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Article | Ouvrir la voix d’Amandine Gay : une mise en perspective des enjeux du Black Feminism

  • Amandine Gay, Ouvrir la voix, capture vidéo, 2016. Photo : permission de Bras de fer Production
  • Amandine Gay, Ouvrir la voix, capture vidéo, 2016. Photo : permission de Bras de fer Production
  • Amandine Gay, Ouvrir la voix, capture vidéo, 2016. Photo : permission de Bras de fer Production

Ouvrir la voix d’Amandine Gay :
une mise en perspective des enjeux du Black Feminism
Par Paola Ouedraogo

L’émergence du féminisme noir étatsunien (Black Feminism) à la fin des années 1960 découle en partie de décennies d’invisibilisation des femmes noires au sein des mouvements sociaux tant féministes qu’antiracistes. Désireuses de faire entendre et reconnaitre leur oppression spécifique, au croisement des oppressions enchevêtrées de race, de sexe et parfois de classe, et dans le but d’atteindre la justice sociale, les intellectuelles et militantes noires étatsuniennes organisent la résistance et prennent de force une parole qui leur était déniée jusqu’alors. C’est dans une optique similaire de revendication de la parole que la réalisatrice française Amandine Gay a sorti, le 11 octobre 2017, le documentaire Ouvrir la voix.

Au fil des deux heures que dure le long-métrage, 24 femmes afrodescendantes se succèdent pour faire part de leur expérience quotidienne du racisme systémique en France et en Belgique ; de l’impact des stéréotypes qui y sont associés sur leur vie personnelle ; et des outils dont elles se sont saisies pour le combattre. La voie est alors ouverte à l’expression de ces trajectoires individuelles qui s’entremêlent inévitablement pour mettre en évidence une expérience commune de l’oppression. En plus de sortir les femmes noires du silence qui leur a été imposé par le blantriarcat, le film de Gay soulève bon nombre d’enjeux qui éclairent la lutte féministe noire et qui ont retenu notre attention.

C’est sur le titre « Il va falloir lutter » que s’ouvre le documentaire. Dans cette première partie, les protagonistes témoignent du jour où elles ont pris conscience qu’elles étaient noires, soit de ce moment où elles ont réalisé combien cette caractéristique biologique s’arrime à un ensemble de stéréotypes qui placent la noirceur de la peau du côté de l’anormal et de la différence, là où la blanchité constitue la norme. Être une femme noire en France, tout comme en Belgique ou au Canada, c’est être systématiquement sujette à des microagressions découlant de cette infériorisation des sujets noirs. D’où la nécessité de se redéfinir en dehors des normes du dominant, notamment en assumant une identité composite de femme « afropéenne » ou « afrodescendante » qui peut être brandie à la face de toute personne blanche européenne qui osera demander une fois de plus : « Non mais vraiment, tu viens d’où ? » Cette lassitude de devoir se justifier constamment sur ses origines est partagée par la majorité des femmes présentées dans le documentaire de Gay et elle les pousse à mettre en place des stratégies de résistance face à cette altérisation permanente : se revendiquer « afropéenne », ou « afrodescendante », c’est valoriser l’héritage culturel africain, noir, tout en embrassant la culture du lieu où l’on vit. C’est dire : « Je suis aussi chez moi, ici. »

Ce type d’actions participe d’une démarche d’autodéfinition qui ne peut en fait s’accomplir que par la déconstruction des archétypes normatifs associés à la féminité noire, comme cela est mis en évidence par la sociologue Patricia Hill Collins et bien d’autres théoriciennes du féminisme noir. Le désir d’exotisme de l’Occident a fait du corps des femmes noires un corps mystifié qui est rapidement passé de non désirable à objet de fantasme. Bestialisées et animalisées à outrance, puisqu’associées à une sexualité qui ne peut être que sale – dans la pornographie, mais aussi dans les médias –, les femmes noires ont été privées de libre arbitre quant à la définition d’elles-mêmes. Selon une des participantes du film de Gay, il devient alors essentiel de réinvestir le glamour, qui a trop longtemps été associé à la blanchité, et de se réapproprier ce corps pour en faire une valeur positive. Cette entreprise d’autodéfinition passe donc par diverses pratiques présentées au fil du documentaire : être danseuse de cabaret permet à l’une de ces femmes d’acquérir du pouvoir sur son propre corps et face à ceux qui la contemplent nue ; pour une autre des protagonistes, récupérer ses cheveux naturels revient à accepter finalement son image de femme noire tout en se réappropriant cet élément corporel accaparé par le regard et les gestes de l’homme blanc. « Qu’il s’agisse des luttes individuelles pour développer un changement de conscience ou de la persévérance collective nécessaire pour transformer les institutions sociales, les actions qui produisent du changement contribuent à l’empowerment des Africaines-Américaines (1) », selon Hill Collins, et cela passe par le pouvoir de l’autodéfinition, qui vient court-circuiter le système raciste en s’attaquant à ses stéréotypes majeurs.

Bien avant de mettre en lumière ces stratégies de résistance au sexisme et au racisme institutionnels, Ouvrir la voix insiste fortement sur l’impact psychologique de ces idéologies sur les femmes racisées. En plus d’influencer les représentations de soi des femmes noires, les stéréotypes quotidiennement associés à la féminité noire sont également absorbés par les membres mêmes de la communauté afrodescendante, ce qui entraine pour beaucoup des difficultés dans leurs relations amoureuses. Dans la septième section du film, intitulée « Regarder les choses différemment », une des protagonistes met en évidence la double exclusion que subissent les femmes noires, à la fois par les hommes noirs et les hommes blancs. En vérité, « la femme noire ne peut jamais être ce qu’elle a envie d’être », d’où la citation, à ce moment du documentaire, de l’incipit de King Kong Théorie, ouvrage de Virginie Despentes dans lequel la parole prend son essor depuis la marge, « de chez les moches, les exclues » de la féminité à qui l’on ne laisse pas autrement la possibilité ou l’espace de se dire. Exclues, les femmes noires le sont d’autant plus qu’elles sont contraintes par le pouvoir hégémonique en place à se conformer à des rôles, à se cantonner dans des domaines précis. Aspirer à être une ballerine de renommée est pratiquement impossible, car « il n’y a pas de cygnes noirs » ; assumer ses racines afrocaribéennes en portant une coiffe ou les cheveux naturels, c’est courir le risque de se voir refuser des opportunités de travail.

De plus, les protagonistes d’Ouvrir la voix insistent sur la difficulté à s’accepter en tant que Noires, dès lors que les femmes noires souffrent du manque de représentation dans la culture populaire. Cette situation de double exclusion les place dans une espèce de « schizophrénie », au sens où elles se retrouvent aux prises avec l’exigence de se conformer à deux normes totalement contradictoires : celle que leur impose leur appartenance à la communauté noire et celle du blantriarcat. Lors d’une discussion avec la réalisatrice, celle-ci a souligné le caractère absolument tabou (au sein de la communauté noire) de la dépression, qui découle pourtant bien souvent de cette situation de double marginalisation. À trop vouloir réaffirmer l’excellence noire, à force de brandir le poing pour combattre le racisme systémique et s’en sortir, il devient difficile d’admettre à quel point ce même système contre lequel on s’évertue à protester peut nous briser, explique-t-elle. Ouvrir la voix cherche donc également à défaire le silence autour de ces questions de santé, de cette violence moins visible qui est psychologique, mais qui peut néanmoins tuer à petit feu. Être militant.e, c’est aussi assumer son humanité et les limites de la souffrance que nous inflige notre lutte, afin d’être plus efficace et de continuer à exister.

N’est-ce pas d’ailleurs le but premier du racisme que de « t’empêcher de faire ton travail », « t’empêcher d’exister » ? s’interroge finalement Gay aux côtés de l’auteure et activiste bell hooks. En ce sens, le racisme devient systémique dans la mesure où l’idéologie de l’infériorité de la « race » noire s’arrime à des intérêts socioéconomiques pour garantir la réussite sociale à ceux qui sont conformes aux règles qu’il impose (majoritairement hommes, blancs et hétérosexuels). « On ne nous a jamais attendus », déplore une des participantes du film – et en effet, si la voie de la réussite est bien l’éducation, alors force est de constater que le système français n’a jamais voulu que les Noir.e.s réussissent. En pratiquant la désinformation auprès de la communauté noire, le système scolaire a une fois de plus refusé la réussite sociale à tout un pan de la population ; il a exclu les individus considérés comme « différents » de la sphère du pouvoir ; il a endigué le processus d’empowerment qui se met en branle par la conquête du savoir. Mais les communautés noires n’ont pas non plus attendu que le système leur octroie une place dans ce domaine.

En effet, Hill Collins souligne les liens étroits entre l’éducation et l’empowerment, entre le savoir et la libération, tels qu’ils sont mis de l’avant par des personnalités comme Maria Stewart et dans la pensée plus globale du féminisme noir. Dès le début du film de Gay, plusieurs protagonistes font part de cette nécessité, pour elles, de toujours faire « plus que les autres pour avoir la même chose ». Cette idéologie leur a été transmise par leurs parents, qui ont toujours considéré l’éducation comme le seul moyen de s’en sortir, selon leurs témoignages. S’éduquer, c’est non seulement un moyen de s’intégrer à la société dans laquelle on est minoritaire, mais aussi un premier pas vers l’autonomisation. Ainsi, à la fin du film, une d’entre elles insistera sur l’importance de conscientiser les jeunes enfants – d’abord en leur inculquant une mémoire de leur culture d’origine, ensuite en les rendant fiers de leur négritude –, ce qui revient à leur donner les meilleures armes pour se défendre face au racisme qui cible les populations immigrées. En effet, « tout n’est pas perdu », parce que l’espoir est porté par cette jeunesse qui, dotée de ses propres stratégies de résistance, sera en mesure de « légitimer [sa] place » et celle de toute sa communauté, dans un pays qui s’évertue à la contester. Et voilà qui participe aux « luttes pour la survie collective (2) » mises en évidence par Hill Collins.

Ouvrir la voix permet à cet égard de réfléchir sur la dimension collective d’une oppression vécue sur le plan individuel. Comment peut-on prendre conscience du caractère politique d’une expérience simultanée du racisme et du sexisme, si ce n’est en la partageant avec un groupe ? À l’image des groupes de consciousness raising qui émergent dans les années 1960 aux États-Unis, les 24 femmes qui se succèdent derrière la caméra de Gay partagent leur expérience et, par le fait même, l’offrent à la collectivité, qu’elles appellent finalement à la résistance. Cela rejoint la pensée de Hill Collins, qui insiste sur « les liens entre l’expérience de l’oppression, l’élaboration d’un point de vue personnel sur cette expérience et les actes de résistance qui peuvent en résulter (3) ». Si une telle nécessité de témoigner de son histoire auprès de sa communauté nait chez certains groupes, c’est certainement parce qu’ailleurs, l’espace de parole est déjà occupé ; c’est certainement parce qu’auparavant, on ne leur a pas laissé le droit de parler pour eux-mêmes. Comme l’exprime une des protagonistes du film, « il est temps qu’on prenne la parole et qu’on ne parle plus à notre place », et c’est probablement dans cette optique de reconquête d’une parole déniée que ces femmes sortent du silence, en faisant de l’expérience un critère de sens qui permet notamment de sensibiliser une population restée sourde à leurs cris de détresse.

En produisant ce documentaire, Gay permet également d’interroger le rapport du féminisme dominant aux luttes des minorités. Parce qu’il a longtemps marginalisé les expériences spécifiques des femmes noires sous prétexte qu’« il y a toujours plus urgent », et parce qu’il est resté silencieux devant les exactions commises envers ces femmes, le féminisme blanc a souvent contribué à hiérarchiser les luttes. Encore aujourd’hui, et malgré la revendication, par un bon nombre de groupes féministes, de l’étiquette « intersectionnelle », le silence demeure assourdissant. Le 23 mars 2017, Kaligirwa Namahoro, chroniqueuse de Ton petit look, déplore le peu de réactions manifestées dans le paysage féministe québécois et étatsunien alors qu’une dizaine de femmes majoritairement noires et latinas ont disparu à Washington. « Je suis certaine que si une dizaine de femmes blanches disparaissaient dans une période aussi courte, il y aurait déjà des manifestations dans les rues pour demander à tous les paliers de gouvernements d’intervenir pour contrer la violence faite aux femmes, mais pour mes sœurs à la peau noire : rien, que le silence (4) », affirme-t-elle. Et en effet, alors que près de 2000 manifestant.e.s ont défilé dans les rues de Montréal en octobre pour protester contre la culture du viol et que plusieurs Montréalaises ont fait le voyage jusqu’à Washington pour participer à la marche des femmes contre Trump du 21 janvier, dans les semaines qui ont suivi ces disparitions massives, aucune mobilisation n’a éclaté et peu de médias en ont parlé. Cet évènement soulève notamment le caractère systémique du racisme, qui s’infiltre au cœur des mouvements pour la justice sociale et qui les incite à subordonner certaines luttes à d’autres, à prioriser certaines vies par rapport à d’autres.

Au regard de tous ces éléments, le titre choisi par Gay ne peut passer pour anodin, car il ose dire ce qui est tu habituellement. Son documentaire souligne, finalement, l’interchangeabilité des positions de bourreau et de victime, d’oppresseur et d’opprimé, et prouve que ce n’est pas parce que l’on subit l’oppression sexiste qu’on ne peut pas faire subir le racisme ou le classisme. Il faut sortir de cette logique de hiérarchisation des luttes et prendre en considération la spécificité de chacune d’elles, spécificité qui lui donne sa légitimité. Dans cette optique, Ouvrir la voix donne une place aux revendications afroféministes invisibilisées historiquement et au quotidien et leur permet de s’exprimer au travers des récits de 24 femmes noires aux parcours hétérogènes. Sans pour autant se faire la représentante d’une cause universelle, Gay libère le flot d’une parole trop longtemps étouffée en offrant à ces femmes noires un espace de parole illimité pour dire leur condition et en leur permettant de se « réapproprier la narration (5) » ; mais elle laisse aussi la voie libre à une remise en question plus systématique de notre monde, où le racisme et le sexisme, pour ordinaires qu’ils soient, n’en sont pas moins dévastateurs.

Notes
(1) Patricia Hill Collins, La pensée féministe noire : savoir, conscience et politique de l’empowerment, Montréal, Éditions du Remue-ménage, 2016, p. 207.
(2) Ibid., chap. 9, « Repenser le militantisme des femmes noires », p. 315-348.
(3) Ibid., p. 76.
(4) Kaligirwa Namahoro, « Mes sœurs noires disparaissent et tout le monde s’en fout », Ton petit look, 23 mars 2017, bit.ly/2A4yBV3.
(5) Amandine Gay, « Mise aux points sur les I et aux barres sur les T », billet de blogue, 26 mars 2015, bit.ly/2A5qK9p

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