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Article | Partager sa «petite affaire privée» Claire Savoie et Cristina Nuñez

  • Claire Savoie, Aujourd’hui (dates-vidéos), captures vidéo, oeuvre évolutive amorcée en 2006. Photo : © Claire Savoie, permission de l'artiste
  • Cristina Nuñez, Someone to Love, 1988-2011. Détails : Blonde, Milan, 1998. Photo : © Cristina Nuñez, permission de l’artiste

[In French]

Partager sa «petite affaire privée»
Claire Savoie et Cristina Nuñez
Par Céline Huyghebaert

Si la règle de Barthes, « donner l’intime, non le privé (1) », circonscrit bien la pudeur dans laquelle il est bon de draper la parole publique, plusieurs œuvres exposées pendant la 12e édition du Mois de la Photo à Montréal s’y dérobaient. Les expositions Aujourd’hui (dates-vidéos) de la Québécoise Claire Savoie, à la Galerie SBC, et Someone to love / Une personne à aimer (1988-2011), de l’Espagnole Cristina Nuñez, au Centre des arts actuels Skol, proposaient d’élaborer un territoire universel à partir de matériaux privés ou, pour les nommer autrement, à partir de cette « petite affaire privée » que Deleuze dénonce à la lettre E de son Abécédaire filmé. « C’est vraiment les connards, geint-il, c’est vraiment l’abomination de la médiocrité littéraire, de tout temps, mais particulièrement actuellement, qui fait croire aux gens que pour faire un roman, il suffit d’avoir une petite affaire privée [...]. Mais c’est une honte, quoi, c’est une honte de penser des choses comme ça ! Ce n’est pas l’affaire privée de quelqu’un, écrire, c’est vraiment se lancer dans une affaire universelle (2). » Avant d’aller plus loin, on se doit de le rappeler, cette intransigeante injonction a été formulée dans le double contexte d’un vif engouement, à partir des années 1960, pour les récits de vie stéréotypés, destinés à une consommation rapide, et de la naissance du poststructuralisme qui a libéré le sens de l’œuvre des contingences qui le reliaient jusqu’alors à l’auteur. À les relire aujourd’hui, alors que les frontières entre privé, intime, secret et public sont brouillées par notre utilisation intempestive des réseaux sociaux comme Facebook, qui exploitent et surexposent les petites affaires du moi, on pourrait les juger caduques. Elles viennent pourtant réanimer un vieux soupçon jamais évanoui sur les liens que peuvent entretenir la parole privée et le geste artistique.

Sous le thème Lucidités. Vues de l’intérieur, le Mois de la Photo de cette année rassemblait des artistes qui utilisent l’acte photographique comme processus d’introspection. La commissaire invitée, Anne-Marie Ninacs, proposait d’appréhender les œuvres non comme des illustrations, mais comme des questionnements existentiels et introspectifs sur les réalités du monde, comme des « outils d’existence (3) ». Les expositions de Claire Savoie et de Cristina Nuñez venaient alors offrir au visiteur de l’édifice Belgo deux stratégies très différentes de récits photographiques et vidéographiques qui poussaient l’expérience au-delà du « médiocre » et « immonde » bégaiement de ces petites affaires privées (celles qui ne nous permettent bien souvent que de « bé-bé-bé bégayer, comme ça », dit Deleuze) jusqu’à ce point où l’œuvre porte atteinte à la structure et au socle même du langage sur lequel elle repose.

L’intime – du latin intimus, superlatif de interior – désigne ce qui est au plus profond de l’être. Sa frontière avec le privé reste trouble, comme l’illustre l’exemple donné par Manon Brunet dans Discours et pratiques de l’intime (4) : si la facture de téléphone trouvée dans notre boîte aux lettres appartient au domaine du privé et non de l’intime, les appels téléphoniques en eux-mêmes ou la lettre d’un ami nous semblent intimes. C’est que « le territoire de l’intime [...] ne se réduit pas à celui du je (5) », qu’il soit sujet affectif ou pronom personnel. Ce qui le distingue alors du privé, c’est qu’il n’est pas un lieu en soi (une facture, un numéro de carte, etc.), mais une construction qui implique l’Autre, qui menace d’être livrée à l’Autre chaque fois qu’il entre en contact avec lui. Ainsi, avec Aujourd’hui (dates-vidéos), Claire Savoie ne livre pas des éléments privés compilés dans un journal intime filmé. Les détails captés dans les 500 capsules, montées en séquence et pour la première fois dans leur intégralité pour cette exposition, ont beau mimer les codes du journal intime (dates, narration à la première personne, scènes de la vie quotidienne), ils n’encouragent pas l’Autre à fouiller pour y déterrer les vestiges d’une vie privée, mais plutôt à cohabiter dans les territoires communs de l’intime en matérialisant une présence dans ce qu’elle a de plus commun.

Depuis 2006, l’artiste québécoise tient un journal vidéographique constitué de ce qu’elle appelle des « dates-vidéos », chacune consignant les moments brefs d’une journée par la captation et le montage d’images, d’une trame sonore et de textes. Les images, quotidiennes, presque immobiles, dialoguent avec un flot de textes (notes de lecture de la journée, informations médiatiques, pensées) qui défile sur l’écran. L’accumulation de couches narratives et la circulation simultanée de plusieurs lignes de texte rendent impossible la saisie de l’expérience dans sa totalité. Déjà, dans une exposition antérieure, la critique d’art Marie-Ève Charron avait relevé le volontaire hermétisme structural des œuvres vidéographiques de Claire Savoie : « Ce n’est donc qu’au prix de laborieux efforts, du reste vains, qu’un texte émergera de ce manège incessant, gardien jaloux sans doute d’un secret qui ne peut être dévoilé, d’une zone intime semble-t-il dont on veut limiter l’accès (6)  ». Comme si le dispositif, témoignant du désir d’enregistrer les traces d’une quotidienneté qui disparaît sans cesse, mettait en évidence l’impossibilité même de la transmettre, voire le désir de rendre inaccessible cette zone intime que livre habituellement le journal.

En fait, la mort de l’auteur, si elle n’a pas éradiqué le moi des œuvres et récits actuels, a mis en lumière ce qui distinguait le je de l’énonciation de celui de l’auteur. Pour que le public rencontre l’œuvre, pour qu’il ait envie de s’y impliquer, il doit sentir que ça le concerne, donc que le pronom personnel à la première personne l’avale, en quelque sorte, lui aussi. Le « je » auctorial, dans l’œuvre de Claire Savoie, importe peu. Ce dont témoignent les vidéos, c’est d’une existence sans marqueur identitaire, l’existence d’une infinité d’individus dont la particularité est de vivre la même vie, cette vie reconstruite dans les vidéos ou présentée dans les cadres blancs, épurés et identiques, de la salle contiguë à celle de la projection, contenant 68 épreuves extraites de la bande vidéo. Chaque module représente un mois de captations, à l’intérieur desquels les journées manquantes sont matérialisées par des espaces blancs, montrant ainsi la perception du temps dans l’espace. Si l’organisation linéaire et chronologique des images pourrait, cette fois, permettre au visiteur de capter les secrets d’une vie, les détails filmés – une cicatrice d’animal, une table, un verre, un bureau, un couloir... – se bornent à dire, dans leur absence de particularité, « je suis vivante ». Un peu comme ces notes d’existence, « Ce matin, je me suis levé à... » suivies de l’heure, qu’On Kawara envoyait sur des cartes postales et dont Claire Savoie revendique la filiation.

Au contraire de ce jeu qui détourne sans cesse les codes du journal intime, l’œuvre de Cristina Nuñez s’y précipite dans Someone to love / Une personne à aimer (1988-2011), un ensemble d’autoportraits et de photographies de proches que l’artiste espagnole réalise depuis plus de 20 ans dans une démarche thérapeutique. Devant cette double rangée d’images, grand format en haut, petit en bas, montrant la photographe en relation avec elle-même et ses proches, ce qui surgit d’abord, c’est la résistance à un exhibitionnisme « immonde » – dans son sens premier de ce qui n’est pas propre, qui est impur parce que le sujet y épluche, salement, les écorchures narcissiques de toute une vie, qu’il cherche dans une nudité prétendument sans artifice, dans la laideur des corps, une vérité, tout en nous demandant (et l’on sait comme on hait ceux qui nous supplient de les aimer) de le faire exister en le regardant. Les images sont agencées dans un ordre chronologique, elles reconstruisent le fil linéaire d’une vie chaotique allant de la haine à la réconciliation avec soi. Sur une vidéo qui fait défiler les mêmes photographies, l’artiste raconte son histoire dans une structure linéaire imitant celle des témoignages de vie, sous forme de confidences, dont le grand public est friand. L’intensité ainsi produite, ajoutée au motif thérapeutique, crée une illusion de transparence et procure une impression de vie (« comme si vous y étiez »), qui avale (encore) le public par son apparente authenticité. Même si l’on peut être irrité par la forme que prend alors le récit, l’œuvre nous atteint. Ce qui retient et touche, alors, ce n’est pas la structure de l’œuvre ; c’est le courage de la démarche d’une artiste qui explore devant témoins tout ce qui ne se dit pas, les tabous de la nudité, la laideur, la maladie, la mort, la solitude, l’égocentrisme au détriment de l’amour maternel – quand, sur une image la présentant au premier plan, devant sa fille apparaissant en arrière, elle explique qu’il lui faut toute la place, même dans la relation mère-fille.

Ainsi, malgré leurs démarches quasi opposées – l’une copiant les codes que l’autre cherche à déjouer –, le privé, chez Claire Savoie comme chez Cristina Nuñez, n’est pas déversé, déballé pour être exposé aux yeux de tous. Il est assemblé, au travers d’une construction esthétique, pour hisser les éléments d’une histoire personnelle à un rang collectif. Dans ses vidéos, Claire Savoie essaie de retenir « l’essentiel d’une vie (7)  » en noyant le particulier dans une accumulation de détails banals et communs de la vie quotidienne, alors que, dans l’œuvre de Cristina Nuñez, le privé est décortiqué, déroulé comme on pourrait peut-être s’y autoriser, un jour, dans l’intimité du cabinet du psychanalyste. La démarche, pour reprendre la terminologie de Deleuze, est certes immonde, vulgaire et immonde. Mais pas médiocre. Ou alors médiocre comme nous le sommes tous. Parce que le dispositif esthétique nous force à reconnaître la présence collective de ce médiocre besoin de reconnaissance individuelle qui motive toutes nos actions et toutes nos jérémiades.

NOTES
(1) Roland Barthes, La préparation du roman I et II [Texte imprimé], cours et séminaires au Collège de France, 1978-1979 et 1979-80, Paris, Seuil / Traces écrites, 476 p.
(2) Pierre-André Boutang, Abécédaire de Gilles Deleuze. Entretiens avec Claire Parnet, 2004.
(3) Voir Jacques Doyon, « Anne-Marie Ninacs – À propos de Lucidité. Vues de l’intérieur » (entrevue), Montréal, Ciel variable : Art, photo, médias, culture, n° 88 (septembre-décembre 2011), p. 96.
(4) Manon Brunet, « Le territoire de l’intime », Discours et pratiques de l’intime, Montréal, Québec : Institut québécois de recherche sur la culture, 1993.
(5) Ibid., p. 10.
(6) Marie-Ève Charron, « La Chambre du temps », Montréal, Spirale, no 180 (septembre-octobre 2001), p. 50-51.
(7) Extrait daté du 31.07.2007 : « Se demander si, d’une vie, il est possible de retenir l’essentiel », Aujourd’hui (dates-vidéos), de 2006 à aujourd’hui.

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