Article | Romeo Gongora, Just Watch Me | esse arts + opinions

Article | Romeo Gongora, Just Watch Me

  • Romeo Gongora, Just Watch me, Les nous identitaires, performance, Galerie Leonard & Bina Ellen, Montréal, 2014. Photo : permission de l'artiste

[In French]

Romeo Gongora, Just Watch Me
Par Ariane De Blois

Just Watch Me is not only a space for politics, mais un espace politisé. Son verbe est collaboration, dialogue. Un espace organique, VIVANT, qui nous appartient ?
Extrait d’une vidéo présentée à l’entrée de l’exposition.

C’est chacune avec un projet sur l’identité québécoise que les deux principales galeries universitaires montréalaises ont lancé leur programmation à l’automne 2014. Cette coïncidence témoigne certainement de l’intérêt des artistes actuels pour les enjeux identitaires propres au Québec, à l’heure où se profile une refonte de l’imaginaire collectif. Certes analogues quant à leurs préoccupations et à leur approche historique de la question, ces projets se distinguaient toutefois dans leur traitement de la thématique et dans leur manière singulière d’investir l’espace qui leur était consacré. Alors que l’exposition Notre Histoire/Our History de Michael Blum, présentée à la Galerie de l’UQAM, proposait une réflexion sur la dualité culturelle des « deux solitudes » canadiennes (francophone et anglophone) par la constitution d’un double « musée d’artiste » dont les parties se tournent le dos (1), le projet Just Watch Me (2) entrepris par Romeo Gongora cherchait plutôt, par la transformation de la galerie Leonard & Bina Ellen en « club social », à décloisonner les multiples identités (francophone, anglophone, autochtones et immigrantes) qui font le Québec d’aujourd’hui.

C’est au retour de l’artiste en sol québécois, après un séjour prolongé d’une dizaine d’années à l’étranger, qu’aurait germé l’idée du projet Just Watch Me. Né au Québec de parents d’origine guatémaltèque, Gongora a voulu mettre à profit sa posture de « chercheur » afin de sonder de façon sensible et dans un esprit d’ouverture les enjeux culturels et politiques actuels, interrogeant du même coup le rôle de l’art dans la négociation de ces enjeux. Fortement inspiré par l’importance et la nature des changements sociaux survenus durant la Révolution tranquille – la sécularisation de la société, l’instauration d’un État-providence et l’affirmation identitaire des Québécois francophones –, Gongora a choisi d’articuler l’ensemble de son projet autour de la pratique de collectifs et d’artistes québécois francophones de cette période charnière (Jean-Paul Mousseau, la Fondation du théâtre d’environnement intégral et Fusion des arts). Chez celui dont la pratique se matérialise avant tout dans des projets transdisciplinaires axés à la fois sur le processus et la collaboration, le désir de convertir la galerie et ses espaces d’exposition, d’une part en lieu de rencontre entre spécialistes de l’art, étudiants et membres du grand public, et d’autre part en espace dédié à la création collective, s’est imposé naturellement.

Abandonnant le concept même d’exposition, Gongora a subdivisé la galerie Leonard & Bina Ellen en cinq grands pôles complémentaires : un disco-café, un espace scénique, un espace de résidence, un cinéma et un centre de documentation. Le disco-café, inspiré par La Mousse Spacthèque (1966) de Jean-Paul Mousseau, servait de lieu multifonctionnel : espace de discussion et de conférences, salle de yoga, de taïchi ou d’ateliers divers, café le jour, discothèque le soir. Mais, tandis que Mousseau, en investissant une discothèque, avait cherché à sortir sa pratique artistique de l’institution muséale pour mieux se fondre dans la culture de masse, le disco-café proposé par Gongora, à l’inverse, faisait entrer le divertissement dans l’enceinte muséale. L’espace scénique, calqué sur l’environnement Appelez-moi Ahuntsic ! (1974) mis en place par la Fondation du théâtre d’environnement intégral (FTEI, fondée par Maurice Demers en 1973), invitait quant à lui le public à proposer des performances abordant les questions identitaires du Québec. L’espace de résidence accueillait deux artistes socialement engagés, Pascale Brunet et Faiz Abhuani, et faisait écho à l’esprit du collectif Fusion des arts, actif entre 1965 et 1969. Inspiré d’ailleurs de La Semaine d’information politique organisée par Fusion des arts, l’espace cinéma proposait une programmation en continu de films politiques se déclinant autour de cinq grands thèmes, allant de l’affirmation identitaire à l’apport culturel et politique des Premières Nations, en passant par la révolution sexuelle. Enfin, le centre de documentation regorgeait d’ouvrages et de documents d’archives, tant sur les arts visuels au Québec que sur la philosophie et la politique.

Troquant en quelque sorte son rôle d’artiste pour celui de coordonnateur, Gongora s’est entouré de nombreux collaborateurs afin de concrétiser son projet (3). Parmi ceux-ci œuvrait une équipe chevronnée de chercheurs composée de Francine Couture, d’Anithe de Carvalho et d’Ève Lamoureux, historiennes de l’art, de Kester Dyer et de Gaëtan Dostie, respectivement spécialistes des études cinématographiques et de la littérature québécoise. Le caractère populaire, collectif, engagé, voire utopique, des projets revisités, nés à une époque où l’art était perçu comme un vecteur de changement social, a assurément interpelé l’artiste. Cela étant dit, au-delà de cette fascination, l’intérêt de les déterrer, de les faire « revivre » au sein de son évènement Just Watch Me ne relevait pas d’une forme de nostalgie, mais plutôt d’une volonté de voir le public s’approprier (ou se réapproprier) ces créations antérieures pour mieux les graver dans l’imaginaire collectif actuel, sachant que l’identité d’une société se construit et se module au gré des récits que l’on y entretient. Malgré l’importance de la Révolution tranquille pour le Québec, le pan artistique de cette histoire demeure somme toute assez méconnu, car peu documenté et étudié, en comparaison notamment avec la période des automatistes et des autres artistes signataires du Refus global. Le fait de célébrer, sur un mode festif et participatif, l’art produit durant la Révolution tranquille dans une galerie affiliée à une université anglophone, fréquentée de surcroit par de nombreux étudiants nouvellement arrivés en sol québécois, était une manière pour Gongora d’offrir un espace de réflexion rassembleur autour des notions d’autodétermination et de différence, et de prendre ainsi le contrepied du repli identitaire.

En référence aux bouleversements sociopolitiques et culturels de cette époque, le titre de l’évènement reprend une formule controversée employée par le premier ministre du Canada, Pierre Elliott Trudeau, dans une entrevue télévisuelle durant la crise d’Octobre, en 1970. Enjoint par le journaliste Tim Ralfe de la CBC d’expliquer jusqu’où il était prêt à aller dans la suspension des libertés civiles pour maintenir l’ordre dans le pays, Trudeau avait répondu : « Well, just watch me ». Quelques jours plus tard, la Loi sur les mesures de guerre était proclamée par le gouvernement fédéral. Présentée en boucle à l’entrée de la galerie Leonard & Bina Ellen, la vidéo d’archives montrant cette déclaration de Trudeau accueillait le visiteur, teintant d’entrée de jeu l’évènement d’un caractère politique. Gongora, qui s’est globalement effacé en tant qu’artiste pour mieux donner la parole à ses collaborateurs et au public, a néanmoins ajouté du texte à la vidéo, affiché en surimpression : « Ses mots m’appartiennent aussi », « Me réapproprier le passé. To mold and shape my present. To questionner... Je and US. Nous et I. Un continuel va et vient »... Son propos, faisant dialoguer le passé et le présent, invitaient les spectateurs à l’action. Autrement dit, l’artiste les incitait à devenir acteurs de leur histoire plutôt que d’en rester les spectateurs passifs. En examinant la vidéo de P. E. Trudeau, il est d’ailleurs difficile d’éviter le parallèle entre le passé et la situation actuelle : des membres du Front de libération du Québec (FLQ) aux « loups solitaires » d’allégeance islamiste, la « menace terroriste » sert encore et toujours de prétexte pour limiter, au nom de la sécurité nationale, les libertés individuelles. Déposé à la Chambre des communes quelques jours seulement après la fusillade au Parlement d’Ottawa, il y a quelques semaines, le projet de loi C-44, par exemple, souhaite assouplir les modalités de révocation de la citoyenneté canadienne, « abaisser le seuil permettant aux forces de l’ordre d’appréhender de manière préventive une personne qui pose une menace (4) » pour le pays et octroyer plus de pouvoirs au Service canadien du renseignement de sécurité (SCRS). Enfin, à l’heure où le gouvernement libéral du Québec entreprend, avec ses mesures d’austérité, le démantèlement de plusieurs acquis sociaux, la nécessité de poursuivre tranquillement la révolution est bien réelle.

NOTES
(1) À lire dans ce numéro, le texte de Jean-Philippe Uzel, Michael Blum, Notre Histoire/Our History.
(2) Présenté à la Galerie Leonard & Bina Ellen de l’Université Concordia, à Montréal, du 5 septembre au 11 octobre 2014
(http://romeogongora.com/justwatchme/archive).
(3) Près de cent personnes y ont participé. Les noms de tous les collaborateurs et collaboratrices apparaissaient à l’entrée de la galerie.
(4) La Presse canadienne, « Projet de loi contre le terrorisme : une première étape, déclare Blaney », Le Devoir, 27 octobre 2014,
www.ledevoir.com/politique/canada/422232/projet-de-loi-contre-le-terrori... [consulté le 20 novembre 2014].

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