Carnaval Carnivore, Maison de la littérature, Québec

Maison de la littérature
  • Photo : © Jessica Dufour
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  • Photo : © Noémie Rocque
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Carnaval Carnivore
Maison de la littérature, Québec, les 1er février, 5 mars et 3 mai 2019

Le perce-oreille dans ta tête veut ta peau

Carnaval Carnivore de Thomas Langlois propose un show inusité, une hybridation entre théâtre, performance et spoken word, une sorte de slam-théâtre, un trou noir qui aspire le spectateur vers un monde à la fois familier et surréel. Sur la scène, un chevalet supporte un tableau enveloppé de pellicules autocollantes qui retiennent des textes et une masse rouge abstraite. Le performeur nous convie à un repas avec entrée, plat principal, dessert. Il arrache un premier texte au tableau et… tenez-vous bien, c’est parti ! Sur son visage un masque blanc, dessiné à même la peau. Un sourire sardonique.

Entrelaçant adresses au public, textes lus et surtout textes éructés dans des rythmes percutants, le performeur s’offre lui-même comme repas à déguster. Il est délectable. Les images s’emboitent, générant une métamorphose du personnage Thomas issu d’une terreur d’enfance : un clown-objet autoberçant, au sourire menaçant, dont l’ombre projetée rappelle un perce-oreille. L’obsession s’empare de lui. À partir de ce moment charnière, le poète se construira sur ses propres ruines successives, revêtant à chaque fois un masque nouveau, ajout de mascara, fards et fond de teint. Les masques sont selon lui « les stéréotypes sociaux qui résultent de l’assimilation culturelle ».

Chaque étape de la métamorphose est portée par un texte qui reflète sa nouvelle condition. Et chaque texte est une balise perpétuelle vers son destin, celui de devenir autre. Il est question de la peur des monstres tapis dans sa tête et qui sortent de son corps en faisant de sérieux dommages, sur le monde extérieur et sur lui-même. On y rencontre une drague à la manière « douchebag » hilarante, une attaque contre les médias, avec des pointes lancées aux États-Unis d’Amérique, un puissant poème sur les citoyens transformés en poissons rouges, mis en bocal dans leur télé. Mais aussi un touchant poème sur la crainte de transformer sa virilité formatée en tendresse. « Quand je serai délicat, vas-tu me slasher ? »

Phénoménal Carnaval

La métamorphose s’appuie sur les couches de Saran qu’il arrache du tableau, chacune évoquant une peau, une mue dont il faut se débarrasser. Derrière chaque mue se cache un autre monstre qu’il doit gober et digérer. Ad infinitum. Et justement cet infini tient dans la prestation elle-même. Les mots de Langlois claquent, jappent, grésillent dans leur emportement, jusqu’aux limites de l’apnée. Il pourrait bien mourir sur scène d’asphyxie, le poisson rouge du bocal c’est lui qui manque de souffle. On pense à la charge épormyable de Gauvreau, comme le mot qui le définit le mieux. Jeu de séduction avec le public qu’il aborde en ami intime. Mais c’est une embuscade. Vous êtes pris dans ses rets. Et vous devez plonger avec lui dans les abysses du verbe ; au moment où il se dévore, venez déguster la chair du monstre pour en faire naitre un autre.

Carnaval Carnivore est une fête de la chair et de l’esprit. Lorsque la dernière couche de plastique est retirée du cadre, on réalise que ce n’était pas un tableau mais un miroir. La masse rouge était une matière primitive pour construire des golems, il s’en affuble le visage en un ultime masque qui dégouline. Et il slame un dernier texte qui est l’autocritique de sa conscience, prévenant même toutes les critiques qui pourraient lui être faites, sur son débit si rapide qu’on ne comprend pas les mots, sur la facilité du slam qui n’est qu’un subterfuge du spectaculaire, sur sa propre complaisance… Comme si au bout de tous ses personnages, il était temps de s’abolir en une mise en abime d’autodérision exemplaire. Et lorsque l’égo surdimensionné envahit tout l’espace, il transforme le public en critique implacable l’invitant à hurler à l’unisson : « Ta gueule, Thomas ! »

Carnaval Carnivore est une création phénoménale, brillamment soutenue par un environnement musical et sonore modulé en direct par son complice du début Frédéric Dufour. Voici qui détonne dans le paysage de la poésie, aux antipodes de Je me soulève présenté au Trident. Comme un contrepoint éclaté sans complaisance. Le slam de Langlois parle de la fureur du monde et du mal que cela nous fait. « Vous avez cinq secondes pour vous sauver en courant », dit-il menaçant à une dame du public. Elle a préféré défier le monstre. Avec raison. C’est que l’auteur, le slameur, le comédien et Thomas Langlois lui-même, comme voisin de siège, cohabitent avec élégance dans ce déluge verbal.

Le projet de Langlois de créer un slam-théâtre pose ici un jalon réussi. Il faut espérer que cet ovni passera près de chez vous, question de se muscler le cœur et le cerveau.

Carnaval Carnivore
Texte, mise en scène et performance : Thomas Langlois. Conception musicale : Frédéric Dufour. Conception scénographique : Julie Meschine. Conception éclairage : Jacopo Gulli.

Texte mis en ligne le 13 mai 2019

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