Dossier | Derek Sullivan. More Young Americans | esse arts + opinions

Dossier | Derek Sullivan. More Young Americans

  • Derek Sullivan, Fifteen Illustrations for (and/or from) a book that is (and/or will be) titled More Young Americans (détail | detail), 2011. Photo : Chris Thomaidis, permission de l'artiste | courtesy of the artist

Derek Sullivan. More Young Americans
Par Kathleen Ritter

En quoi consiste le résidu de l’abstraction ? Comment son sens change-t-il au fil du temps et de la traduction ? Où se manifeste-t-il, dans nos vies ? Le travail récent de Derek Sullivan table sur un aspect clé de l’abstraction : son rapport insaisissable, changeant et parfois arbitraire au sens. Puisant à une grande variété de sources bibliographiques, l’artiste approche les histoires du design moderniste, de l’abstraction et de l’art conceptuel comme un champ de signes en suspension. Il accorde une attention particulière aux formes et aux motifs récurrents, dont il tisse de nouveaux rapports au sens avec une agilité aveugle. Les images qui en résultent paraissent familières, évoquent une curieuse ressemblance, mais au final, échappent à l’interprétation.

Voilà qui est particulièrement évident dans Illustrations for (and/or from) the book that is (and/or will be) titled More Young Americans (2011), une œuvre en plusieurs parties qui se présentent comme les illustrations d’un livre disparu. Les panneaux qui la composent comprennent des dessins, des peintures, des collages et des images trouvées qui empruntent au langage visuel de l’abstraction géométrique : les motifs textiles de Lyubov Popova et de Varvara Stepanova, les compositions modernistes de Frank Stella et l’art optique de Bridget Riley ou de Victor Vasarely. Certaines illustrations de Sullivan constituent des exercices de composition formelle, d’autres extraient d’ouvrages, de brochures et de catalogues des images mettant en scène de jeunes gens en interaction avec des formes familières, abstraites par la production, la juxtaposition ou le jeu. Des enfants grimpent sur des sculptures publiques, des adolescents composent des motifs géométriques, des jeunes portent des vêtements inspirés de l’art optique. Réunies, ces images mettent à l’honneur des moments où l’abstraction courante est absorbée dans la culture populaire, se détache du cadre du grand art et devient en vogue – ce qui n’est pas sans ironie, si l’on tient compte du statut avant-gardiste de l’abstraction au fil du temps.

Illustrations for (and/or from) the book that is (and/or will be) titled More Young Americans comporte deux parties présentées séparément. Chaque regroupement suggère un livre abstrait, qui laisse libre l’interprétation de la relation entre les images. Le premier groupe de six images a été montré sous forme de frise (1). Le second compte quinze images disposées dans une grille de trois sur sept où sont intercalés six espaces vides (2). Bien que l’on soit naturellement porté à croire que ces six espaces sont prévus pour accueillir les six pièces manquantes, il faut savoir qu’il n’a jamais été envisagé que ces deux séries d’images soient présentées ensemble. Les images manquantes et la formulation conditionnelle du titre laissent entendre que le livre est incomplet, qu’il reste encore et toujours à imaginer ou à découvrir. Cette série, à l’instar de nombre d’œuvres de Sullivan, utilise le concept du livre comme matière malléable capable de recevoir la juxtaposition d’images, d’objets et d’histoires disparates. L’artiste appuie sur l’idée du lire et du regarder (un livre ou une œuvre d’art) comme exercices de spéculation. De fait, on peut certes dégager une trame narrative dans la combinaison de formes, d’images abstraites et de pages manquantes, mais il n’en demeure pas moins qu’au final, le sens dépend de l’engagement particulier du spectateur. Qui plus est, le travail de Sullivan prend souvent des formes fragmentaires ou incomplètes, ce qui complique la recherche et l’établissement d’un sens.

Pourquoi le livre en question s’intitule-t-il More Young Americans ? Et qu’y a-t-il dans la jeunesse qui n’en finit pas de fasciner ? Inspiré, au départ, par des catalogues produits dans les années d’après-guerre par le Museum of Modern Art où apparaissait le travail de « jeunes » artistes américains de l’époque, Sullivan se sert de ce titre comme d’un cadre de travail souple. Il évoque des moments clés du début de la carrière d’artistes, moments où le travail tend à être de nature plus expérimentale, mais porte déjà le germe d’une pratique qui s’officialisera par la suite et deviendra distinctive. En tant que jeune artiste lui-même, Sullivan a une pratique où se retrouvent de tels traits : elle glisse entre les styles et les formes, et résiste à la catégorisation.

Sur le plan formel, les illustrations passent de la reproduction photographique à la composition abstraite réalisée au crayon de couleur et à la gouache, des matières avant tout associées à l’artisanat. Des à-plats, souvent ovales, sont superposés sur des photographies en noir et blanc. Dans une de celles-ci, des enfants jouent sur une sculpture publique. Un ovale jaune pâle est peint dans le coin supérieur gauche de l’image, peut-être en guise de clin d’œil à John Baldessari ou, tout simplement, d’interruption de l’illusion de profondeur propre à la photographie et d’aplanissement. À côté, une image montre trois personnes disposant des ovales sur la diagonale d’un papier peint, comme s’il s’agissait d’une démonstration tirée d’un livre sur l’artisanat ou d’une revue de décoration. Le panneau adjacent, avec ses bandes noires et blanches marquées d’un X, rappelle quant à lui les peintures noires de Stella. Cette dynamique se poursuit d’une illustration à l’autre telle une chorégraphie visuelle où alternent la représentation du faire (dans les photographies) et ce qui, sommes-nous portés à croire, pourrait être le résultat de ce travail (dans les peintures abstraites).

Par sa stratégie de juxtaposition et de citation, Sullivan extrait divers signes pour créer une impression de similitude, de ressemblance, laquelle demeure toutefois suspendue, à l’état de flux. La ressemblance est souvent si forte que les illustrations semblent être des copies qui auraient perdu leur origine. La familiarité des signes convie donc à un jeu de mémoire intrigant et continu. De cette manière, le travail de Sullivan accumule au fil du temps des références intentionnelles et latentes, à la fois tirées du passé et ouvertes sur l’avenir. Lorsqu’on lui a demandé en entrevue si « Young Americans », dans le titre de la série, faisait référence à l’album de David Bowie, Sullivan a précisé qu’il s’agissait d'un « faux ami » (3), une expression qui désigne des mots de langues différentes dont on assume à tort qu’ils ont le même sens parce qu’ils sont similaires. En se reportant à la notion de faux amis plutôt qu’en rejetant complètement le rapprochement, l’artiste reconnaît l’existence de l’association, qu’elle soit intentionnelle ou non, et accepte que l’œuvre soit ouverte à de tels jeux de citation.

Comme le pensait Jorge Luis Borges, « une littérature diffère d’une autre [...] moins par le texte que par la façon dont elle est lue » (4). Voilà qui est particulièrement vrai dans le cas de More Young Americans, une œuvre qui se prête à des interprétations vastes et variées. Cette série est typique du travail récent de Sullivan en ce qu’elle fonctionne d’une myriade de manières : c’est un ensemble de photos, c’est un livre, c’est un index et c’est incomplet. Ces illustrations pour un livre inexistant résistent, au final, aux conventions de l’œuvre d’art comme entité stable et contenue, et suggèrent que lire et regarder sont pour le spectateur des gestes dynamiques de production et d’interprétation, des gestes de spéculation tablant sur les connaissances et la curiosité de chacun.

[Traduit de l’anglais par Isabelle Lamarre]

NOTES
(1) The Object of Observation (Changes by Being Observed), exposition collective, Galerie Johnen, Berlin (commissariat de Tim Lee), du 1er juillet au 3 septembre 2011.
(2) Walking and Chewing the Fat at the Same Time, exposition individuelle, Jessica Bradley Art + Projects, Toronto, du 12 novembre au 23 décembre 2011.
(3) Derek Sullivan, en entrevue avec Jen Hutton, « Bookish in Belgium: Derek Sullivan’s friendly and formal “Young Americans” », Magenta Magazine, vol. 2, no 3 (été 2011),
www.magentamagazine.com/7/features/canadians-in-europe.
(4) Cité par Gérard Genette dans Figures, Paris, Seuil, 1966, p. 130.

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