Commissariat en ligne : se rencontrer ailleurs | esse arts + opinions

Commissariat en ligne : se rencontrer ailleurs

e-flux, Chronus Art Center, Art Center Nabi, New Museum, Biennale de Berlin
  • Amelia Umuhire, Polyglot Ep. 2: Le Mal du pays (Homesickness), capture vidéo, 2015. Photo : permission de l'artiste
  • Emma Wolukau-Wanambwa, Promised Lands, capture vidéo, 2015–2018. Photo : permission de l'artiste
  • Kivu Ruhorahoza, Matière Grise (Grey Matter), capture vidéo, 2011. Photo : permission de l'artiste
  • Philbert Aimé Mbabazi, Keza Lyn, capture vidéo, 2017. Photo : permission de l'artiste
  • Rahima Gambo, A Walk, capture vidéo, 2018. Photo : permission de l'artiste
  • Wanuri Kahiu, Pumzi, capture vidéo, 2009. Photo : permission de l'artiste
  • LI Weiyi, 10.27 filters: The Ongoing Moment, 2020; aaajiao, WELT, 2020. Photos: permission des artistes
  • Sinthujan Varatharajah, Berlin, Germany, 2020; Jaffna, Eelam, 2018. Photos : permission de l'artiste
  • Sinthujan Varatharajah, Amsterdam, Netherlands, 2018; Trincomalee, Eelam, 2017. Photos : permission de l'artiste

Commissariat en ligne : se rencontrer ailleurs

On assiste, en raison des mesures de confinement liées à la pandémie mondiale de la COVID-19, à une migration substantielle des contenus artistiques vers le web. De nombreuses institutions offrent nouvellement une programmation numérique, mettant à la disposition de leurs publics des œuvres, des discussions et des publications autrement inaccessibles dans la situation actuelle. Alors qu’abondent désormais les initiatives en ligne, quelle place occupe le commissariat dans la présentation virtuelle de l’art contemporain et ses formes élargies, à un moment où la participation est une modalité de plus en plus valorisée au sein de l’exposition ? Le commissariat peut prendre des aspects divers ; il n’existe pas une définition qui puisse décrire précisément l’ensemble des initiatives passées, présentes et futures. Pour moi, la pratique commissariale relève de la rencontre qui a lieu, et de l’expérience qui en découle. Souvent sous la forme d’expositions ou de programmes publics (performances, films, etc.), elle rassemble et relie des discours qui traversent l’infrastructure sociale, politique et culturelle. Si l’on met de côté toute forme de certitude globale vers laquelle le commissariat tend parfois, ce type de pratique permet de faire un examen partiel et critique des choses, de poser des questions importantes et de proposer des pistes de solutions incarnées. Elle s’articule autour de la dimension affective de l’art, et compose avec les enjeux d’accessibilité et de proximité qui l’accompagnent.

En galerie et sur le web, ces enjeux se présentent différemment en raison, notamment, des modalités architecturales propres à chacun de ces espaces. Dans les deux cas, l’accessibilité et la proximité s’entrelacent pour façonner le potentiel d’interactivité (ou d’engagement) offert par l’intervention commissariale. Ce qui m’apparait intéressant est la manière dont les plateformes de diffusion occupent des rôles distincts et remplissent des besoins spécifiques. Dans la situation actuelle, le commissariat en ligne est requis afin de générer des espaces de rencontres au moment où « ce qui a commencé en tant que crise sanitaire a créé l’absence d’un en-dehors (1). » Il permet de se rencontrer ailleurs. L’interaction est essentielle dans cette réalité marquée par l’isolation. Trois initiatives m’ont intéressée dans le cadre de ma réflexion sur le commissariat en ligne en temps de crise : le programme de films École du soir: Six Films, from Rwanda and Beyond, l’exposition We=Link: Ten Easy Pieces et le projet Instagram fleeting geographies. Chacune à leur manière, ces initiatives politisent l’accessibilité – entre autres celle relative à l’Internet, loin d’être démocratique – et problématisent le contexte même duquel elles émergent.

Développé par l’artiste Christian Nyampeta à l’invitation d’e-flux, École du soir: Six Films, from Rwanda and Beyond est un programme de films diffusé en ligne du 29 avril au 9 juin 2020. Accompagné d’une conversation entre le ou la réalisatrice et une personne invitée, chaque film est mis en ligne pendant une semaine. Posant d’emblée la question « Mais où une personne peut-elle fuir une pandémie (2) ? », Nyampeta nous pousse à s’interroger sur l’accessibilité à un en-dehors (autant géopolitique que technologique). Sans avoir pour sujets la pandémie elle-même, les films réfèrent à d’autres crises historiques, créant un entrelacement de récits qui font écho à la situation actuelle. Nyampeta offre un programme pertinent et sensible qui brouille les temporalités en présentant différentes perspectives sur la vie après crise, de façon à démontrer que ces crises passées continuent de façonner le présent. Avec École du soir, le commissariat devient en soi un acte critique qui met à l’épreuve l’idée de connexion.

Sous le commissariat de Zhang Ga (commissaire et directeur du Chronus Art Center) et coproduite par le Chronus Art Center, Rhizome, l’Art Center Nabi et le New Museum, l’exposition en ligne We=Link: Ten Easy Pieces (2020) aborde quant à elle l’état d’anxiété qui émane de la pandémie tout en s’intéressant aux questions de réseau et de solidarité, non sans une pointe de satire. Elle déploie une conception transdisciplinaire de l’interprétation, voire de l’appropriation, avec des œuvres “network native” (3) qui offrent une multitude de détournements performatifs de diverses plateformes de médias sociaux. Ga rassemble, dans We=Link: Ten Easy Pieces, des projets où apparaissent en filigrane des commentaires sur la condition sociale du confinement, lisibles à travers les tensions qui sont à l’œuvre dans l’interaction nous étant proposée. Ce commissariat d’exposition permet d’examiner et questionner le potentiel des technologies mobiles. Il croise les notions de perturbation et de participation, nous menant à observer notre propre rapport aux médias sociaux et à l’Internet.

Entre projet commissarial et artistique, fleeting geographies est une intervention di (4) géographe politique Sinthujan Varatharajah déployée du 20 au 26 avril 2020 sur le compte Instagram de la 11e biennale de Berlin. Ce projet, incorporant textes, images et vidéos, parcourt et anime les récits oubliés du peuple de l’Ealam Tamil. Dans la vidéo intitulée without land, Varatharajah récite un texte poétique, “my homeland doesn’t exist but for us.” ; “its people are no more than shadows.” ; “my homeland is home without land”(5), dans une galerie à priori vide alors que l’image se concentre sur une ombre qui est projetée sur le sol. L’espace physique de la galerie devient, avec cette intervention, un lieu d’entredeux où les frontières s’estompent et dont l’existence relève uniquement de sa matérialisation numérique. Sous l’angle du déplacement, de l’apatridie et des iniquités spatiales, Varatharajah propose une réflexion commissariale multicouche sur la question de l’espace afin d’en repenser la proximité qui nous permet de le ressentir comme tel.

J’ai choisi ces trois projets, de Nyampeta, Ga et Varatharajah, pour la justesse de la proposition et leur habilité à faire sens de l’environnement dans lequel ils se manifestent. J’étais sceptique quant à l’écriture de ce court texte, dans la vague de contenus déferlant sur le web avec l’adaptation d’une profusion d’initiatives pour les plateformes virtuelles, où j’avais peine à en distinguer la spécificité et l’intérêt. Il me semblait que l’interaction ou la rencontre propre à l’intervention commissariale s’en trouvait désincarnée. Présupposant que le web entrainerait une certaine désincarnation, chacune des propositions analysées m’aura mise devant des réalités plus que tangibles. En examinant plusieurs initiatives dont la nécessité et la pertinence ne sont plus à prouver pour moi, j’ai rapidement réalisé que la diffusion de l’art contemporain sur le web offre d’autres formes qui invitent un décloisonnement de la pratique commissariale. Parfois plus réactives, sensibles et radicales, ces formes nous permettent de réévaluer les enjeux liés aux concepts d’interactivité et d’espace, nous rappelant que nous ne vivons pas cette crise ensemble mais que la rencontre demeure possible.

Notes
(1) Christian Nyampeta, École du soir: Six Films, from Rwanda and Beyond, e-flux, du 29 avril au 9 juin 2020. https://www.e-flux.com/video/series/329145/artist-cinemas/ [Traduction libre]
(2) Ibid.
(3) Zhang Ga, We=Link: Ten Easy Pieces, Chronus Art Center, 2020. http://we-link.chronusartcenter.org/
(4) Le terme « di » est utilisé afin de respecter la façon dont Sinthujan Varatharajah s’identifie. Il s’agit d’une formulation inclusive qui remplace l’article « du » ou « de la ». À titre de référence : https://lavieenqueer.wordpress.com
(5) Sinthujan Varatharajah, “without land”, fleeting geographies, 11e biennale de Berlin, du 20 au 26 avril 2020. https://www.instagram.com/p/B_aU8dfI-6g/

Publié en ligne le 19 mai 2020.

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