Phèdre, Pub Chez Murphy's, Québec

Pub Chez Murphy's
  • Photo : Carla Chable de la Héronnière
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[In French]

Phèdre
Pub Chez Murphy’s, Québec, du 18 au 26 avril 2019

« Mes crimes désormais ont comblé la mesure.
Je respire à la fois l’inceste et l’imposture. »

Figure tragique parfaite, Phèdre porte en elle des désirs indicibles qui lui font perdre la tête. Entre la morale et sa passion fulgurante pour son beau-fils Hippolyte, elle est emportée par la déraison dans les méandres pervers des jeux de pouvoir à la cour d’Athènes où règne le légendaire Thésée. Accusant Hippolyte de l’avoir séduite, alors qu’au contraire il l’avait fuie avec dégout, Phèdre, dans cette saga entre perfidie et amour éconduit, devient un monstre pour elle-même et sème la confusion et la mort autour d’elle.

Dans un remarquable solo, la comédienne-performeuse Claudelle Houde-Labrecque est Phèdre dans sa furieuse splendeur. La scénographie minimaliste constituée d’un tissu tendu sur le mur du fond et d’une table dorée sur laquelle repose un plateau de fruits est une nature morte qui deviendra bientôt le lieu de toutes les tensions. L’intense prestation de Houde-Labrecque met le focus sur Phèdre, les autres personnages étant évacués ou représentés par des figurines jouets qu’elle manipulera comme des marionnettes, muant sa voix selon les personnages. La puissance de la prestation réside justement dans cette déchirure de la voix exaltée et incompressible malgré le corps contorsionné.

Dès le premier alexandrin, nous sommes charmés. Cheveux remontés en chignon, lèvres charnelles rouges, robe d’or, jambes dénudées, Phèdre est un corps à la psyché torturée. L’environnement dépouillé concentre l’attention du public sur la performance bouleversante de la comédienne. Ce corps, dans chaque réplique, porte la tension, ploie, se contorsionne, exalte et se rabougrit, avec frémissement de la peau, vibration des muscles, halètement au bord de l’évanouissement. Ce corps-son, ce corps-matériau devient le point focal de la tragédie. Les alexandrins claquent sans jamais s’épuiser, sans jamais tituber alors que sa chair est traversée de douleurs, de contraintes, de hoquets, de haut-le-cœur. Élans de passion, d’autodestruction, autogavage de fruits qu’elle postillonne à travers la percutante métrique de Racine. Elle tient le rythme endiablé des vers qui s’acharnent à tout nommer, malgré son corps disloqué par l’horreur qui la détruit psychiquement. Indigne à ses propres yeux, la reine déchue trébuche et s’embrase, secouée de spasmes, jusqu’au suicide enfin consommé.

Phèdre est un moment singulier où théâtre et performance se fondent en un objet scénique inouï. Dans le programme, le résumé de la pièce montre l’intention de départ : « Phèdre devient plus folle et plus conne que jamais. Phèdre accuse tout le monde de son malheur sauf elle. Phèdre se donne la mort. (ENFIN !) » Dans l’acharnement à être plus qu’humaine, Houde-Labrecque nous emporte dans la douleur, mais aussi dans la dérision, avec une bonne dose d’humour. Il s’agit d’un époustouflant travail physique, qui malgré cette dérision, ou plutôt à cause de celle-ci, montre les limites de la tragédie classique. Les morts nombreuses et tumultueuses chez Shakespeare, les répliques parfois hilarantes des grands classiques français (– Ah ! je meurs. – Un instant!), nous semblent dérisoires. Mais la collision des destinés au sein d’une même famille, comme métaphore de l’humanité, porte en elle une certaine grandeur, irréductible au risible. Ce à quoi nous convie ce Phèdre iconoclaste qui devient une métaphore incarnée de l’impossibilité d’être aussi parfaitement tragique.

Avec cette production de La Déchiqueteuse, le catalyseur et diffuseur JokerJoker frappe un grand coup et nous fait découvrir en même temps qu’un talent brut, une nouvelle salle de spectacle dans les anciens locaux de Musique d’Auteuil dans le Quartier Latin à Québec. Nous étions peu nombreux à la dernière représentation de Phèdre et c’est bien dommage. Si ce théâtre performatif passe près de chez vous, ruez-vous ! Il y a là quelque chose de jubilatoire, une rafraichissante irrévérence.

Phèdre de Jean Racine
Mise en scène : Sylvie Pedneault. Assistance à la mise en scène : Nelly Paquentin. Performance : Claudelle Houde-Labrecque, Production de La Déchiqueteuse, diffusion JokerJoker, présenté au Pub Chez Murphy’s du 18 au 26 avril.

Texte mis en ligne le 7 mai 2019.

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