outre-monde, Latour affirme que « c’est la religion qui cherche à accéder à ce monde-ci dans sa présence la plus radicale (13) ». Inversement, il ne semble pas trouver de mots assez durs pour signifier son dégoût des postures escapistes : « Le rêve de s’enfuir vers un autre monde n’est que ça : un rêve, et probablement aussi un profond péché (14). » Cette conception immanentiste de la religion est finalement très proche de l’idée deleuzienne de croire au monde. Ce qui importe dans les deux cas, c’est la façon d’introduire les valeurs dans le monde de sorte qu’un certain mode d’existence est intensifié et amené à sa limite créative (15).

Nous avons réuni suffisamment d’éléments pour proposer un résumé à peu près satisfaisant de la conception qu’a Latour de la fuite en avant des Modernes. Les Modernes sont damnés en ce qu’ils croient que la voie véritablement rationaliste d’être au monde consiste à écraser la futurité contre la pure ligne chronologique du temps. En ce sens, le matérialisme est l’ultime idéalisme. La matière représente cette substance illusoire qui, à les en croire, s’écoule purement « du passé vers le présent (16)  », cette chose d’outre-monde en laquelle « les conséquences sont déjà là dans la cause » et pour laquelle donc il n’y a pas de « suspens auquel s’attendre, de transformation soudaine, de métamorphose ou d’ambigüité (17). » Dans leur nihilisme illimité, les Modernes aussi voudraient eux-mêmes se voir couler sans friction du passé vers le présent. Leur conception d’une matière dé-animée se confond avec la plus destructrice des ascèses, celle de faire de soi un pur et irréel flux d’information sans transformation ni interruption.

À rebours de ce pseudo-matérialisme et contre toute attente, Latour présente une vision de l’apocalypse qui s’intègre à une compréhension complexe et, à première vue du moins, paradoxale, de la façon dont « dans le monde réel le temps coule du futur vers le présent (18). » La vie apparait ainsi comme une zone de rencontres éminemment contingentes, métamorphiques, voire miraculeuses. Agissant comme une sorte de prophète séculier de l’inquiétante Gaïa, la déesse qui personnifie ce désastre programmé qui se présente aussi sous l’appellation Anthropocène, Latour nous met face à un choix civilisationnel. Il nous appelle à nous élever à la hauteur du défi que pose une conception de la matérialité animée et intrinsèquement dramatique, une matérialité qui est produite et reproduite par l’entremise d’un jeu d’adresses temporelles constamment renouvelées qui commandent « une définition réaliste des multiples occasions à travers lesquelles les agentivités sont découvertes (19). » Et ainsi s’ouvre un formidable drame réaliste de la présence, où les choses sont lancées dans cette entreprise risquée d’exister et où les « organismes-qui-personnent » prolifèrent joyeusement.

[Traduit de l'anglais par Erik Bordeleau]

NOTES
(1) Bruno Latour, Jubiler – ou les tourments de la parole religieuse, Les empêcheurs de penser en rond, Paris, 2002, p. 140.
(2) Bruno Latour, Irréductions, La découverte, Paris, 2001, p. 324.
(3) Bruno Latour, « War of the Worlds: Humans against Earthbound », Facing Gaia: Six lectures on the political theology of nature, p. 106. [Trad. libre]
(4) Bruno Latour, « L’apocalypse est notre chance », Le Monde, 20 septembre 2013, www.lemonde.fr/idees/article/2013/09/20/bruno-latour-l-apocalypse-est-no....
(5) Bruno Latour, « Gaïa Global Circus, une tragi-comédie climatique », Philosophie magazine, 11 novembre 2013, www.philomag.com/lepoque/breves/bruno-latour-gaia-global-circus-une-trag....
(6) Bruno Latour, « Agency at the Time of the Anthropocene », New literary History, vol. 45, no 1, 2014, p. 15. [Trad. libre]
(7) Bruno Latour, « L’apocalypse est notre chance ».
(8) Pour plus de détails à ce sujet, lire l’étonnamment stimulante encyclique papale de Benoît XVI, Spe Salvi, 2007.
(9) Bruno Latour, « Thou Shalt Not Take the Lord’s Name in Vain’: Being a Sort of Sermon on the Hesitations in Religious Speech », RES: Anthropology and Aesthetics, no 39 (printemps 2001), p. 231.
(10) Bruno Latour, Sur le culte moderne des dieux faitiches, Les empêcheurs de penser en rond/la découverte, Paris, 2009, p. 20.
(11) Bruno Latour, Irréductions, La découverte, Paris, 2001, p. 282. Cet extrait fait écho à ce passage éloquent d’un autre ouvrage : « [Les antimodernes] se chargent de la tâche courageuse de sauver ce qui peut l’être : l’âme, l’esprit, l’émotion, les relations interpersonnelles, la dimension symbolique, la chaleur humaine, les particularismes locaux, l’interprétation, les marges et les périphéries. Admirable mission, mais qui serait plus admirable encore si tous ces vases sacrés se trouvaient bien menacés. » Bruno Latour, Nous n’avons jamais été modernes : essai d’anthropologie symétrique, La découverte, 1997 [1991], p. 168.
(12) Adam S. Miller, Speculative Grace: Bruno Latour and Object-Oriented Theology, New York, Fordham University Press, 2013, p. 145. [Trad. libre]
(13) Bruno Latour, « Will Non-Humans Be Saved? An Argument in Ecotheology », Journal of the Royal Anthropological Institute, vol. 15, 2009, p. 464, cité dans Adam S. Miller, Speculative Grace: Bruno Latour and Object-Oriented Theology, p. 157. [Trad. libre]
(14) Ibid., p. 156. [Trad. libre]
(15) Pour plus de détails concernant le croire au monde conçu comme une puissance d’activation et de mise en œuvre, voir mon « 无间道 (wu jian dao): Deleuze and the Way without Interstices », dans Paul Patton (dir.), Proceedings of the 2012 Kaifeng International Deleuze Conference, Henan University Press, Kaifeng, 2013.
(16) Bruno Latour, « Agency at the Time of the Anthropocene», p. 10. [Trad. libre]
(17) Ibid. [Trad. libre]
(18) Ibid., p. 13. [Trad. libre]
(19) Ibid., p. 14. [Trad. libre]

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