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Ce que disent les plantes

Sylvette Babin

Nous changeons grâce à des collaborations à la fois intra et interspécifiques. Ce qui importe pour la vie sur Terre se manifeste dans ces transformations, et non dans les arbres de décision d’individus autosuffisants.
– Anna Lowenhaupt Tsing

L’amour des plantes est certainement à l’origine de ce numéro, de même que le désir d’en verdir les pages d’œuvres luxuriantes. Malgré une tendance au rewilding, un engouement dont témoigne le foisonnement des plantes d’intérieur sur les réseaux sociaux, cet amour n’a rien de très nouveau dans la vie des gens, ni même dans le champ particulier de l’art où la flore a toujours été un modèle privilégié. Ce qui semble changer toutefois, c’est le regard que nous portons sur le végétal, regard qui aspire à se délester des œillères anthropocentriques adoptées depuis des siècles. À mesure que les recherches scientifiques démystifient l’univers complexe des végétaux, nous nous ouvrons peu à peu à leur sensibilité, à leur intelligence et à leur agentivité. En d’autres termes, l’humanité ose doucement faire passer le statut des plantes d’objet utilitaire ou décoratif à celui d’être vivant à part entière.

Notre dossier fait appel plus que jamais à l’interdisciplinarité, en puisant ses références dans les domaines de la science, de l’anthropologie ou de la botanique. Si la recherche artistique n’est pas délaissée pour autant – la diversité des œuvres en fait foi –, les plantes attirent notre attention vers leur composition chimique, leur histoire évolutive ou leur mode d’adaptation. Inévitablement, les préoccupations environnementales et l’impact de l’intervention humaine sur la biodiversité végétale occupent une place importante dans les sujets abordés. Quant aux œuvres, sans être moralisatrices, elles suggèrent différentes façons d’entrer en communication avec la nature, en observant d’un peu plus près le comportement non individualiste des plantes. D’ailleurs, puisque le travail du vivant implique une grande part d’imprévisibilité et d’impermanence, l’occasion est belle de poser la question de l’autorat, et de réintroduire l’idée de la collaboration chère aux nouvelles approches de l’art.

En ouverture, nous proposons un retour sur la notion d’écosophie telle que l’a développée il y a 30 ans Félix Guattari, notion qui réunit les trois formes d’écologie que sont l’environnement, les rapports sociaux et la subjectivité. L’écosophie invite à une appréhension globale du monde et introduit la relation d’interdépendance, qui apparait de façon récurrente dans plusieurs articles du dossier. Ce lien de réciprocité entre les espèces, ainsi qu’entre tous les écosystèmes, s’oppose à l’individualisme et à l’idée reçue de l’absolue supériorité de l’être humain. On prendra soin, à cet égard, de rappeler que cette compréhension d’un monde interrelié est intrinsèque à la pensée et au mode de vie traditionnel des peuples autochtones. Enfin, repenser nos interactions avec les plantes, en les considérant comme des êtres sensibles, ouvre également la voie à des idées plus radicales, notamment celle d’une éthique du consentement, qui pourrait être convoquée lorsque nous recourons au végétal dans la production agricole, les monocultures, le commerce horticole ou même dans l’art.

Le monde végétal est donc observé à travers des œuvres qui s’intéressent, par exemple, au rôle nutritionnel et curatif des plantes, à leur migration durant les périodes de colonisation, aux effets des conflits sur l’agriculture et la végétation, ou encore au comportement des plantes génétiquement modifiées ou contaminées par l’industrie chimique et nucléaire. Ainsi le plantain, l’arabette de Thalius, le rosier de Damas, la pivoine, le karité, le maïs et la pomme de terre sont parmi les spécimens sélectionnés par les artistes pour faire état des nombreux bouleversements qu’ont eu à subir des communautés d’humains et de végétaux pour satisfaire les désirs d’expansion territoriale, politique et économique d’une poignée d’individus en quête de pouvoir. Généralement invitées pour ce qu’elles sont, mais aussi pour leur sens métaphorique, les racines, tiges, fleurs, fruits et feuillages qui apparaissent dans ces pages évoquent parfois l’exploitation et la domination humaine, ou encore l’effondrement des écosystèmes – mais parfois aussi, de façon plus optimiste, la résistance, la solidarité, la collaboration et l’espoir d’un renouveau.

Au moment de publier ce numéro, l’humanité fait face à une pandémie sans précédent qui nous amènera nécessairement à repenser notre manière d’habiter le monde, en cette ère de l’anthropocène ou, plus précisément, du capitalocène (1). Déjà nous voyons poindre des mouvements collectifs de collaboration et des remises en question, nombreuses, du système capitaliste. Reconsidèrerons-nous aussi notre manière d’exploiter le vivant ? Dans son livre La vie des plantes, Emanuele Coccia écrivait : « Le monde est avant tout ce que les plantes ont su en faire (2). » Le temps est peut-être venu d’écouter plus attentivement ce qu’elles ont à nous dire.

Notes
(1) « La date la plus marquante pour souligner le début de l’Anthropocène n’est pas celle de l’apparition de notre espèce, mais bien plutôt celle de l’avènement du capitalisme moderne qui a ordonné, à longue distance, la destruction de paysages et d’écologies. » Anna Lowenhaupt Tsing, Le champignon de la fin du monde. Sur la possibilité de vivre dans les ruines du capitalisme, Paris, La Découverte, 2017, p. 54.
(2) Emanuele Coccia, La vie des plantes, Paris, Payot (Bibliothèque Rivages), 2017, p. 36.

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