Dossier | Archiver l’autre en soi : Sylvie Cotton | esse arts + opinions

Dossier | Archiver l’autre en soi : Sylvie Cotton

  • Sylvie Cotton, Tous les crayons de l’atelier / bruns, 2008. Photo : Michel Dubreuil
  • Sylvie Cotton, M’étendre sur le sujet, Galerie Joyce Yahouda, Montréal, 2006. Photo : Sylvie Cotton

Archiver l’autre en soi : Sylvie Cotton
Par Serge Murphy

Il y a dans le geste de collectionner l’idée de garder pour soi une part du monde, l’idée de faire l’inventaire d’un fragment d’univers en vue d’une appropriation. On choisit d’accumuler les signes d’une réalité qui nous échappe et qu’on veut posséder. C’est par l’accumulation du même qu’on rend compte des variations à l’intérieur d’un corpus d’objets. On parle d’objets plus souvent que d’idées. En effet, même s’il demeure théoriquement possible de collectionner des idées, d’en faire un quelconque inventaire et de les soumettre à un archivage, la collection renvoie plutôt à l’étalement d’objets, à la mise en place d’unités séparées voyageant à l’intérieur d’un même référent. Le geste d’archiver poursuit celui du collectionneur. Il y a dans l’archivage une mise en place ordonnée de la collection. Il s’agit moins ici de l’idée première de la collection dans son étalement que de celle de retenir dans le présent pour le futur les éléments objectifs d’une période révolue. On archive ce qui est, sans choisir ; du moins, ici, la question du choix qui préside à la formation de l’univers du collectionneur n’est pas centrale. Quant à l’inventaire, il apparaît comme étant la somme des éléments d’un corpus. « Tenir un inventaire » permet de savoir, de connaître ce qui est et ce qui reste, d’additionner. Faire un inventaire révèle aussi ce qui est disparu.

Révélatrice
Au Québec, on ne peut penser à cet univers de la collection sans évoquer le travail de Sylvie Cotton. Autant dans ses œuvres sur papier que dans ses publications et ses performances, Cotton formule son projet global à la lumière de la collection et de l’archive. Plusieurs œuvres marquantes de l’artiste sont générées par son intérêt pour la collecte des signes, des marques, pour la tenue d’un vaste registre de comportements, d’attitudes, de gestes naturels ou provoqués. Elle est l’ordonnatrice qui compile dans son vaste cahier tout ce qui est DÉJÀ LÀ et qui attend d’être révélé à nos yeux ou à notre cœur.

Quand l’artiste Sylvie Cotton contacte par téléphone des Sylvie de tous âges pour les inviter à partager avec elle l’expérience intime de se prénommer Sylvie au Québec en 2001 (Le théorème des Sylvie) (1), elle fait le geste de rassembler des éléments disparates dont seule la surface (le prénom) est homogène. Mais à plus forte raison, qu’y a-t-il de ressemblant dans cet assemblage sinon la vie elle-même, les expériences singulières de ces femmes de cultures et de milieux différents ? Ce que l’artiste choisit de présenter ici, c’est la rencontre comme artéfact dont le sens est révélé par le prénom Sylvie.

Dans une autre œuvre en trois temps, Ton corps mon atelier : grains de beauté (2004) (2), Cotton trace une cartographie du corps de l’autre en suivant les grains de beauté répartis sur tout le corps, puis sur le visage et enfin sur le bras ; s’ensuit une variation de tracés subjectifs sur papier, à partir d’un arpentage du corps humain le plus objectif possible. Ce qui apparaît montre la fragilité d’une telle entreprise. En effet, ces dessins abstraits plus ou moins aboutis – car l’artiste respecte le plan – exposent toute la distance entre le geste de créer et la réalité. L’artiste peint donc sur le motif tel un peintre réaliste, mais le résultat révèle une suite de traces sans lien qui évoquent le corps de l’autre dans sa disparition. Dans un geste plus près de la performance, l’artiste reproduit les grains de beauté de l’autre sur son propre corps, en portant l’autre sur soi. Fait intéressant, le grain de beauté est un relief et une couleur sur le corps. Ce qui est souligné est donc ce qui se montre le plus évidemment, mais en l’absence du corps de référence. Encore une fois, on collectionne ce qui est là, en montrant plutôt la transposition et ce qui lie les éléments entre eux, le dessin, la constellation obtenue par les grains de beauté, soit sur papier, soit sur le corps de l’artiste.

Un autre projet de Cotton, Tous les crayons de l’atelier (2008) (3), investit le même univers. Il s’agit d’une série d’œuvres qui montrent sur papier les traces laissées par des crayons et feutres de couleur. Les traces sont plus ou moins égales en intensité de couleur, et se déclinent verticalement sur le papier. Ici, on a donc affaire à un échantillonnage réalisé à partir de tous les crayons et feutres de l’atelier. Le résultat est étonnant. On se demande comment, avec un canevas aussi simple, l’artiste réussit à produire une œuvre si riche de sens où la couleur joue pleinement son rôle de signifié sans surcharge émotive ou même seulement expressive. Dans cet éventail de couleurs représentées sans hiérarchie, Cotton renvoie le spectateur à ses propres choix (« ce rouge est magnifique » ou encore « ce vert est sublime »). Le spectateur est témoin d’une expérience passée dont il apprécie le résultat sur papier. Sapience (2010) (4), une œuvre récente de Cotton, joue sur un autre registre. L’artiste y utilise toutes les notes de cours et les textes photocopiés accumulés pendant ses études universitaires en muséologie et les transforme en confettis. L’inventaire d’un savoir universitaire et théorique devient la matière brute d’une œuvre multicolore et combien fragmentée, où l’on plonge les mains afin de sentir tout le poids d’un apprentissage enfin « abouti ». À quoi servent toutes ces notes? Et ce savoir accumulé avec les années, est-il une fin en soi ? Voilà des questions auxquelles notre archiviste s’attaque, avec un grain de défiance anarchiste. En complément à cette œuvre, sur papier, les noms des auteurs, dont les textes ont été transformés en confettis.

Il serait bon, dans la foulée, de revisiter Le consoloir (1992-1993) (5), où Cotton faisait l’inventaire des objets de sa maison en les dessinant et en les décrivant sur 250 fiches. Plutôt objectifs, ces dessins et ces descriptions mimaient une pratique archivistique courante en muséologie dans une sorte de parodie décalée.

Il faut aller aujourd’hui visiter le site Web de Cotton (6) pour comprendre sa démarche et voir comment elle-même saisit son expérience artistique. Le visiteur qui entre sur le site est invité à choisir entre deux façons de s’orienter. Il y a en premier lieu l’intitulé « recherche poétique » et ensuite l’intitulé « recherche logique ». Car pour l’artiste, l’une va sans l’autre. Les mêmes œuvres peuvent donc être consultées selon deux modes, deux mondes. La recherche logique est facilitée par les sous-thèmes suivants : Titre/Date/Ville/Médium/Lieu/Collection. La recherche poétique, elle, se décline au hasard, selon des sous-thèmes qui peuvent être vus comme des collections particulières : Tout/Autre/Être/Chemin/Incorporation/Raison/Fut/Souffle/Mille/Temps. On comprend par cette approche le projet de Cotton, qui cherche à englober tout ce qui relève pour elle de la nécessité impériale qui l’habite. Ces mots déclinés l’un à la suite de l’autre, sans hiérarchisation, d’une manière presque platonique, montrent une constellation d’éléments qui, pris tous ensemble, proposent une prise en charge aiguë et responsable du monde.

Médiatrice
La familiarité du moi, de l’image identitaire, n’est tolérable que par le biais de son éloignement, puis de son retour sous les traits d’un moi « autre », d’un moi qui a su se vêtir des preuves de l’altérité (7).

Chez Cotton, l’œuvre s’appuie sur un objet extérieur passé par le filtre de l’expérience intime. L’artiste est une médiatrice qui exploite des réseaux complexes afin que CELA apparaisse. Faire voir des liens en créant des inventaires à partir du corps, de l’identité, du geste, voilà le projet qui anime cette pratique. Les objets qui en résultent sont les témoignages d’un engagement identitaire ancré fortement en soi, mais pointé vers l’autre. Le corpus que l’artiste développe à même ses fantasmes précise les contours d’un monde en mouvement qui jamais ne s’arrête. On pourrait voir ses œuvres comme autant d’instantanés captés dans le registre universel qui s’animent afin d’inventorier les figures du soi dans une forme autofictionnelle.

NOTES
(1) Le théorème des Sylvie, Skol, Montréal (Québec), du 31 mars au 28 avril 2001.
(2) Galerie Sztuki, Katowice, Pologne, avril 2004.
(3) Déshabiller les guirlandes, Action Art Actuel, Saint-Jean-sur-Richelieu (Québec), du 26 février au 3 avril 2010.
(4) Ibid.
(5) Dare-Dare, Montréal (Québec), 1995.
(6) www.sylviecotton.com
(7) Bernard Chouvier, Pouvoirs du négatif dans la psychanalyse et la culture, Seyssel, Éditions Champ Vallon, p.178.

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