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Dossier | De l’autodétermination quand l’argent mène le monde

De l’autodétermination quand l’argent mène le monde
Par Amber Berson

Cet article tente de faire le point sur les difficultés auxquelles sont actuellement confrontés les centres d’artistes autogérés au Canada, dans l’espoir d’amorcer une discussion sur les solutions envisageables. Les centres d’artistes autogérés ont d’abord été mis en place en tant que lieux de diffusion parallèles aux musées et aux galeries privées. Aujourd’hui, ces organisations communautaires dynamiques offrent un espace de production et de diffusion à certains des plus importants représentants de la création au Canada, des artistes qui contribuent dans bien des cas au rayonnement international du pays.

Ces centres constituent également des réseaux permettant aux artistes de manifester leur engagement politique (souvent de gauche). Ils ont proliféré dans les années 1970, époque riche en bouleversements sociaux, et leur apparition est indissociable des réalités politiques et sociales de cette période ; leur évolution tend à suivre l’histoire sociale et politique de leurs contextes géopolitiques respectifs, et souvent à réagir contre elle. Au Canada, leur développement et leur statut sont étroitement liés au Conseil des arts du Canada ainsi qu’aux conseils provinciaux et municipaux qui ont été mis sur pied pour administrer le financement des artistes et lieux de création dans l’ensemble du pays. Actuellement, la survie des centres d’artistes autogérés (et par conséquent de nombreux artistes) dépend de ces conseils. J’ai remarqué qu’avec le temps, et au fil des changements de politiques administratives fédérales, le langage employé par les organismes de subvention s’est radicalement transformé. Cette mutation affecte à mon avis le langage des centres eux-mêmes : pour obtenir le financement nécessaire à la poursuite de leurs activités – notamment la possibilité de rémunérer les artistes pour leur travail et leur permettre d’en vivre –, ils modifient le ton de leurs propos, ainsi que leurs priorités.

À cette situation complexe s’ajoutent plusieurs facteurs : le paysage continuellement changeant de l’art canadien, la diversification des médiums et pratiques artistiques, la multiplication des centres d’artistes à l’échelle nationale, l’influence (ou l’absence d’influence, selon les cas) des galeries privées et des musées, et les demandes du public ou des membres eux-mêmes. En outre, la nouvelle rhétorique des conseils subventionnaires n’est pas nécessairement à l’initiative de ces derniers ; ce changement est plus probablement dû à la pression exercée par le gouvernement conservateur et par le climat d’austérité qui affecte les arts, ainsi que tous les secteurs financés par les fonds publics, depuis maintenant plus d’une décennie. Régulièrement, les centres d’artistes autogérés réagissent à cette austérité, directement ou indirectement, par des critiques ou des actions variées ; les artistes membres (et les centres eux-mêmes) ont souvent rejoint des mouvements anti-austérité plus vastes (principalement au Québec), exigeant plus de transparence dans la gestion et la distribution des fonds publics. Cette prise de position est parfois en contradiction avec le langage que les centres sont censés employer pour obtenir des subventions.

Le Conseil des arts du Canada n’est pas une fondation philanthropique. C’est une société d’État qui reçoit des fonds du gouvernement canadien, et reste donc sous sa coupe : le gouvernement exerce une influence politique sur les artistes en contrôlant les processus de financement. Il peut ainsi, dans les faits, privilégier sa propre définition de l’art, et restreindre la capacité des centres d’artistes autogérés à risquer, individuellement, une programmation qui pourrait être jugée radicale, anti-institutionnelle ou critique. Certes, le Conseil des arts du Canada, comme les conseils des arts provinciaux, pratique l’évaluation par les pairs. Toute personne œuvrant dans le domaine des arts au Canada peut être appelée à faire partie d’un jury, et contribuer directement à l’attribution de ces fonds. Cependant, même si ce sont des artistes qui sélectionnent les personnes ou structures bénéficiaires, c’est aux conseils qu’il incombe de décider du montant alloué à chaque programme, de la portion de financement accordée, des types de supports acceptables, et des documents à traduire dans l’autre langue officielle.

Les centres d’artistes autogérés ne peuvent pas se permettre de refuser le financement octroyé par les conseils, voire (de plus en plus) par des sociétés et fondations privées. Cependant, les artistes et les travailleurs culturels ne peuvent pas non plus se permettre d’aligner tous leurs efforts sur les priorités des donateurs et des organismes de subvention. Pour faire avancer les choses, nous devons évaluer la part de contrôle que nous sommes prêts à concéder sur le plan de la production et de la diffusion, et réfléchir à un nouveau modèle.

Les centres d’artistes sont peut-être devenus obsolètes. Il y a peu de financement alloué pour payer les honoraires des artistes, encore moins pour l’équipement et l’aménagement de locaux, aucun pour l’achat immobilier, et ne parlons même pas des normes salariales de l’industrie. Dans un tel climat d’austérité, pourquoi persévérer ? Peut-être parce que les centres d’artistes autogérés représentent plus qu’un soutien administratif pour les artistes ; ce sont des espaces communautaires qui tentent de dessiner un (utopique) avenir sous le signe de l’autodétermination. Aujourd’hui, alors que les mouvements sociaux se multiplient pour défendre des causes liées à la discrimination raciale, au genre ou à la sexualité, parallèlement aux mouvements anti-austérité, il est important de se souvenir que les centres d’artistes autogérés étaient au départ des espaces ouverts à ce type de discussion et de rassemblement : n’oublions pas le travail accompli par les générations précédentes.

La philosophie des centres d’artistes autogérés s’enracine dans le contexte de leur création, en réponse au fait que les musées et galeries échouaient à satisfaire les besoins de l’artiste, notamment celui de présenter des œuvres expérimentales, non commerciales. À cet égard, la dichotomie entre organismes officiels et parallèles est moins marquée aujourd’hui. Mais les centres d’artistes ont également permis d’offrir du travail à des artistes sous-employés, ainsi que des espaces communautaires où ils pouvaient exposer sans problème des œuvres politiquement engagées. Les artistes ont travaillé ensemble pour choisir des modèles administratifs et définir les priorités de programmation, en déterminant eux-mêmes la nature de leur mission. Cette approche « à l’initiative des artistes » a permis d’instaurer une grille tarifaire, d’examiner les problèmes que rencontrent particulièrement les femmes pour concilier leur pratique artistique avec le travail et la garde d’enfants, de construire des plateformes d’exposition expérimentales et des réseaux à l’échelle nationale, de lutter pour l’obtention d’aide financière, et d’apporter un soutien aux artistes sur une multitude de questions pratiques allant du logement abordable aux soins médicaux. En élaborant ainsi ses propres réponses, la communauté des centres d’artistes exprime notamment sa volonté de trouver des solutions concrètes aux problèmes sociaux. La capacité à l’autodétermination – ou à l’autogestion – est au cœur de la philosophie des centres d’artistes autogérés.

Pourtant, comme n’importe quelle entreprise, leur communauté n’est pas à l’abri de l’institutionnalisation. Les micro-utopies qu’elle génère se sont souvent avérées éphémères. Au fil du temps, le maintien de plusieurs stratégies autrefois fondamentales – comme certaines positions féministes et pro-diversité – s’est érodé.

Quelle évolution positive peut-on envisager pour les centres d’artistes autogérés ? Un modèle fondé sur l’autodétermination est-il compatible avec un modèle institutionnalisé et subventionné par des fonds publics (ou privés) ? Quelles stratégies, existantes ou à développer, pourraient favoriser l’épanouissement des centres malgré le contexte actuel, et comment pourraient-ils se modeler un avenir en accord avec leurs valeurs ? À quelles tactiques ont-ils recours aujourd’hui face au mode de financement néolibéral ? Comment se débrouillent-ils – sur le plan des ressources humaines et de la programmation – lorsqu’ils subissent des restrictions budgétaires ?

La survie de nombreux centres d’artistes autogérés repose actuellement sur le troc et le travail bénévole. Si certains reçoivent un financement suffisant pour rémunérer leurs employés, payer des honoraires aux artistes et louer ou acheter du matériel, la plupart luttent pour joindre les deux bouts et doivent recourir à divers expédients. Pire encore, la capacité des centres d’artistes à fonctionner avec de petits budgets a été documentée, louée à tort, et idéalisée comme un moyen de réduire le soutien institutionnel, d’abord et avant tout par les organismes de subvention, puis par les centres eux-mêmes, à mesure qu’ils internalisent le discours économique contemporain.

Sur le plan de la programmation, la précarité du financement signifie que les projets à court terme ont souvent priorité sur les programmes à long terme et documentés. Dans certains centres, les expositions majeures sont simplement éliminées du calendrier faute de ressources humaines ou financières pour les mettre en place, et remplacées par des expositions éphémères, planifiées au fur et à mesure. Même si cet état de fait permet aux centres de mieux répondre aux problématiques actuelles, il implique une importante réduction du travail de commissariat et de contextualisation artistique – fondé sur une réflexion et une recherche approfondies – offert par le personnel des centres d’artistes, en majorité hautement qualifié. De plus, les nouveaux processus de financement contraignent les centres à établir leurs programmes selon des directives précises pour être admissibles à des subventions. Lorsque les centres, au lieu de choisir librement leur programmation, doivent adapter celle-ci aux dictats des conseils subventionnaires, la production artistique présentée au public risque d’être censurée, moins critique envers le gouvernement, ou moins ambitieuse. En renversant le modèle initial des centres et en leur refusant la liberté de s’autogouverner, les conseils, eux-mêmes redevables aux bailleurs de fonds gouvernementaux, accomplissent la volonté politique de l’administration en place.

Mais alors, comment résister ? En 2014, après trente-huit ans d’existence, FUSE Magazine, une publication pertinente et politiquement engagée reflétant la diversité du monde de l’art contemporain, faisait paraitre sous la direction de Gina Badger son dernier numéro. Il proclamait fièrement : DO LESS WITH LESS, DO MORE WITH MORE (1). Le refus de performer est un acte de résistance.

Afin d’être admissibles aux subventions et d’être officiellement considérés comme des centres d’artistes autogérés, ceux-ci sont censés suivre le modèle des organismes culturels sans but lucratif, ne pas demander de droits d’entrée, et maintenir leur vocation non commerciale en s’abstenant notamment de vendre des œuvres d’art. Ce modèle encourage mais n’exige pas la diffusion d’un art expérimental. Cependant, avec la diminution des subventions gouvernementales allouées aux arts durant les vingt dernières années, de nombreux centres d’artistes se voient désormais dans l’obligation de demander un droit d’entrée lorsqu’ils organisent des évènements, et de vendre occasionnellement des œuvres. La communauté des centres d’artistes autogérés doit renoncer à viser un quota de revenus autonomes, et orienter plutôt ses efforts vers le financement d’une production artistique séduisante et abordable. Cela revient parfois à faire moins avec moins, mais cela implique surtout de proposer aux divers publics un art qui les intéresse, les interpèle.

Lorsque leur financement diminue ou stagne, les centres emploient moins de personnel, à un salaire réduit et sans perspective d’augmentation, ce qui entraine une baisse de moral, une rotation importante et une insatisfaction généralisée. Il est évident que les conditions précaires dans lesquelles les centres doivent actuellement fonctionner – causées principalement par un sous-financement chronique – sont à long terme préjudiciables à leur santé ainsi qu’à celle des arts en général. Si les centres d’artistes se sont adaptés à la nécessité de fonctionner avec moins de financement et de ressources, les exigences auxquelles ils doivent satisfaire pour accéder à ces maigres ressources augmentent à chaque période de subvention. La somme de travail non rémunéré et non comptabilisé qui permet aux centres de survivre justifie la logique gouvernementale de sous-financement, qui perpétue en fin de compte l’approche « faire plus avec moins » aujourd’hui si répandue.

Au moment où nous écrivons ces lignes, la restructuration annoncée des programmes de bourses du Conseil des arts du Canada n’a pas encore été précisée, ni son impact sur l’autodétermination des centres d’artistes (et des artistes). Pour assurer un avenir à la culture des centres d’artistes autogérés au Canada, les artistes et les travailleurs culturels doivent à la fois considérer les racines socialistes et utopiques des centres, et regarder au-delà de leur réalité capitaliste actuelle. Il faut qu’ils en parlent avec leurs pairs, mais aussi avec les conseils. Ils doivent travailler de concert avec les organisations-cadres comme la Conférence des collectifs et des centres d’artistes autogérés, l’Alliance des arts médiatiques indépendants, le Regroupement des centres d’artistes autogérés du Québec ou l’Artist-Run Centres and Collectives of Ontario, afin que ceux-ci soutiennent leurs intérêts à l’échelle nationale. Pour éviter que les mesures d’austérité entrainent la fermeture de certains centres, leur action doit être menée non pas individuellement, mais collectivement. Unissant leurs voix, ils devront se faire entendre, haut et fort, auprès de ceux qui subventionnent leurs communautés. Le moment est venu de réclamer à nouveau le droit à l’autodétermination.

[Traduit de l’anglais par Emmanuelle Bouet]

NOTE
1 — « LIDS—Do Less With Less / Do More With More », FUSE Magazine, http://fusemagazine.org/2014/01/37-1_lids [consulté le 31 mars 2015].

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