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Article | De la peinture comme écriture abstraite

  • Marie-Claude Bouthillier, Familles, vue d'ensemble sur « Hannah » et les courte pointes, Musée McCord, 2012-2013. Photo : Yan giguère, permission de l'artiste

De la peinture comme écriture abstraite
Par Cynthia Girard

Je me souviens de la première fois que j’ai vu les œuvres de Marie-Claude Bouthillier. C’était dans les années 1990 au 5e étage du Belgo ; des peintures sur différents matériaux et faux cadres étaient appuyées sur les murs. Je ne me souviens pas s’il y en avait qui étaient accrochés aux murs ou non, mais en tout cas ces objets étaient recouverts de motifs peints abstraits, comme s’ils avaient été abriés et que l’artiste tissait avec la peinture une surface de lecture et de protection, révélant une écriture intelligible quant au geste, mais inintelligible quant au texte, une écriture qui semblait être élaborée pour le futur. Ces œuvres, que nous aurions pu enterrer pour la fin du monde afin qu’une autre civilisation les retrouve et en fasse quelque chose, nous nous contentions de les regarder, de nous laisser hypnotiser par elles. D’autres peuples essaieraient peut-être de les décrypter, ces peintures quasi hiéroglyphiques au code indéchiffrable.

Je me rappelle aussi avoir entendu dire que Bouthillier avait une baignoire à pattes dans son atelier, je pense même qu’elle y prenait des bains ; c’était dans le Vieux-Montréal, à une autre époque, celle des années 1980. Moi j’étais moitié punk, moitié preppie, j’écoutais Psychedelic Furs et je regardais Breakfast Club. On se saoulait à la vodka jus d’orange, je ne connaissais rien à l’art sauf pour les cinq livres dans le vaisselier de ma mère : il y avait Van Gogh, les autres je ne m’en souviens plus, c’était des collections du Reader’s Digest. Maintenant, personne n’a plus son atelier dans le Vieux-Montréal, c’est beaucoup trop cher et, de place en place, on se fait même déloger du canyon aux allures roumaines qu’est le Mile-End.

Chez Bouthillier, la peinture se prend pour de l’écriture, c’est une peinture qui tisse un texte abstrait sur une toile vierge, un vide à remplir. Peinture, écriture et tissage, un espace à combler de petites marques chromatiques qui, du vide, font jaillir « un plein », un « corps abstrait ». Pour l’artiste il s’agit de créer un espace particulier où le fond demeure le monde non lu et le geste, une possibilité de parole et de danse, une spatialisation de l’autre, une chorégraphie de la main sur la surface. Son travail est à la fois surprenant et très cohérent dans la lecture d’une modernité qui ne renie pas ses origines dans les arts populaires, plus spécifiquement, quant au motif, dans les arts textiles féminins.

À l’invitation du Musée McCord, l’artiste a tressé un projet entre les arts appliqués de la collection et sa propre pratique. L’exposition consistait en un commissariat artistique de Bouthillier, qui a sélectionné des œuvres pour les mettre en lien avec son travail et produire ensuite de nouvelles pièces qui dialogueraient avec celles du musée. Pour ce projet, l’artiste a centré son attention sur des courtepointes et autres œuvres textiles réalisées avant même l’avènement de l’art abstrait. L’exposition, intitulée Familles, soulignait avec force les préoccupations esthétiques et artistiques dans le travail des femmes, que l’on tend à réduire à un simple travail domestique, comme dans le cas des quilts, courtepointes et ceintures fléchées, alors que ces travaux ont influencé la peinture moderne d’un Joseph Albers, de Malevitch, des plasticiens et d’autres encore (1). En effet, lorsqu’on regarde les œuvres choisies par l’artiste pour accompagner sa proposition picturale en trois dimensions, on voit l’histoire de la peinture se dérouler sous nos yeux dans toute sa complexité et sa richesse.

Depuis presque vingt ans maintenant, Bouthillier s’intéresse à la trame picturale qui relie écriture et tissage, nous proposant des œuvres qui dansent sur la fine ligne entre peinture et art textile. Elle fait ainsi le lien entre peinture formaliste et ouvrages dits « féminins », en injectant une forme de vécu et d’imaginaire semi-mystique et mythique à un monde abstrait qui ne peut se contenter de séduire par ses formes particulières, mais qui cherche aussi à faire le lien entre des univers qui ont été trop souvent séparés par les définitions et les théories. Le projet Familles a pu mettre en valeur les préoccupations chères à l’artiste et faire le lien entre elles.

Ses œuvres puisent dans les arts textiles, que l’on pense au tissage ou aux techniques de teinture telles que le batik. L’artiste crée des œuvres où les motifs répétés forment des images abstraites, mais aussi, dans ses projets antérieurs, des corps et parfois des portraits. Son travail est empreint de poésie, têtes voilées sans visage, soucoupe volante, roulotte de gitane. Mais pour cette exposition, elle est demeurée plus près de son sujet et nous a offert des œuvres qui réfléchissent délicatement aux liens directs entre peinture et couverture, travail d’art féminin et travail domestique – de la peinture comme une couverture visuelle qui pulse, offrant au regard une énergie constante, comme un astre qui ne voudrait pas s’éteindre. Tels nos économiseurs d’écran contemporains, la couverture à motif, entre autres, est ce qui nous captivait visuellement dans nos maisons avant l’avènement des télévisions, comme allait le faire la peinture Op art dans les années soixante.

Pour revenir à l’exposition, l’artiste avait placé au centre de la pièce une chaise berçante avec un cube blanc encastré. Elle alliait ainsi art populaire et minimalisme et soulignait un engagement formaliste qui ne reniait pourtant pas ses origines, proposition très pertinente dans l’histoire de l’art québécois qui semble parfois être entré d’un bond dans la modernité, avec l’automatisme, en oubliant peut-être ses origines dans l’art dit populaire. Devant cette œuvre tridimensionnelle, on pensait à la grand-mère qui se berce et tricote, aux arts appliqués faits de répétition, à la trame mathématique qui soutient souvent ce travail où l’esprit fabrique et médite, dans un mouvement inlassable, des œuvres aux qualités hypnotiques. Au sol se trouvait un tapis polygone fait de bandelettes rouges et blanches en rouleaux, une peinture-tapis-objet qui, par sa fragilité, ne pouvait être foulée de nos pieds, mais seulement observée.

L’artiste nous permettait de regarder les artéfacts avec notre œil moderne et formaliste. Par un léger déplacement, notre œil était invité à regarder une courtepointe comme on regarderait une œuvre d’Yves Gaucher. C’est là tout l’esprit et toute l’originalité du projet de l’artiste, qui touche au cœur de sa pratique, que de ramener les arts dits marginaux et féminins au centre du débat quant au rôle et au sens de l’art aujourd’hui. Elle nous permet ainsi de regarder notre monde avec un nouvel œil, afin de trouver l’art hors des musées, des galeries ou des centres d’art, de le retrouver plutôt dans nos maisons, dans les arts appliqués, dans les activités de l’attente où l’œil, loin de l’ennui, recherche émerveillement et plaisir. Car enfin, regarder une courtepointe ou une ceinture fléchée, c’est s’émerveiller du détail et nourrir son monde visuel d’une multitude de gestes et de temporalités, et ce, bien avant l’avènement des arts médiatiques. Les écrans de tissus et de fibres qui constituent les œuvres de Bouthillier nous offrent un jeu constant entre vision, émotion et pensée, tissant ainsi un espace hypnotique dans notre quotidien.

NOTE
(1)Voir l’essai de Karin E. Paterson, « How the Ordinary Becomes Extraordinary: the Modern Eye and the Quilt as an Art Form », dans Maria Elena Buszek, Extra/ordinary: craft and contemporary art, Durham, Duke University Press, 2011, p. 99-114.

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