éditorial

26 - Mexico - Printemps / été - 1995
Le comité de rédaction

Sans témoigner de beaucoup d’enthousiasme, la dernière élection a porté au pouvoir le Parti québécois. Depuis, nous voguons de ministre de la culture en ministre de la culture par intérim. Le dernier en lice est nul autre que le premier ministre Jacques Parizeau. Nous sommes endroit de nous questionner sur les véritables avantages que nous pourrons retirer de ce changement. Certes, Parizeau est sensible aux arts – il fut membre du conseil d’administration du TNM – mais en quoi cela est-il garant d’un souci plus marqué pour la chose culturelle? Il apparaît que nombre de gens du milieu se contentent de bien peu et se leurrent, comme si le fait de fréquenter des galeries ou des spectacles suffisait, pour un politicien, à donner du souffle à la culture, à l’«auréoler». Cette nomination relève d’une stratégie politique très habile et qui a atteint son but : faire taire le milieu artistique à la veille du référendum. Soyons sérieux! Même si un comité de responsables doit lui prêter main forte, et qu’un sous-ministre (Roland Arpin, auteur du rapport du même nom) a été nommé pour une période de six mois, entre les commissions régionales sur l’avenir du Québec et les sessions à l’Assemblée nationale, Parizeau ne peut s’occuper adéquatement de ce dossier.

En début du mandat de Parizeau, le milieu culturel attendait un geste, une intention du nouveau gouvernement face à la culture. Comme énoncé de politique culturelle, nous avons vu la part de 1 % du budget du Québec allouée à la culture reportée à «plus tard», avec comme excuse (cent fois entendue) qu’il s’agit d’un but à atteindre. Nous croyions entendre les explications du gouvernement précédent sur la récession, l’état des finances publiques, etc. Et puis, on nous parle de l’importance des régions. Actuellement, ces dernières subissent des pertes importantes de l’ordre de centaines de milliers de dollars pour l’aide à la création (sujet que nous aborderons dans le dossier du prochain numéro). Il faudra bien en tenir compte un jour, appliquer ce que l’on prêche et rectifier le tir.

Dans le feu roulant des commissions régionales sur l’avenir du Québec, nos représentants et représentantes ont presque oublié de gouverner au quotidien. Les politiques sociales se font toujours attendre. Dans une société qui comporte de plus en plus de gens en situation précaire, un geste dans cette direction aurait été apprécié. Certes, Jeanne Blackburn, ministre de la Sécurité du revenu et ministre responsable de la condition féminine, présentait récemment un projet sur la perception des pensions alimentaires, mais c’est encore bien peu. Plusieurs ont profité des commissions régionales sur l’avenir du Québec pour prendre la parole. Malgré parfois son aspect «auberge espagnole», cet exercice nous aura-t-il permis de contribuer à l’élaboration d’un projet de société à la mesure de nos espoirs et de notre volonté à nous assumer? C’est ce que nous verrons bien.

Il était question d’une autre façon de gouverner… Comme artistes, en quoi serions-nous gagnants dans un Québec souverain? À la limite, c’est un faux débat. Responsables à l’époque de l’éveil national et porte-étendard de l’identité culturelle, les artistes sont considérés aujourd’hui comme acquis à la «cause». Est-il encore permis de poser des questions et d’exprimer des réserves sans pour cela renier «la cause»? Nous ne pouvons en toute logique donner un chèque en blanc à nos représentants et représentantes sans nous soucier de l’avenir. Ne nous leurrons pas. Nous pouvons opter pour une affirmation nationale, mais en toute lucidité, nous devons rappeler à nos élus et élues nos attentes légitimes. Dans notre éditorial précédent, nous évoquions l’intention de nous occuper de nos affaires. Cet automne, nous avons reçu un formulaire se rapportant à la déclaration de souveraineté du Québec, dans lequel aucune mention de la culture et de son caractère propre n’y était faite. Un espace spécifique était prévu afin d’y inscrire ce que nous aimerions retrouver dans cette déclaration. Tous et toutes, individus ou groupes, étaient invités à soumettre un sujet particulier ou un projet complet qu’ils souhaitaient voir inclure. C’est ce que nous avons fait (voir la nouvelle chronique ACTION POLITIQUE). Depuis le temps qu’on chiale que le gouvernement n’a pas de projet de société et que pour une fois, on nous demande notre avis, il était malaisé de ne pas participer à cette consultation populaire. Il reste à voir ce qu’il en adviendra…

Tout projet de société proposé par le PQ dans le cadre de la souveraineté doit comporter un énoncé sur la culture d’ici. Entendons-nous bien. Il ne s’agit pas d’un programme de subventions pour les industries culturelles, mais une vision à long terme sur l’importance de notre culture et de ses manifestations comme élément distinctif au sein du continent nord-américain, cette culture dont on vante la vitalité et l’originalité, dont on se drape en visite à l’étranger. Il devient essentiel d’en assurer l’épanouissement. Dans le contexte actuel, le moins que nous puissions faire en tant qu’artistes, c’est de le rappeler et de l’exiger du gouvernement.

Et maintenant, tirons une ligne sur tous ces propos…

C’est «l’horizon 95», expression floue par laquelle le gouvernement désigne la date du référendum sur la souveraineté du Québec.

Depuis plusieurs années, les Québécois et Québécoises ont débattu tour à tour tous les arguments, pour et contre : historiques, culturels, économiques, etc.

La seule vraie question maintenant est celle-ci :

En tant que Québécois et Québécoises, avons-nous confiance en nous-mêmes ?

Notre réponse : OUI.

Pendant ce temps, dans le monde…

Le Mexique continue sa vie mouvementée et fascinante. Le présent DOSSIER multiplie les points de vue dans l’espoir de cerner cette culture différente de la nôtre, mais pourtant nord-américaine elle aussi, en s’attachant plus particulièrement à l’art, ses conditions de pratique, son langage. L’artiste québécois René Derouin, approché à cause de sa connaissance vécue du Mexique, nous en apprend plus sur ce pays que n’importe quel livre d’histoire. Il porte en même temps, par comparaison, un regard très instructif sur ce qui se passe ici au Québec, sur ce vers quoi mène notre système de plus en plus structuré. Il nous livre L’espace et la densité. Entretiens avec Michel-Pierre Sarrazin (publié à l’automne 1993 aux Éditions de l’Hexagone). Quant aux cinq artistes et au conservateur mexicains rencontrés, ils ont bien voulu répondre à diverses questions impertinentes portant sur les rapports entre art et classes sociales, sur la reconnaissance de l’art dans la société mexicaine, sur la situation financière des artistes, sur le message qu’ils véhiculent, et autres questions dictées par la curiosité et l’intérêt. Les propos de Roman Varela, artiste mexicain résidant à Montréal, complètent ce tour d’horizon qui ne peut qu’effleurer la complexité d’une culture aussi riche. En ces temps d’indécision et de vasouillage au Québec, les pages de l’histoire mouvementée du Mexique, sans être un modèle, nous interpellent. Le contexte québécois n’est pas le même, on peut se demander avec raison à qui a profité leur Révolution, mais…

Pauline Morier a réalisé une ENTREVUE avec Robert Saucier, dont le travail le plus récent, Le vide n’existe plus, la touchée. Mais le propos de cet artiste est loin d’être vide : ses réflexions sur l’utilisation de la technologie sont pertinentes. Alors même que beaucoup d’artistes sont fascinés, à juste titre, par les nouvelles trouvailles technologiques, ils ont à trouver une façon personnelle de se les approprier.

Les titres de chronique bizarres, se terminant en «ITÉS» ou «YTÉS» indiquent le lieu où se sont tenus les événements ponctuels dont il y est question. Ainsi dans la chronique GRANBYTÉS, on peut lire le «carnet de bord» de Jacqueline Bouchard qui a assisté aux préparatifs et présentations de l’événement L’art et l’eau, tenu à Granby l’été dernier. L’auteure, qui a signé également un texte dans le catalogue de l’événement, emploie ici pour ESSE une approche et un ton différents. Ce texte s’inscrit bien dans notre projet d’accorder plus de place aux régions du Québec. Il témoigne d’un autre exemple de réalisation importante hors Montréal et soulève la question de la réception par un public non familiarisé avec l’art contemporain, ce à quoi les artistes en région sont davantage confrontés. Dans VICTORIAVILLITÉS, Johanne Rivest traite d’un concert conçu par le trio de compositeurs Espaces sonores illimités et tenu dans le cadre du Festival international de musique actuelle de Victoriaville. Ce texte fait écho (décidément, quelle logique!) au dossier du no 24 traitant de trois compositeurs pour qui, aussi, la notion d’espace est primordiale, et au dossier du no 25 abordant des démarches artistiques qui relèvent d’un esprit de globalité. Espaces sonores illimités approche la musique en fonction des lieux où elle sera jouée, dans ce cas-ci, une église; leurs feuilles de partition, ce sont quasiment les plans du lieu. Il est curieux de constater, dans ce concert de musique «actuelle», l’emploi des instruments anciens, l’usage nouveau qui en est fait nous en faisant redécouvrir les riches sonorités. Cet article va malheureusement de pair avec le COUP DE GRIFFE de ce numéro, qui présente l’autre facette de la pratique de compositeur, la réalité crue. André Hamel, un des trois compositeurs d’Espaces sonores illimités, a fait une campagne d’information en janvier dernier afin de mettre en lumière le traitement ahurissant que subissent actuellement les compositeurs de musique actuelle, et ce de la part de l’organisme même chargé de les représenter. On pourra lire les lettres qu’il faisait parvenir à cet effet.

Le DOSSIER SUITE qui présente à chaque numéro la suite du feuilleton Les Enclos, mettant en vedette l’AADRAV et le RAAV, a encore… une suite. Mais ce tirage de couvertes ne finira-t-il donc jamais? L’AADRAV a gagné la bataille dans le dossier de la surtaxe sur les ateliers d’artistes mais n’en a récolté aucun laurier. Le RAAV, quant à lui, aménage ses bureaux.

Dans le dernier Alzheimer social de Paul Grégoire, chronique GOSSAGE, on y boit de la Tequila. Djo aurait-il pogné le goût d’aller au Mexique après avoir lu le dossier? Par ailleurs, on remarquera sans doute un changement de ton à la lecture de la BD. Pour cet épisode du Chien de Sagres, Luis Neves a travaillé en collaboration avec un scénariste, Denis Lord.

Deux articles grossissent les rangs de la chronique DOCUMENT. À travers l’analyse de trois films documentaires portant sur les mœurs de communautés amérindiennes, Christine Palmieri montre comment on peut orienter l’interprétation du public et faire passer un message autre que celui apparent, où réel et fiction se confondent. Elle soulève la position anticléricale qui sous-tend la construction de ces films qui serviraient à déculpabiliser le Blanc en reportant la responsabilité du sort des Amérindiens sur la religion catholique. Quant à Johanne Chagnon, elle nous amène enfin au cœur de son sujet, avec ce deuxième épisode de l’article en quatre parties, De la destruction dans la performance au Québec. On y apprend qui a fait usage de destruction, comment, où, et, surtout, on commence à comprendre pourquoi.

Parfois, à considérer la société actuelle, politiquement bien sûr, mais aussi à tous les niveaux, une sensation d’étouffement nous saisit. Et il nous vient à nous aussi le goût de casser quelque chose…

25 - Plus on se rapproche, plus on s’éloigne - Automne - 1994
Johanne Chagnon

Une certaine fin de soirée d’automne,

Quelques membres du comité de rédaction de ESSE parlaient d’une certaine élection…

« Parce qu’il fallait un changement, OK, le Québec a élu le Parti québécois, mais en y mettant des bémols et des parenthèses mur à mur. J’ose quand même espérer… »

On sentit passer un vent de scepticisme.

« Tu espères encore ? »

« Ce qui m’encourage, c’est que beaucoup de gens associés à la gauche ont repris du service à la base du PQ, ou en se portant candidats. En 1982-1983, quand le PQ s’est mis à promouvoir le "beau risque", tous les nationalistes et les gauchistes ont quitté le parti. Les députés actuels vont être obligés d’en tenir compte. »

« Mais où est la gauche aujourd’hui ? »

« La direction du PQ travaille pour la même classe économique que les libéraux. Parizeau a été formé aux mêmes écoles britanniques que Bourassa, on ne me fera jamais croire que c’est un social-démocrate. » « Mais il faut un gouvernement interventionniste comme le PQ. Ça fait dix ans qu’on goûte au libre-marché. C’est pas vrai que ça marche. Si le gouvernement ne met pas des balises pour empêcher un capitalisme sauvage, ce sera toujours au plus fort la poche. »

« Le PQ a fait beaucoup de promesses durant la campagne électorale, mais j’entends déjà les excuses : "On aurait bien voulu, mais les finances publiques ne le permettent pas. " »

« Au moins le PQ va essayer de sauver nos acquis. Même si on a changé d’administrateur juste pour changer d’administrateur, je suis convaincu que Parizeau va gérer un peu plus en fonction de nos intérêts. » « Mais c’est tout ce qu’on aura réussi à faire ! Maigre progrès ! » « Oui, mais peut-être Parizeau va-t-il arrêter la vente de garage ! Comme la vente du Mont-Tremblant ou des sociétés d’État, à perte. Pour 1 million de dollars, on a perdu 2,5 millions. Pour répondre à l’urgence du moment, les libéraux des années 90 ont dilapidé les gains qu’ils avaient faits dans les années 60. »

« On a pourtant bien vu comment le PQ a "géré" son deuxième mandat. »

« Justement, on était averti cette fois-ci, et ça n’a pas été l’euphorie de 1976. Les gens ne mettent plus autant d’espoir dans leurs représentants. »

« Très emballant… »

« De toute façon, Parizeau est le mieux placé pour négocier la souveraineté culturelle. Au moins, lui, il va se battre. Même s’il remporte une côtelette au lieu de l’agneau au complet, ce sera une vraie côtelette, pas rien qu’un os et un peu de gras. » « Le problème, c’est que le débat ce fait sur l’économie. On ne bâtit pas une nation juste sur l’économie. Il faut aussi considérer les valeurs de rapprochement et de cohésion sociales. Beaucoup de gens du milieu culturel se disent : Oui, je veux bien l’indépendance, mais ils s’inquiètent de ce que le PQ va en faire. C’est pas clair. Rapatrier tous les pouvoirs afin de reprendre nos leviers économiques » (comme le PQ le dit en langage de bois) ? Faire de l’argent pour faire de l’argent ? Est-ce qu’on va jamais élever le débat à un autre niveau ? »

« On ne peut pas se satisfaire de ça. »

« Laissons la chance au coureur, mais contentons-nous pas seulement de chialer quand les choses ne font pas notre affaire. Si on bloquait les lignes de téléphone et de fax avec nos protestations, si on inondait de cartes postales les bureaux des députés pour exprimer notre désaccord, les députés seraient obligés d’en tenir compte, même si c’est juste pour se faire réélire. »

Un vent d’approbation caressa l’assemblée.

Moins emballante toutefois fut la perspective de perdre le référendum que le PQ se propose de tenir.

« Perdre le référendum, je ne sais pas si je veux voir ça. »

« Si les gens ne veulent pas de l’indépendance, il faudra passer à autre chose. » « Toute fin est un début. Si le pire devait se produire, ce serait sans doute la fin du nationalisme tel qu’on le connaît, mais peut-être assisterions-nous à une redéfinition de la gauche, à un nouveau projet de société qui tiendrait compte des inégalités sociales. Pourquoi pas ? Le Québec a les ressources pour assurer le minimum à tout le monde. »

« L’histoire le dira. »

À la suite de cette rencontre, ESSE s’engage donc à la vigilance, et par souci de cohérence avec ses positions tant de fois exprimées, s’engage à suivre la marche de toute politique qui affectera le milieu culturel du Québec, et de faire connaître ses opinions auprès des représentantes et représentants concernés. Fini le chialage de cuisine! Nous passons à l’action, et nous vous tiendrons au courant des démarches entreprises, dans les parutions à venir.

Les points que nous surveillerons comprendront, bien sûr, la politique culturelle du PQ, mais aussi la situation de travail précaire des intervenants et intervenantes du milieu de l’art, et la survie des régions en ce qui a trait à l’épanouissement culturel de ces milieux.

Voilà tout un programme. Qui trop embrasse mal étreint, direz-vous. Mais accordez-nous la chance au coureur. Et si vous avez des opinions à partager avec nous sur les politiques gouvernementales qui toucheront ces sujets, faites-nous les savoir ! Déjà le PQ a annoncé du bout des lèvres qu’il ne lui sera pas possible d’accorder même 1 % de son budget à la culture. C’était là sans doute la seule vraie affirmation de toute la campagne électorale, et ce parti prétend défendre la souveraineté culturelle. Joli paradoxe, non ? Le statut de travailleur autonome est revendiqué par l’ensemble des artistes. Peut-on rêver à un plancher minimum de sécurité sociale, pour les artistes et les non-artistes ? La vie culturelle des régions a une importance majeure pour celle de la métropole, les deux se nourrissent l’une de l’autre. Si on ne peut pas concevoir le Québec sans Montréal (ni Québec!), que serait Montréal sans les régions ? Nous devons tous et toutes être solidaires. Dans un esprit de « globalité »

Le DOSSIER du présent numéro, « Plus on se rapproche, plus on s’éloigne », constitue le 3e de notre phase positive, où nous délaissons la critique du système de l’art au profit des démarches artistiques elles-mêmes. Une opinion critique en ressort malgré tout, car nous essayons toujours de voir quelle leçon nous pouvons tirer sur le plan social. Le mot d’ordre cette fois-ci est la globalité, concept que nous avons cerné en faisant l’étude de trois démarches artistiques. Et, une première pour ESSE, notre dossier comprend l’« intrusion » d’un scientifique, astronome de son métier. Ainsi, nous agrandissons notre champ d’investigation, dans un esprit de globalité.

Dans la chronique COMMENTAIRE, Richard Foisy présente, avec son enthousiasme habituel (il en est à sa 3e collaboration), l’abbé et chanoine Lionel Groulx à travers les écrits de Jean Éthier-Blais. Cet article est d’intérêt pour ceux et celles qui connaissent peu les acteurs de notre Histoire. Il est bon en effet de rappeler l’essentiel de la pensés de Lionel Groulx, et d’en extraire l’aspect positif, exercice qui n’en accentue pas moins l’écart qui existe entre sa pensée et les courants de pensée actuels. L’époque de Lionel Groulx est celle des années 20 et 30, dont la devise était « la foi gardienne de la langue, la langue gardienne de la foi ». Qu’à cela ne tienne, ce témoignage sur le rayonnement de Lionel Groulx montre que l’idée de l’indépendance ne date pas d’hier – détail qui ne saurait nous laisser indifférents, vu la situation politique actuelle du Québec. Une phrase nous est restée à la gorge : « Apparaîtrons-nous […] comme une civilisation qui avait tout pour naître et s’épanouir, sauf le courage ? »

Autre époque, problèmes similaires. À la lecture du COUP DE GRIFFE de Bernard Mulaire, les lecteurs et lectrices pourront s’indigner avec l’auteur, qui s’en prend à la présence remarquée de la langue anglaise aux FrancoFolies de Montréal. Au Québec, les époques et les données changent, mais les occasions de s’indigner restent. Qui saurait expliquer notre trait national, la couardise ?

La question de l’identité est au cœur de deux articles publiés dans ce numéro, et qui traitent de deux photographes. Il s’agit d’abord d’un PORTRAIT qu’Ève Février trace de Rosalie Favell, artiste dont la recherche d’identité donne lieu à une photographie documentaire. Son cheminement correspond aux visées de ESSE qui sont d’accorder une place aux artistes dits « en marge »; et il participe à notre thème de la globalité, dans le sens de la mondialisation. De plus en plus de voix s’élèvent qui craignent, avec raison, l’étouffement sous l’uniformisation. Le deuxième article est celui de Jacqueline Bouchard qui analyse l’œuvre de Joanne Tremblay. Ces deux articles, qui traitent tous deux d’identité féminine, mettent en parallèle deux démarches fort dissemblables, chacune attirant un questionnement. Alors que la première prône uniquement le sujet, la seconde prône uniquement la forme.

Sujet et forme ne peuvent-ils faire bon ménage ? Voilà ce sur quoi se penche Anne Thibeault qui intègre ses propres réflexions sur cette question à un commentaire portant sur une exposition récente de Marie-Claude Bouthillier.

Il était question plus haut de l’importance du territoire à occuper. Nous nous réjouissons d’offrir une chronique aux intervenants et intervenantes du SAGUENAY-LAC-ST-JEAN (et nous les invitons à continuer à l’alimenter). Dans ce premier article, Daniel Jean s’est essayé au « positivisme »; les réalisations de sa région lui ont rendu la tâche facile, « oui, mais ». Même là, la survie culturelle est toujours menacée. Décidément, la politique culturelle québécoise ne produit rien de bon. Comme le souligne également le DOSSIER SUITE, qui traite de ce sujet. (Et voulez-vous un autre exemple ? Auparavant, les périodiques culturels subventionnés par Québec étaient assurés de l’être à nouveau l’année suivante et recevaient un préavis d’une année en cas de réduction. À l’avenir, non! L’envoi de cet avis est suspendu et aucune subvention ne sera plus assurée. Et vlan, à la poubelle! Sans avertissement!)

De plus, on trouvera dans ce numéro la suite du feuilleton Les enclos, meilleur que toute fiction!, et une réponse de l’Uneq à un COUP DE GRIFFE du numéro précédent. Dans Alzheimer social de Paul Grégoire, l’artiste Djo se trouve un autre compagnon pour tenter de refaire le monde mais, paraît-il, « la vie, c’t’un éternel recommencement ». Quant au personnage du Chien de Sagres, la bd de Luis Neves, il couvre lui aussi beaucoup de territoire : l’Allemagne, peut-être le Portugal, la Gaspésie…!

Enfin, Johanne Chagnon livre sous la rubrique DOCUMENT le premier de quatre épisodes d’un article traitant de la performance au Québec. Le premier épisode tourne autour de la question de la gauche et de la droite culturelles, ce qui n’est pas sans liens avec les idées abordées en début d’éditorial. Autre époque, problèmes similaires. Et notre couardise nationale, toujours présente! Nous constatons avec étonnement à quel point les termes « art global » et « globalité » reviennent dans le discours de l’époque analysée, soit les années 60. Combien d’artistes se réclamaient d’ailleurs du Refus global! La globalité était alors entendue dans le sens de décloisonnement des disciplines, d’intégration de la vie quotidienne, de présence dans la société, de participation du public et même, pour le groupe Zirmate, de parenté entre démarches artistique et scientifique. Tiens ! Alors qu’à cette époque, la notion de globalité était vécue collectivement (plusieurs individus unissant leurs pratiques), aujourd’hui, selon les témoignages des artistes interviewés dans le DOSSIER du présent numéro, cette notion est vécue sur le plan individuel (chacun puisant à l’ensemble des pratiques).

La globalité est dans l’air. Comment la vivra le PQ ? En comptant ses sous ?

24 - Il en existe toujours... Nous en avons rencontré - Printemps / été - 1994
Le comité de rédaction

Le changement de cap que nous avons opéré au dernier numéro tombe curieusement bien à propos. Cette volonté de porter notre attention sur le cœur et non sur la machine, sur les artistes et non sur le système qui en dépend, s’avère plus que jamais la voie à explorer pour répondre positivement à la méconnaissance que subit encore l’art actuel de la part du public.
En effet… Avec, comme fer de lance le plus récent, l’article de Luc Chartrand, «L’art est-il malade?» paru dans L’actualité du 15 octobre 1993, le questionnement sur la nécessité de subventionner une activité telle que l’art, dont l’utilité serait douteuse, et qui semblerait réservée à une élite, prend de plus en plus d’ampleur.

Les chiffres, on s’en sert pour leur faire dire ce qu’on veut. On en fait du spectaculaire, mais de façon biaisée, peut-être faute de compréhension de la situation. Alors parlons chiffres! L’article de L’actualité dresse un palmarès des 10 artistes en arts visuels les plus subventionné-e-s, noms et chiffres à l’appui (remarquez qu’on ne parle pas des 1990 autres!) Pour une période de 13 ans, ça donne une moyenne variant entre 24 933 et 10 972 $ par année. Si on enlève les frais de matériaux, de location, etc., il n’en reste pas tant que ça! Et on ne parle toujours que des 10 plus subventionné-e-s, en négligeant les 1990 autres!

C’est tout de même curieux que l’argent public alloué à l’art actuel soit autant remis en question, dans un monde où un gardien de but au hockey est payé 4 millions par année, où les députés conservateurs défaits (et ils sont légion!) recevront chacun-e entre 1 et 3 millions d’ici la fin de leur vie, où il en coûte 9 millions juste pour la rédaction des mémoires d’une commission parlementaire, où chaque bordée de neige coûte 6 millions aux contribuables montréalais-e-s, etc. Les exemples sont nombreux. Alors que le total des subventions accordées aux arts visuels par les deux paliers de gouvernement est de 12 à 15 millions, et cela inclut l’aide aux galeries et aux expositions, les projets du 1 %, etc. Ajoutons que le budget du ministère québécois de la Culture ne représente pas encore 1 % du budget total!

Même ce ministère offre des exemples d’une gestion boiteuse… Ainsi, a-t-on mis sur pied un programme pour soutenir un projet artistique québécois au Mexique, en mettant en branle le processus habituel : publicité dans les journaux, traitement des dossiers… et tout cela pour n’accorder qu’une seule subvention de 6 000 $ à un-e seul-e artiste, et ce à tous les deux ans seulement! La machine coûte plus cher que ce à quoi elle sert!

On alléguera que les dépenses dans certains domaines sont reliées à des entreprises rentables, qui font rouler l’économie. Ce à quoi on peut répondre que des études ont démontré que chaque dollar investi en art en rapporte 15 en retombées diverses.

On s’étonne du prix exorbitant que peut atteindre une œuvre d’art, oubliant que c’est le système qui crée cette surenchère. On vit dans une société de commerce. Et qui en profite? Des marchand-e-s.

Bien sûr, il y a des artistes qui embarquent dans ce système, qui croient pouvoir récolter des morceaux de cette manne, alors qu’il n’y en aura pas pour la majorité d’entre eux/elles. Certain-e-s artistes offrent ainsi une production conformiste, peureuse, à cause du fameux espoir de vendre, si possible à une institution, d’être subventionné-e-s… Plusieurs dans le milieu des arts visuels (artistes, galeristes, conservateurs/trices,…) encouragent même cette idée élitiste de l’art, d’un art dont la compréhension est réservée à une coterie sélecte.

Les périodiques culturels font eux aussi l’objet du même type de dénigrement. Un exemple : l’article de Pierre Vennat paru dans La Presse du 22 août 1993, dont les propos se résument à ceci : qu’est-ce que ces publications hermétiques incompréhensibles, que nous devons payer de notre poche? Parlons chiffres encore une fois pour essayer de dissiper cette incompréhension récurrente.

Les sous accordés pour la publication de ESSE nous passent carrément sous le nez (entendre ici un juron bien senti)! Ce que nous recevons sert surtout à payer l’impression, et ensuite, avec ce qui reste, les autres frais relatifs, réduits au minimum afin de pouvoir verser aux auteur-e-s un cachet très très symbolique. D’après notre expérience, toute subvention accordée à une revue culturelle (la même chose s’applique à l’artiste) sert donc au bon fonctionnement du système, mais en aidant financièrement d’autres personnes que les créateurs et les créatrices qui en forment la base. C’est en fait une forme d’aide indirecte à d’autres entreprises qui, elles, sont de type commercial.

Nous ne disons pas cela pour nous plaindre ou pour en réclamer davantage. Nous avons fait le choix d’œuvrer dans le domaine culturel et nous en assumons les conséquences. Mais qu’on ne vienne pas nous écœurer en plus!

Est-ce fou de rêver du jour où, quand on parlera d'une revue, ce sera pour en analyser le contenu? On parle dans les revues, et beaucoup; le saviez-vous? Des gens y consacrent toutes leurs énergies à mettre par écrit leurs réflexions et analyses, leur compréhension du monde. C’est pas rien! De même, les artistes mobilisent leur cœur, leur tête, leur corps à sentir ce qui nous échappe. Ce travail vaut peut-être la peine qu’on s’y arrête. Il se peut qu’il n’y ait pas assez d’argent, mais il n’y aura jamais trop d’idées en circulation.

Dans le fond, tous ces débats qui remettent en question dans l’opinion publique le rôle de l’État en tant que subventionneur dans le domaine des arts font l’affaire des décideurs aux divers paliers de gouvernement qui, à cause de leur mauvaise gestion, doivent souvent couper dans les dépenses. Ces débats leur fournissent un beau prétexte. C’est pourquoi il faut répondre.

Notre changement de cap — parler positivement du contenu exprimé de certaines propositions artistiques, et ce de façon accessible et sensible -, raffermi par les remous de l’actualité, se maintient dons de façon plus solide avec le dossier du présent numéro : «Il en existe toujours… Nous en avons rencontré». Nous avons choisi cinq artistes (en arts visuels, théâtre ou musique) dont les propos vivifiants nous montrent que le système n’a qu’a bien se tenir, incapable qu’il est de restreindre une création toujours en mouvement, cinq artistes dont la façon de produire, et de vivre aussi, constitue un apport nécessaire, au même titre que d’autres, à une réflexion en profondeur sur notre société et à une intervention en conséquence.

Quatre articles de ce numéro (chroniques Montréalités et Québécités) s’inscrivent très bien dans l’esprit du dossier, car ils font valoir qu’il est possible de se promener à travers les structures du système et de trouver des manières différentes de faire. Que ce soit sur le plan du territoire occupé : Pauline Morier se penche sur l’intervention urbaine de Robert Prenovault-le-nomade. Que ce soit sur le plan des moyens de diffusion : Sylvain Latendresse commente l’œuvre-livre de Martin Lemm. Que ce soit sur le plan de la démarche, par l’élaboration collective d'œuvre, en explorant une manière différente de travailler dans ces temps où on recherche des solutions aux problèmes sociaux dus à l’économique. Deux textes traitent de telles expériences artistiques. Bernard Mulaire aborde celle d’Alain Bouchard et d’André Landry qui sont arrivés à effacer leur individualité, ni l’un ni l’autre ne prenant possession de l’œuvre. Ceux-ci n’ont pas agi non plus avec l’idée de «faire carrière», ce qui change bien des choses — ce ne fut d’ailleurs pas non plus un événement tape-à-l’œil, très médiatisé -, mais plutôt avec l’idée de partager une expérience intime vécue. Jacques Desruisseaux apporte un autre exemple d’une volonté de la part de quatre artistes de faire une œuvre commune, alors que même les innombrables expositions collectives ont un caractère individuel. La démarche de ces artistes n’a peut-être pas abouti à ce que leurs individualités se soient complètement fondues en une seule entité — démarche difficile, il faut bien le dire -, mais on sent très bien les interrogations auxquelles ces artistes ont été confronté-e-s en cours d’élaboration.

Jean Patry récidive en s’intéressant à la dernière édition du Festival international de nouvelle danse qui ne lui a pas apporté un égal bonheur. Un tel événement réunissant autant d’intervenant-e-s pose toujours un défi : comment le traiter, de qui parler? qu’en retenir?

Après un premier article sur Jean Narrache, paru dans le numéro précédent, Richard Foisy brosse ici un portrait d’Alphonse Piché, poursuivant son intention de mieux faire connaître nos premiers poètes du peuple et de la ville. Et il est heureux de pouvoir le faire du vivant de cet artiste.

Vous trouverez bien sur dans ce numéro la suite de vos «séries» favorites et palpitantes! 1) Le deuxième épisode du Chien de Sagres, cette nouvelle BD de Luis Neves, dans laquelle les rues de Berlin sont dures et le Sud beaucoup plus invitant… Ne pas se méprendre : l’auteur ne cherche pas à établir un parallèle avec la situation vécue au Québec. 2) La suite du feuilleton Les enclos, qui suit pas à pas la bataille opposant le RAAV et l’AADRAV. 3) Et l’acte 13 d’Alzheimer social de Paul Grégoire, dans lequel Djo, maintenant seul, ne reste pas longtemps seul… et semble avoir trouvé une solution à ses problèmes existentiels…

Et toujours cet ancrage dans l’actualité. Comme un cri du cœur, écœuré, deux gars de l’équipe ont «commis» un texte à la suite d’événements récents indiquant que la violence faite aux femmes n’est pas encore chose du passé. Deux autres «Coups de griffe» sont posés en parallèle, l’un gris pâle l’autre gris foncé (car rien n’est tout blanc ou tout noir dans la vie). Un coup de griffe positif pour souligner un geste de respect envers le travail des artistes un pas à la fois…). Un coup de griffe négatif pour démontrer, à l’aide d’un exemple apporté par Philippe Côté, comment la nouvelle politique culturelle québécoise n’est que de la poudre aux yeux qui, malheureusement, fonctionne bien et éblouit le milieu culturel. On ne le dira jamais assez : cette politique, tout en ce donnant l’apparence d’être le sauveur du monde des arts, agit dans le sent contraire (voir ESSE no 20).

Malgré tout, nous gardons le sourire (même s’il est noir) et continuerons, avec conviction, à démontrer que l’art a lui aussi une part d’intervention dans le social.

23 - Eh bien ! Regarde donc ça ! Il y a un cœur qui fait fonctionner la machine ! - Automne - 1993
Le comité de rédaction

Les modifications à la loi 101 affirment la volonté de nos élu-e-s d’opter pour la facilité, en renonçant à protéger légalement notre spécificité culturelle. Au gré des changements de régime, les discours des politicien-ne-s, des économistes et autres, utilisant systématiquement un langage creux et des faux-fuyants, reflètent une navrante absence d’idées, décourageant tout projet de société. Nous pouvons comparer les idées actuelles de nos gouvernements à une bouteille de bière éventée, oubliée sur la tablette depuis trois jours! Sans projet de société cohérent, comment pourra-t-on à long terme conserver notre identité et notre langue?

Il faut arrêter de laisser les choses, par découragement ou indifférence et, à la mesure de ses moyens, tenter de s’impliquer. Penser autrement (par exemple, adopter d’autres arguments que des arguments commerciaux à-plat-ventristes pour défendre des modifications à une loi linguistique, hein! Ryan) et, par conséquent, écrire autrement (donc éviter cette langue de bois que les partis politiques, par exemple, utilisent abondamment).

C’est dans ce sens qu’à ESSE, nous optons pour un langage intelligible de tous et toutes, qui serait une combinaison de la langue parlée (du milieu) et du français écrit, et qui nous rapprocherait de l’essence de la production artistique québécoise. Et donc de la vie elle-même.

Certains propos entendus récemment dénoncent l’appauvrissement de la langue québécoise. Pauvre par rapport à quoi? Au français «international»? Pourquoi nous conformer systématiquement à ce dernier? Il ne reflète pas invariablement notre réalité.

Exploiter la richesse des nuances de notre langue pour une communication vivante au sein de notre société est un moyen pour nous d’affirmer un véritable engagement politique.

La langue québécoise est différente, adaptée, formée à même notre histoire particulière en Amérique du Nord. Elle est vivante, mouvante. Une prise de conscience de la valeur des caractéristiques de notre langue s’est effectuée dans la foulée de la Révolution tranquille des années 60. Le joual, vue comme une marque de colonisé-e-s, fut assumé, utilisé comme «outil littéraire» par plusieurs écrivains. Aujourd’hui, nous assistons à un renversement : une réminiscence d’un certain purisme de la langue française (symptôme de la pensée politique actuelle?). À titre d’exemple, on a bien vu la résistance de nombreux/euses Québécois-e-s à voir inscrits dans le Dictionnaire québécois d’aujourd’hui des mots pourtant utilisés couramment. Qu’attendons-nous pour assumer l’exceptionnel qui nous distingue?

Tout est lié : situation politico-économique, art, vie quotidienne. Comment parler d’émotions vraies, lancer des cris du cœur, en prenant des tournures imposées par d’autres? Comment rendre compte d’une réalité dans une langue désincarnée? Il est certain que de prôner des textes bêtement terre-à-terre peut entraîner un danger, une facilité réductrice, nous en sommes bien conscient-e-s. Une langue gardant ses couleurs n’implique pas nécessairement un manque de précision, de clarté et de vocabulaire. Nous souhaitons que dans ESSE, à la lecture d’un texte, on sente battre le pouls de l’auteur-e.

Esse n’échappe pas à certaines remarques concernant la qualité de la langue employée. Une langue québécoise vivante n’est pas toujours considérée comme étant de mise dans une «revue d’art» qui se respecte. Mais pour nous, penser autrement ne signifie pas uniquement jongler autrement avec les théories pour montrer que nous les connaissons nous aussi. Cela suppose écrire autrement. Le fond et la forme. Et ainsi pourrons-nous peut-être donner à d’autres le goût du risque, d’inventer…

Et maintenant, dans la pratique, que comporte ce numéro de ESSE?

Un DOSSIER, volumineux encore une fois. Pour les comptes rendus en surface, il y a d’Autres revues. À la fin de l’éditorial du numéro précédent, nous avions annoncé une nouvelle ère : un peu moins de «dénoncite» et plus de «positivisme»! (Nous avons d’ailleurs dû nous forcer pour conserver au présent éditorial un ton plus affirmatif…) Et bien, qu’en est-il de ce dossier? Les sceptiques seront-ils/elles confondu-e-s? Avec «Eh bien! Regarde donc ça! Il y a un cœur qui fait fonctionner la machine!», nous avons opéré un changement de cap. Au lieu de porter notre attention sur ce qui gravite autour et profite de l’activité artistique, nous nous sommes concentré-e-s sur le centre-moteur même de toute la structure : les artistes eux/elles-mêmes et leurs propos, préoccupations et solutions. À ne plus perdre de vue!

Dans le même état d’esprit que celui qui a guidé la conception du dossier, les deux artistes mis en scène par Paul Grégoire dans les actes 11 et 12 d’Alzheimer social (chronique GOSSAGE) essaient eux aussi d’être «positifs»… quoiqu’ils soient loin d’y être parvenus. Ici, encore, la manière d’écrire importe. Les mêmes propos dans une prose habituelle n’auraient pas la même portée.

Penser autrement, agir autrement. Le fond ne suffit plus : il y a la manière. Un leitmotiv qui, curieusement, revient aussi dans deux textes du présent numéro, tous deux dans la nouvelle chronique APRÈS VOYAGE.

Les auteur-e-s de ces articles abordent la rencontre avec d’autres cultures en essayant de voir ce que les autres peuvent leur apporter, et non le contraire. Dans «Itinéraire pictural», Jocelyn Fiset profite du récit de son expérience en Russie pour émettre quelques réflexions sur sa propre démarche. Voilà un exemple, et ils se multiplient, d’artistes qui repensent en profondeur la manière même de faire de l’art, cherchent à trouver d’autres formules hors du cercle habituel «production d’objets/exposition/marché». Face à un système qui n’a pas assez de place pour accueillir tous/toutes les artistes, et face à une urgence dans le monde, dont pollution et surconsommation en sont deux aspects. Dans «Frontières transparentes. Regard sur le Mexique», Dominique Laquerre souligne l’attitude des artistes mexicains face aux structures : ces artistes, au lieu de les investir, et forcément d’adopter les mêmes fonctionnement et discours, privilégient plutôt la force de l’irrationnel pour régénérer autrement ces systèmes. Alors qu’ici on se noie de plus en plus dans la structurite aiguë et qu’on ne cesse de rationaliser la culture, quelle voie intéressante! Justement, à ce sujet, le DOSSIER SUITE de ce numéro rend compte des récents développements dans les démêlés entre le RAAV et l’AADRAV, sujet du dossier précédent. Et où en est-on rendu? Pas plus loin!

Richard Foisy, quant à lui, trace un PORTRAIT de Jean Narrache, écrivain-poète des années 30-40. Celui-ci s’inscrit merveilleusement bien à l’intérieur de ce numéro de ESSE : sa recherche d’une langue populaire authentique en accord avec son souci de traiter de la réalité quotidienne des plus démuni-e-s de la société nous fournit un bel exemple.

D’autres artistes partagent notre ras le bol des propos ronflants utilisés dans le milieu des arts visuels. Sous COUP DE GRIFFE, Joan Baker nous signale qu’elle aussi avait déjà manifesté son exaspération face au discours employé dans les communiqués de presse annonçant les expositions. Autre COUP DE GRIFFE : Pauline Morier attire notre attention sur le fonctionnement de la collection Prêt d’œuvres d’art du Musée du Québec. Une pratique (parmi plusieurs défavorables aux artistes) qui est entrée dans les habitudes, mais qui mérite d’être questionnée. On pourrait également considérer la collecte des diapos par les instances subventionneuses, à Québec et Ottawa, depuis des années. Et si le Musée du Québec souhaite constituer un répertoire en diapos des artistes québécois-e-s ayant souscrit à son concours, pourquoi les artistes doivent-ils/elles en assumer les coûts?

La chronique MONTRÉALITÉS contribue elle aussi à traiter de ce «cœur qui fait fonctionner la machine» en s’attardant aux productions artistiques elles-mêmes, à leur contenu. Jean Patry le fait en danse (chorégraphies récentes de Blackburn et de Perreault) et Johanne Rivest en musique (festival Tohu-Bohu).

Les productions artistiques anciennes du Québec s’articulaient autour d’un contenu, tout autant que les productions actuelles, grâce notamment au rôle qu’y jouaient les symboles et les références iconographiques. C’est ce que Bernard Mulaire aborde dans la chronique DOCUMENT en faisant l’étude de cas particuliers. On se surprend de constater avec l’auteur à quel point la recherche en art ancien du Québec souffre de lacunes.

Luis Neves propose dans ce numéro la suite, tout aussi explosive, de Cité solitaire avec un premier épisode du Chien de Sagres qui prend également sa source dans l’histoire socio-politique. Nous y retrouvons quelques-uns des personnages rencontrés dans Cité solitaire qui se déroulait au Québec en 1968. En ce qui a trait à Chien de Sagres, l’action prend place en Allemagne aujourd’hui.

Une revue d’opinions n’existe pas sans débat, critique, mise au point. Après deux articles assez durs qui leur ont été consacrés, les responsables de La Fou-Art répondent. Et c’est tant mieux. À ESSE on encourage avant tout le dialogue.

À suivre, pour voir où nos efforts de «positivisme» nous mèneront… Au bleu pastel et au rose bonbon?

22 - L’art est ailleurs (ou les enjeux de la loi 78 sur le statut professionnel des artistes : qui en bénéficiera ?) - Printemps / été - 1993
Le comité de rédaction

Nous aurions pu croire que la démission de Mulroney était une bonne nouvelle. La maladie de Bourassa également. Mais quand on se trouve sur l’assurance-chômage, avant de tomber sur le bien-être social, quand on cherche un travail hypothétique pour ne pas dire illusoire, le portrait général est morose. Ce n’est pas le renouvellement de nos représentant-e-s politiques qui va nous redonner confiance, surtout pas avec des personnages de la trempe de Camille Samson qui nous revient du quaternaire.

Le milieu des arts visuels reproduit, à une autre échelle, le même phénomène qu’on rencontre à l’échelle politique : un parti ou l’autre, un clan ou l’autre, où les coqs se chamaillent pendant que les autres, électeurs/trices ou artistes, continuent à être tenu-e-s à l’écart ou tout simplement indifférent-e-s.

C’est en partie le sujet du DOSSIER de ce numéro, «L’art est ailleurs». Avec la loi 78 sur le statut des artistes en arts visuels, le gouvernement est carrément en train de régenter la pratique des arts au Québec et effectue ainsi un véritable détournement du problème réel. Les préoccupations des artistes ne se résument pas uniquement à des clauses de contrats, une mise en marché des produits culturels ou une gestion exemplaire de carrière.

Le dédoublement du ministère des Affaires culturelles, devenu ministère de la Culture, en une seconde branche, soit le Conseil des arts et des lettres du Québec, ne règle rien, pas plus que l’imposition d’un nouvel organisme représentant les regroupements et les artistes en arts visuels du Québec. Le RAAV ou AADRAV, l’AADRAV ou le RAAV, de toute façon nous devrons ramer en cadence… et vogue la galère! La majorité des artistes ne sont même pas au courant — ou ne veulent pas l’être — que deux organismes se battent dans les hautes sphères pour les représenter.

Nous aimerions beaucoup mieux ne pas avoir à grogner mais avec l’état actuel des choses, nous ne pouvons faire autrement. Coupures de subventions, désintéressement perpétuel de notre classe politique face aux arts, voilà le tableau qui fournit encore une fois l’occasion à Sylvain Latendresse de grogner un peu plus, ce qu’il fait dans son texte «6/49 + 2 gratteux = politique culturelle» sous la chronique COMMENTAIRES. Et comme la conception de l’art de la classe politique ici décriée se trouve soutenue et renforcée par la loi 78, il faudra continuer à aiguiser ses crayons!

Mais le gouvernement n’est pas le seul responsable des problèmes vécus par les artistes. Nous avons soulevé dans nos précédents dossiers l’absence d’implication sociale et l’indifférence consciente ou non des artistes. Nous constatons, encore, qu’une part des responsabilités leur revient. Le texte d’Anne Thibeault, «Oyez, Oyez, braves gens qu’on nomme artistes!», sous la chronique OPINION, dénonce le processus de sélection de l’édition 1993 de l’événement La Fou-art qui diffère de celui de l’édition de l’année passée (d’ailleurs traité dans le numéro précédent). Ce texte critique encore une fois la pratique d’imposer des frais d’inscription. À ce sujet, toujours vigilant-e-s, nous avions dénoncé, dans le numéro précédent, deux organismes qui continuaient à appliquer cette pratique. Nous en avons reçu des échos. À lire sous la chronique DOSSIER SUITE.

L’exposition Pop Art (présentée par Pop-Tarts) du Musée des beaux-arts de Montréal a encore une fois relégué les artistes québécois-e-s au rang de «Parent pauvre?» Marie-Josée Jean nous en parle dans la chronique MONTRÉALITÉS. Comme si nous n’étions pas habitué-e-s à être mis au rancart. Au lieu de seulement dénigrer négativement et ainsi refaire le discours de l’institution, ce texte a été conçu pour «être» ce volet manquant de l’exposition du musée. Volet modeste, mais tout de même! Il tente de faire une démonstration succincte qu’il y a bien eu une production Pop québécoise forte.

Il en est toujours un peu ainsi au Québec, peu importe le domaine. Une certaine élite intellectuelle au pouvoir en est encore à renier ses racines, à preuve la polémique engendrée par la publication du Dictionnaire québécois d’aujourd’hui. Paul Grégoire y répond avec son «Dictionnaire» sous la chronique OPINION. Il nous est apparu important de se prononcer sur ce sujet d’actualité, surtout qu’à ESSE se fait une recherche primordiale au niveau d’une langue qui nous soit fidèle, d’une langue qui ne soit pas hermétique ni inaccessible. Cette langue puise à même une expérience près de la quotidienneté et par conséquent de la vie, donc de la poésie. ESSE continue d’être une revue sensible à son milieu. Nous avons envie que les gens qui nous lisent comprennent ce qui est écrit sans artifices inutiles — ce qui ne veut pas dire sans profondeur — et surtout que ces textes provoquent un désir de la part des lecteurs/trices d’écrire à leur tour dans une revue qui, somme toute, est ouverte à toutes les opinions. D’autres périodiques s’occupent déjà très bien du langage spécialisé de l’art. Nous ne croyons pas que l’on ait besoin d’un de plus.

La nouvelle minichronique COUP DE GRIFFE amorcée au dernier numéro semble répondre à un besoin. Dans le présent numéro : deux nouveaux coups. Christine Palmiéri, pour sa première collaboration à la revue, nous parle d’une expérience vécue dans «Flammes… Feu… Fumée… Cendres…». Combien d’entre nous ne nous sommes-nous pas trouvé-e-s dans ce genre de situation où une galerie nous promet mer et monde, pour en fin de compte nous renvoyer poliment à une autre galerie, galerie qui, elle, nous répondra la plupart du temps par une belle lettre de refus? En fait, ce n’est pas tant d’être refusé-e-s qui met notre patience à rude épreuve, mais le type de lettre de refus qui donne l’impression que les galeries se passent de l’une à l’autre la copie conforme. Anne Thibeault, quant à elle, en a «Ras le bol» du manque de respect flagrant envers l’artiste que ces lettres laissent entendre.

Paul Grégoire poursuit allègrement son aphasie de contiguïté avec deux autres actes de sa pièce Alzheimer Social, dans la chronique GOSSAGE. Cette série suscite jusqu’à maintenant un peu de controverses… mais également des adhérences immédiates.

La critique virulente de la politique répressive des années 60 par le biais de la bande dessinée Cité solitaire de Luis Neves se termine dans ce numéro-ci. Après 11 épisodes et 61 pages, Neves en arrive à la fin d’une étape; dès le prochain numéro il poursuivra sous un autre titre, mais avec les mêmes personnages.

Dans la chronique COMMENTAIRES, Sylvie Raquer nous propose, avec «Le dilemme de la performance», une réflexion toute personnelle sur comment, elle en tant qu’artiste, voit sa place qu’occupe la performance aujourd’hui.

Dans la chronique QUÉBÉCITÉS, Jacques Desruisseaux commente la dernière exposition de Christian Noreau. Son article «Le don» restera la seule trace de cette production généreuse.

Nous accueillerons toujours avec joie les textes qui traitent d’autres pratiques que les arts visuels. Dans la chronique ENTREVUE : la musique électroacoustique se trouve confrontée à des problèmes d’original et de copie, tout comme le même problème se pose en arts visuels avec le support informatique; pour les besoins de son texte «Électroacoustique, multiples et original», André Greusard a rencontré Michel Tétreault, compositeur. Et dans la chronique MONTRÉALITÉS : Jean Patry récidive, avec le commentaire «Il en est des festivals comme des vins», à propos du Festival international de nouvelle danse de Montréal, édition 1992; il avait déjà, dans le no 20, critiqué l’édition 1991 de ce festival qui devient maintenant un événement annuel, participant ainsi à ce phénomène très actuel de quantité — faisons un événement à tout prix — et de rentabilité — de l’argent, il y en a toujours pour ce qui fonctionne le moindrement à un niveau international -, au détriment parfois du public intéressé et des chorégraphes québé-cois-es écarté-e-s.

Sans minimiser l’importance de dénoncer, il reste qu’on peut tomber facilement malade d’une «dénoncite» aiguë! Continusserions-nous ainsi que nous nous retrouverions coincé-e-s dans le dernier tiroir de la commode. Ouvrir! Ouvrir! De l’air! avons-nous crié en chœur. C’est dans cette optique que nous préparons le prochain numéro. Surtout à la suite de la rédaction du dossier de ce numéro, nous avons vraiment touché un extrême, le fond du fond : il n’y est toujours question ni d’art, ni sa pratique, ni de son contenu. Tout en conservant notre mordant, nous envisageons un dossier tourné vers l’autre extrême, l’autre versant de la montagne, qui vous fera voir l’avenir sous son côté positif.

Parce que, voyez-vous, les artistes continuent à produire. Et ça c’est mauditement important!

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