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Déconflitures QI

En compagnie : 
de la Mort

SCHIZES

Nul doute que notre espèce est intelligente. Ce magazine le prouve ainsi que votre entourage et la qualité de vos loisirs. Vu votre haut taux de satisfaction, tout serait parfait s’il n’existait pas également des raisons de penser que, sur certains aspects centraux, l’humanité piétine le rhododendron.

Il y a quelque chose de dysfonctionnel dans les comportements agressifs de Sapiens. Depuis des millénaires, l’humanité est infiniment traversée de conflits armés. Cet enthousiasme morbide dure dur depuis l’aube de la sédentarisation : nombreux sont ceux et celles qui soutiennent qu’il date du néolithique, lorsque nous avons activé l’ensemencement en imaginant l’agriculture. Il est paradoxal qu’une activité aussi paisible que l’activité agricole ait enfanté la guerre et ses violences.

À ce jour, rien ne laisse entrevoir un ralentissement des affrontements, tout indique que l’humanité a adopté cette manière de s’entêter et aime s’autoabimer.

La bataille de Stalingrad débuta le 23 aout 1942 ; le 2 février 1943, les débris de la 6e armée allemande capitulaient. Il aura fallu cinq mois pour que la ville soit entièrement détruite. Plus d’un-million-deux-cent-mille civils et combattants ont trouvé la mort dans ce gigantesque charnier urbain. Ce fut l’enfer.

« De nombreuses photographies des combats nous sont parvenues : les monuments industriels des silos, les péniches blindées sur la Volga, les silhouettes furtives de combattants sortant de chatières, progressant dans des postures jusqu’alors inobservées dans le règne animal. Et puis, il y a le célèbre cliché pris par Emmanuel Evzerikhin […]. On y voit, miraculeusement préservée, au milieu d’une place détruite, une sculpture plus immobile qu’aucune autre. Elle représente six enfants, main dans la main, dansant une ronde autour d’un crocodile menaçant. […] La ronde enfantine dont il capte le souvenir ce jour-là deviendra le symbole du tournant majeur de la Seconde Guerre mondiale, de ce duel à mort dans le coude de la Volga. Ce groupe demeurera en effet, à l’issue des combats, la seule construction encore verticale dans Stalingrad évanouie. » Jean-Yves Jouannais, extrait de L’usage des ruines, 2012. Plus loin, à propos de la figure énigmatique du crocodile, il ajoute : « Ce que les soldats croient voir là c’est la manifestation tangible de leur propre cerveau dit reptilien, de cet outil de quatre-cent-millions d’années qui se souvient de l’époque où des poissons sortaient de l’eau pour devenir batraciens. […] Ce premier cerveau, responsable de la haine, de la peur, de l’hostilité, de l’instinct de survie […]. Ce cerveau qui intimide le néocortex dans les situations irrationnelles et violentes, ce ressort tendu du meurtre […]. »

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DIX HAÏKUS DE CONFLITS EN CINQ PARALLÈLES

joie morne             sucer le vide
du sans fin            impuissant
bonne entente           crève seul

pas toi            de pied ferme
obstinément            rhododendrons
pas-à-pas tout à moi             frappe ! frappe !

toute vie fuit            notaires tueurs
mort parmi les mouches            tâche hors crâne
n’allant plus            abime ventres usagés

ruines batailles            testicules bleus
casse-pipo            bruits baveux
blitz            aveux

joie d’être            fascine du sang
en été            ravalée au rang
champs charniers            son saccage

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CONFLITS ACTUELS, APERÇU LIMINAL ET VARIÉ

Plus d’une cinquantaine de conflits majeurs officiellement répertoriés dans Wikipédia agitent actuellement ce monde. Il en existe certainement davantage. Puis il y a ceux qui durent depuis des siècles et que l’on a banalisés à force de les côtoyer. Il y a aussi les petits conflits, ceux du quotidien, à notre échelle, innombrables. L’ensemble de cet étalage de heurts compose une cartographie identitaire du tempérament de notre espèce. Voici dix échantillons contemporains.

Guerre civile somalienne
Début : 26 janvier 1991
500 000 morts à ce jour

Conflit israélo-palestinien
Début : 15 mai 1948
Nombre de morts indéterminé, estimé entre 22 000 et 80 000

Couple Dagenais/Bolano
Début : 7 mai 2013
Aucun mort, deux enfants, beaucoup de temps en cour, un gout pour la rancune et l’empoignade

Guerre civile syrienne
Début : 15 mars 2011
Entre 370 000 et 560 000 morts, 2 000 000 de blessés, majoritairement des civils

Conflit de la Papouasie occidentale
Début : 1969
Estimation maximale : 400 000 tués

Mauvais voisinage sur l’avenue Dachta
Début : il y a 16 mois
Pas encore de victime, beaucoup de tort causé

Invasion du territoire des peuples autochtones des Amériques
Début : 1492
Plus de 90 % de la population anéantie, au fil des siècles plusieurs dizaines de millions d’individus

Pugilat vénézuélien, Maduro vs Guaidó, et le sous-texte
Début : 6 décembre 2015
Le score est à venir

L’insurrection de l’Armée de résistance du Seigneur
Début : 1986
Nous pouvons y lire, mais va savoir vraiment, une des plus originales notes de programme : « Ce mouvement rebelle, créé dans le nord de l’Ouganda, s’est distingué par la violence de ses attaques, les atrocités commises sur les civils et son recours extensif aux enlèvements d’enfants dans le but d’en faire des soldats ou des esclaves. Environ 2 millions de personnes sont déplacées par ce conflit. Selon un rapport d’ONG publié fin mars 2006, 146 personnes en moyenne mourraient chaque semaine de façon violente. L’objectif de l’ARS est de renverser le président ougandais, et d’instaurer un régime fondé sur les Dix Commandements de la Bible. »

Mésentente funeste coin Berri/Sainte-Catherine entre deux dealeurs
Début : à l’instant même
Un mort, comme dans toutes les misères

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ENTREVUE AVEC LA MORT

1. Pourquoi tous ces conflits ?
   Parce que l’humain aime m’invoquer. Il est chamailleur et guerroie sans cesse, ce faisant il m’approvisionne. De par les mondes innombrables où l’on m’appelle afin de faucher juste, je ne connais pas d’aussi bons ensemencements que sur Terre.
Les constellations tournoient sur leurs axes lointains, les siècles sifflent et s’enfilent, rien ne dure, et à force de récoltes l’humanité s’évanouira. Au-dessus d’elle, le ciel étend ses mains vides, aucune aide ne lui viendra. En dessous d’elle, en profondeur, sols et océans rougeoient du sang qu’elle a répandu, les démons sont furieux : le nettoyage n’est pas gratuit, aucune expiation possible, navrée pour vous.

2. Pourquoi cette haine de l’autre ?
   Je n’en sais rien et cela m’indiffère. Je demeure cependant curieuse devant cette cruauté que l’humain associe à l’agressivité. Cet assemblage rend les supplices mortels remarquablement ingénieux. J’y vois l’expression d’un colossal potentiel de violence créative. Cette disposition adaptative – cette déviance morbide, me serait-il plus naturel d’écrire – m’intéresse.

3. Cela aura-t-il une fin ?
   Oui et non. Nous pourrions discuter plus en profondeur des raisons et variations qui conduisent l’humanité à la détestation. Je vous parlerai plutôt de Prométhée. Il y a longtemps, alors que l’humanité frissonnait encore, recroquevillée dans ses grottes pouilleuses, Prométhée lui fit don du feu salvateur. Défiant ainsi la volonté de Zeus, Prométhée fut puni et mis au supplice cyclique de mourir et revivre chaque jour nouveau pour l’éternité. Depuis, lui et moi nous nous affrontons quotidiennement, infatigablement.
Vous êtes la cause de cet ostinato hostile. Vous portez ce fardeau.

4. Cela vous rend-il heureuse ?
   Je suis étrangère à cette notion. Elle m’est inutile. Si la franchise est nécessaire et si j’en fais l’effort, la simple idée d’être heureuse induit dans ma psyché une sensation vaguement écœurante.

5. Qu’en pense la vie ?
   N’a-t-elle pas une singulière manière en se composant ainsi d’antagonismes : brève et ancestrale, amoureuse et mutilante ? Chaque nouveau jour, à chaque éveil, elle espère que le monde se régénère, lavé de ses offenses d’hier. J’observe que la vie va comme elle l’entend, en se déclarant la guerre à elle-même. Je ne sais pas si c’est bien ou mal. Je n’ai pas autorité sur ces enjeux. Et vous, vivants, que pensez-vous qu’elle en pense ?

6. Qu’en disent les morts ?
   Rien de précis. Dois-je le répéter infiniment : la vie après la mort n’existe pas, toute persistance intellectuelle à ce sujet est vaine. Je ne fais pas les choses d’après sondages ou pourcentages. J’appartiens au partenariat ancestral, je suis précise, mort c’est mort.

7. Êtes-vous nécessaire ?
   Je récolte ce que vous semez, je déblaye vos massacres, je comble vos ossuaires, j’accompagne vos désolations. C’est ainsi que flotte en effluves mon existence aux odeurs si distinctives. J’aimerais pouvoir dire que pendant tout ce temps, j’attendais l’occasion de vous découvrir paisibles, vous humains, mais en vérité, j’ai bien peur de m’être laissé porter, persuadée que vos ternes abominations étaient tout ce qui vous attendait jusqu’à la fin de vos mondes.

8. Êtes-vous immortelle ?
   Cette question est inadéquate, mais mérite une réponse en six temps (en hommage à la temporalité chkaktalithe du passage sur le nombre trois, ne cherchez pas, vous ne pouvez pas comprendre) :
1. Vous vivants moi la mort, sourdes fréquentations, forcément je ne vous rappelle rien d’entièrement intime.
2. Je m’allonge dans le passé et j’appartiens au futur. Joie morne du sans fin.
3. Lors de notre unique rencontre, à l’instant du contact et de votre mort simultanée, au sein de cette seconde ni vous ni moi ne connaitrons d’angoisse – je n’en connais d’ailleurs jamais –, et vous cesserez d’exister instantanément, pour l’éternité.
4. Un paradoxe relationnel nous liera alors : une rencontre réelle aura lieu, mais son extraordinaire brièveté, alliée à votre anéantissement soudain, vous laissera sans mémoire de ce face-à-face.
5. Le savoir, c’est déjà ça.
6. N’empêche, à l’usage et au nombre, sachant que j’y serai pour toujours, mon job devient redondant.

9. Connaissez-vous la compassion ?
   J’ai entendu dire.

10. Connaissez-vous la peur de l’autre ?
   Puisque je suis la terreur, celle qui emporte tout, comment pourrais-je ?

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CINQ OXYMORES RATÉS, MORT-NÉS

bien foutre le mal

joyeux massacre

cosaque courage craintif du rire chagrin

adorable détesté dissolu

morts survivants

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POST MORTEM

S’il y a une science de la dévastation, nous en sommes d’excellents techniciens.

Ida Lapointe, extrait d’un enregistrement réalisé après les affrontements : « C’est au sein des conflits que l’âme trouve ses limites. L’intelligence humaine s’y égare entièrement. Je sais, j’ai vu. À travers les lattes des deux stalles les plus proches, je vis des chevaux morts, leurs corps becquetés par des corneilles, certaines gisaient à terre, mortes elles aussi. La paille était couleur rouille foncée, à cause du sang séché. Saillant de la stalle la plus éloignée, une paire de bottes, celles de Maurice, le tronçon sanguinolent d’une jambe dans chacune. Le reste du corps s’était désintégré. C’est un rude travail que de ne pas céder à une fureur entière, permanente. Mon courroux n’eut d’égal que ma douleur. »

Ernst Jünger, extrait de La guerre comme expérience intérieure, 1922 : « Et toujours, si longtemps que la roue de la vie danse en nous sa ronde puissante, cette guerre sera l’essieu autour duquel elle vrombit. »

Comment faire pour détraquer cet essieu ?

Peut-être que l’intelligence est une impasse… Qu’en est-il de la conscience ?

Petite biographie
Ayant toujours tenté d’éviter les conflits, au moment de la rédaction de ce texte, l’auteur a ressenti un manque. Il a dû livrer combat en lui-même afin de trouver la source du jaillissement guerrier. Il vous fait dire qu’il vous déteste tous.

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