Dossier | Architecture de réseau vs géométrie de la séparation | esse arts + opinions

Dossier | Architecture de réseau vs géométrie de la séparation

  • Hugh Broughton, Architects & AECOM, Halley VI British Antartic Research Station, 2005-2012. Photo : © James Morris
  • Ute Meta Bauer & Osvaldo Sanchez, inSite_05 San Diego/Tijuana Transborder Mobile Archive Project, Tijuana, 2005. Photo : © Fred Lonidier

Architecture de réseau vs géométrie de la séparation
Par Lina Malfona

Si les processus de connectivité s’intensifient aujourd’hui à l’échelle planétaire jusqu’à prévaloir, en apparence du moins, sur les frontières à la fois physiques (comme la Grande Muraille de Chine ou la Ligne verte à Chypre) et psychologiques (comme les barrières idéologiques posées par la censure, la religion et la xénophobie), la géographie mondiale présente encore de profondes divisions. Autrement dit, et pour emprunter une image plus parlante, le globe reste parcouru de failles profondes, à l’instar du Grande Cretto (1), célèbre œuvre de land-art réalisée par Alberto Burri à Gibellina, en Sicile.

À l’ère de l’omniprésence extraspatiale et extratemporelle du Web, nous assistons encore à un conflit entre deux modèles mondiaux : l’un fondé sur la notion de mur, conçu comme un instrument de fragmentation, de ghettoïsation et de division ; l’autre sur la notion de réseau, grâce au développement d’un nouvel espace virtuel où connectivité et continuité spatiotemporelle sont maitres. La situation est paradoxale : d’un côté, la carte du monde est marquée par de profondes fissures – limites physiques, frontières, murs... De l’autre, le monde apparait comme un réseau de lieux connectés, où la ville a perdu son rôle d’accumulateur. En effet, les exigences de compétitivité et d’efficacité, associées à une logique d’entreprenariat, incitent les municipalités à se comporter comme des sociétés privées pour attirer les investisseurs, tandis que le besoin d’espace pousse les entreprises à choisir la périphérie des zones urbaines. Les villes s’éparpillent donc en différents agrégats – chacun doté d’une activité spécifique – et l’espace public se concentre dans des arénas ou des stades, des centres de bienêtre, et des complexes gigantesques dédiés aux congrès, expositions et foires, selon un modèle d’isolation physique et de connexion virtuelle. Il existe en outre un autre genre d’espace consacré aux relations sociales – l’espace post-public (2), où la puissance d’Internet est centralisée : plateformes technologiques privées, technopôles, sièges sociaux des géants du Web, universités, centres de recherche où vivent et travaillent les inventeurs.

Un tel réseau peut être représenté sous la forme d’une carte où ces plateformes sont mises en relation avec les routes aériennes qui les relient. Les frontières physiques, politiques, idéologiques et architecturales – où se matérialise l’idée de conflit – peuvent être quant à elles illustrées par un organigramme du monde qui montre les lieux d’exclusion, avec des points indiquant les zones d’affrontements.

On pourrait aussi composer une carte globale – constituée de points (les nœuds de connexion) et de traits (les lignes de séparation) – révélant les tensions entre l’omniprésence d’Internet et l’existence des barrières physiques. Il s’agirait d’une projection figurative, à la manière des œuvres d’Alighiero Boetti (3), qui mettrait en lumière un nouveau paradigme dans l’étude de l’espace social, conçu désormais comme un lieu à la fois physique et virtuel.

Dans le second modèle mondial évoqué ci-dessus, le globe est appréhendé sous la forme d’un réseau, un système de connexions fluides et continues. Ce modèle a rapidement été adopté en tant qu’expression d’un nouveau paradigme démocratique, grâce au développement de trois composantes de l’ère postindustrielle : la mondialisation, l’industrie de l’informatique et Internet (4). Pourtant, le modèle relationnel de la métropole transformée en territoire sans frontières, et caractérisée par une interrelation des connexions réelles et virtuelles, n’a pas encore fait ses preuves.

La naissance du Web a introduit un changement dans la relation entre la ville et sa topographie urbaine ; en fait, le réseau qui regroupe les centres financiers internationaux, les multinationales, les sites industriels, les entreprises d’informatique et les producteurs de logiciels ou de services en ligne constitue une cité mondiale dont les composantes sont réparties sur divers circuits transnationaux. Il est intéressant d’analyser la nature des nœuds de connectivité, de ces points de jonction où les réseaux perdent leurs propriétés en devenant les centres de contrôle du système réticulaire, car c’est précisément dans ces plateformes physiques et virtuelles que le conflit entre connexion et séparation, implicite en architecture, nous apparait plus clairement.

Les nouveaux modèles architecturaux semblent inspirés d’Internet : pensons notamment aux tout derniers sièges sociaux des géants du Web. C’est dans la Baie de San Francisco et Silicon Valley, en particulier, que se trouve la plus grande concentration de ces centres stratégiques, dont la construction n’est pas encore achevée dans la plupart des cas. Ces projets en cours de réalisation révèlent possiblement de nouvelles façons de concevoir les espaces destinés à la « classe créative (5) » ; cela reste à vérifier. La question qui se pose est la suivante : Internet est peut-être un symbole de liberté, de démocratie et de mondialisation, mais ses points de convergence physiques sont-ils véritablement des espaces de liberté ? Les centres de contrôle et de pouvoir technologiques ne sont-ils pas, au contraire, des forteresses autoréférentielles ? À y regarder de plus près, les principaux lieux de production et de consommation du Web s’inscrivent dans un système réticulaire où les plateformes stratégiques de la technologie constituent également des zones fortifiées. Ainsi, le réseau en ligne des principaux instituts de recherche, des technopôles et des lieux de production du savoir à travers le monde pourrait bien incarner, dans les faits, une vision néocolonialiste, si l’on considère les théories de Manfredo Tafuri sur les aspects technocratiques de l’économie américaine (6). À l’heure actuelle, les projets de ces bâtiments ne sont plus confiés à des designeurs d’intérieur, mais à des architectes de renom. C’est par exemple Frank Gehry qui dessine le nouveau site du géant Facebook, annoncé comme le plus vaste bureau à aire ouverte au monde, tandis que Foster + Partners conçoit le futur bâtiment d’Apple, version fantaisiste de la soucoupe volante.

Parallèlement, selon notre premier modèle, le monde apparait sous forme de cretto, sillonné de murs épais et difficiles à démolir : un territoire global façonné par des barrières concrètes et virtuelles, des frontières et des douanes. Ces lignes de démarcation présentent de nombreuses configurations et typologies (7). Ce sont parfois des frontières physiques qui sont elles-mêmes source de conflits, comme la rivière Hussuri située entre la Chine et la Russie ; ce sont aussi des lieux d’exclusion et des frontières contestées, comme celle qui sépare la Corée du Nord et la Corée du Sud, ou la Ligne verte à Chypre, citée par le poète Michalis Pierìs dans son recueil Métamorphoses des villes. Dans cette catégorie figurent aussi les lieux publics qui sont le théâtre d’affrontements politiques, tels que la Place Tahrir au Caire ; les secteurs interdits et zones militaires ; ou les murs dotés d’une signification symbolique. N’oublions pas les barrières idéologiques, qui peuvent s’avérer aussi efficaces que des murs (la censure chinoise, par exemple), les enceintes ségrégationnistes qui isolent certaines communautés, et des murailles comme le mur antique d’Aurélien à Rome, autrefois habitable.

De nombreux artistes travaillent à la possible transformation des espaces de séparation. Dans certains cas, des gens s’associent aux concepteurs pour tenter de faire de ces derniers des espaces d’inclusion, par exemple, dans un village à proximité de Tel Aviv filmé par Amos Gitai pour son long métrage Ana Rabia (2013) : une frontière le long de laquelle se côtoient des communautés différentes, mais capables de communiquer. Des architectes, des artistes et des photographes – parmi lesquels Eyal Weizman (8), Alfredo Jaar, Teddy Cruz, Bansky, Guy Delisle, Fred Lonidier et Josef Koudelka – se sont mesurés à des frontières célèbres, depuis le mur de Tijuana, séparant le Mexique et les États-Unis, au mur de béton édifié le long de la rive occidentale du Jourdain, qui marque la frontière entre Israël et la Palestine sur plus de sept-cents kilomètres.

Alfredo Jaar élabore notamment une œuvre exemplaire, à la fois comme artiste et comme architecte, en dénonçant les mesures militaires destinées à empêcher les travailleurs immigrants de traverser les frontières. Car si le pouvoir de la mondialisation a invalidé la notion même de frontière, des gens meurent encore en essayant de les franchir. Son installation The Cloud (2000) est un monument éphémère dédié à la mémoire de ceux qui ont ainsi perdu la vie à Tijuana.

L’activiste Fred Lonidier s’est également intéressé au mur de Tijuana, en photographiant des structures de surveillance, des topographies désordonnées, des travailleurs et des migrants qui tentent de traverser la frontière. Il a notamment participé à l’exposition inSite_05 San Diego/Tijuana transborder mobile archive project (2005), organisée par Ute Meta Bauer et commissariée par Osvaldo Sanchez. La mission de cette « archive transfrontalière » était de créer des liens entre les militants, les créateurs et les chercheurs à San Diego et à Tijuana, des deux côtés de la frontière, en les invitant à échanger des archives. Mais le projet a également permis de faire connaitre ces œuvres à divers publics et visiteurs : des unités mobiles proposaient des évènements, des discussions, et des projections de films dans plusieurs localités. Les expositions fixes abordaient un éventail de thèmes : travail, migration, droits humains, identité et culture des jeunes dans la région frontalière ; le tout à travers une combinaison de textes, livres, cartes postales et photographies, films, vidéos et ressources en ligne. Selon Sanchez, ce projet a permis de rendre plus visibles à la fois les similarités structurelles des régions frontalières et leurs spécificités.

Sans aucun doute, la cité globale est le terrain de jeu où se déploie un nouveau paradigme pour la conception d’espaces publics au-delà de la piazza. D’après le juriste Stefano Rodotà, auteur du livre Tecnopolitica (9), le processus a commencé avec le « village global » de Marshall McLuhan, qui introduisait une relation forte entre le monde virtuel et l’espace urbain. Par la suite, de nouvelles métaphores urbaines – telles que l’agora technologique (10), la place télématique (telematic square) et la cité virtuelle – ont proposé une sorte de correspondance entre les deux notions. Qui plus est, le nouveau monde des communications globales s’inspire à la fois de l’organisation spatiale et temporelle de la cité ; le terme agora se réfère d’ailleurs à un modèle de démocratie directe.

Parmi les analogies entre l’espace numérique et l’espace réel, la métaphore de l’autoroute virtuelle (que l’on emprunte pour naviguer sur Internet) suggère un nouveau modèle de nomadisme, relativement éloigné de la notion de village global : l’image évoque l’idée d’un voyage sans fin. Dans le domaine artistique, ce concept correspond aux dernières innovations de l’architecture mobile, où les bâtiments sont conçus comme des structures innovantes, adaptables, amovibles et aisément transportables. En témoignent les créations récentes d’Atelier Bow-Wow (telles que le restaurant mobile Limousine Yatai, 2003), Hugh Broughton (Halley VI, la station de recherche scientifique en Antarctique, 2005) et LOT-EK (MDU, Mobile Dwelling Unit, 2003). Parallèlement, l’architecture des installations de secours, des cockpits ou voitures habitables, et des abris temporaires illustre une vision nouvelle et plus dynamique du logement, reprenant les concepts d’ubiquité et d’instantanéité caractéristiques d’Internet.

À ce stade, la cité virtuelle a adopté les lois et les règles de la cité physique, au point que celle-ci, en se regardant dans le miroir, contemple son alter égo électronique. Cependant, le monde virtuel a besoin de lieux physiques, et ceux-ci s’apparentent plus souvent à des lieux fermés qu’à des espaces libres et ouverts. S’il est vrai que nous vivons dans une ère post-cité (11) où le concept de territoire en tant qu’espace délimité tend à s’estomper, il est également vrai que la réalité matérielle des territoires architecturaux est difficile à démanteler, ou à dépasser. Puisque le modèle de connexion globale ne peut se soustraire à la matérialité de l’architecture – selon Manuel Castells, la ville est connectée sur le plan mondial, mais déconnectée sur les plans local, physique et social (12) –, nous pouvons simplement tenter de déconstruire la notion de frontière en tant que mur, en travaillant à conceptualiser ce mur sous la forme d’une membrane – c’est-à-dire une zone de contact, une frontière multiple et hétérotopique, similaire aux limites poreuses des pratiques artistiques. En effet, le monde de l’art n’est pas une sphère isolée et autonome, définie par une matrice interne ; ses limites peuvent au contraire s’infléchir pour mettre en œuvre un équilibre instable entre des forces différentes et souvent opposées. L’architecture est après tout un art controversé, oscillant entre la nécessité de construire des murs destinés à délimiter l’espace et à le diviser, et sa vocation de concevoir des espaces où les êtres humains puissent se sentir libres : un monde où ces murs, au lieu de constituer des démarcations, fondent véritablement des lieux d’origine.

[Traduit de l’anglais par Emmanuelle Bouet]

NOTES
(1) Cretto signifie « terrain crevassé et aride ». L’œuvre commémore la destruction, par un tremblement de terre, de la ville italienne de Gibellina.
(2) Daniel Van der Velden, Katja Gretzinger
et coll., « Hybridity of the Post-Public Space », Open, n° 11 (2006), p. 112–123.
(3) Les planisphères et les alphabets d’Alighiero Boetti explorent la notion de classification et le principe des listes en tant que système d’écriture.
(4) Lina Malfona, « La Critica in rete (La critique en ligne) », Riti di passaggio dell’architettura italiana contemporanea, dans F. Purini et L. Malfona (dir.), Rassegna di Architettura e Urbanistica, numéro spécial, n° 133 (janvier 2011), p. 94–107.
(5) Richard Florida, L’ascesa della nuova classe creativa. Stile di vita, valori e professioni, Milan, Mondadori, 2003.
(6) Manfredo Tafuri, « Lavoro intellettuale e sviluppo capitalistico », Contropiano n° 2 (1970), p. 241–281.
(7) Claude Quétel, Muri, Turin, Bollati Boringhieri, 2013.
(8) Eyal Weizman, A Civilian Occupation: The Politics of Israeli Architecture, Londres et New York, Verso Books, 2003.
(9) Stefano Rodotà, Tecnopolitica, Rome et Bari, Laterza, 1997.
(10) Simon Nora et Alain Minc, L’informatisation de la société, Paris, Seuil, 1978.
(11) Joshua Meyrowitz, Oltre il senso del luogo. L’impatto dei media elettronici sul comportamento sociale, Bologne, Baskerville, 1994.
(12) Cité dans Francesco Moschini, « Roma verso sud », Anfione e Zeto, n° 24 (2012), p. 122.

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