Mathilde Roman, Habiter l’exposition : l’artiste et la scénographie, Manuella éditions, Paris | esse arts + opinions

Mathilde Roman, Habiter l’exposition : l’artiste et la scénographie, Manuella éditions, Paris

102
2021
Manuella éditions, Paris
  • Mathilde Roman, Habiter l’exposition : l’artiste et la scénographie, page couverture, 2020. Photo : permission de Manuella éditions, Paris
  • Mathilde Roman, Habiter l’exposition : l’artiste et la scénographie, pages intérieures, 2020. Photo : permission de Manuella éditions, Paris
  • Mathilde Roman, Habiter l’exposition : l’artiste et la scénographie, pages intérieures, 2020. Photo : permission de Manuella éditions, Paris

[In French]

Mathilde Roman
Habiter l’exposition : l’artiste et la scénographie
Manuella éditions, Paris, 2020, 270 p.

Peut-on considérer l’exposition comme un habitat, un milieu dans lequel évoluent à la fois œuvres et spectateurs ? Par une série d’entretiens conduits avec des artistes choisis pour leur approche scénique de l’exposition, Mathilde Roman déplace l’idée d’une scénographie qui ne serait que dispositif de présentation formelle. Elle montre comment ces derniers s’en emparent pour construire des situations ouvertes. Les entretiens commencent avec l’artiste Dan Graham à propos d’une œuvre de 1975, Performer, Audience, Mirror, pièce programmatique pour l’auteure tant son anti-spectacularité présente à la fois le souci d’impliquer les points de vue du spectateur que celui de convoquer la phénoménologie de la performance. Roman oriente majoritairement son propos sur la dimension scénique des installations multiécrans, dans le prolongement de son livre précédent On stage, montrant comment celles-ci se distinguent du cinéma en raison des corps qui s’y inscrivent.

L’intérêt de ce recueil réside surtout dans l’orientation thématique des entretiens. L’auteure a su constamment recentrer ses échanges sur sa préoccupation première : interroger les artistes sur leur façon de concevoir les mises en scène de leurs œuvres tout en cherchant à en connaitre l’effet attendu sur les spectateurs. De nombreux projets sont ainsi analysés, disséqués, mis en conversation. Dans une synthèse préalable, qui appelle à un développement plus approfondi, la perspective des enjeux actuels de la scénographie est reliée à une histoire plus classique convoquant autant Herbert Bayer que El Lissitzky. Partant des premières tentatives pour rendre le spectateur plus actif dans l’exposition, l’auteure étend sa réflexion au prisme de la théorie des milieux à l’aide d’auteurs comme Jakob von Uexküll, dont l’ouvrage de 1934, Milieu animal et milieu humain a été remis au gout du jour par Pierre Huyghe dans plusieurs de ses expositions. La scénographie n’est plus considérée comme un simple environnement, mais comme le moyen de créer des espaces de réciprocité, des zones de rencontre. Œuvres et spectateurs peuvent alors créer d’autres types de relations « entre humains et non-humains », tels que les envisage Donna Haraway dans Habiter le trouble, livre dans lequel la notion d’habitat est empruntée pour le présent ouvrage. Les échos de ces préoccupations écologiques resurgissent dans les entretiens. On y découvre par exemple l’influence de Jonathan Gottschall et sa conception des espaces narratifs en lien avec la théorie de l’évolution dans le travail de Tony Oursler ou encore l’impact de l’écocinéma chez Eija-Liisa Ahtila.

Cette dimension écologique, sous-jacente à une nouvelle perception de la scénographie, conduit à ne plus considérer les vidéos et les écrans comme des espaces dédiés à une perception isolée et individuelle, mais à les voir comme des moyens de mise en relation entre les individus. Mêler espaces réels et espaces fictionnels permet, selon l’auteure, de créer des espaces où peuvent s’inscrire des rituels collectifs, ouvrant vers des enjeux de réconciliation ou de réparation. Ces mises en scène contribueraient à renforcer le lien social. Quittant le dispositif coercitif de maitrise des regards et des points de vue, la scénographie deviendrait alors une machine à produire du relationnel avec une préoccupation relative au vivant.

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