Le supermarché des images Jeu de Paume, Paris | esse arts + opinions

Le supermarché des images Jeu de Paume, Paris

Jeu de Paume
  • Geraldine Juárez, Getty Images, 2014. Photo : © Documentation images Philipp Ottendörfer, permission de l'artiste
  • Andreas Gursky, Amazon, 2016. Photo : © Andreas Gursky, permission de l'artiste et Sprüth Magers, ADAGP, 2019
  • Martha Rosler, Cargo Cult, 1966-1972. Photo : permission de l'artiste et de la galerie Nagel Draxler, Berlin / Cologne
  • László Moholy-Nagy, Construction en émail 1, 2 et 3 (Telephone Pictures), 1923 (réédition de 2012). Photo : permission d'Almine Rech et l'Estate László Moholy- Nagy

[In French]

Le supermarché des images
Jeu de Paume, Paris,
du 11 février au 7 juin 2020

On n’ira pas par quatre chemins pour dire à quel point Le supermarché des images, qui a ouvert en février dernier au Jeu de Paume à Paris, est une exposition décevante. En pleine pandémie de coronavirus, à l’heure où nombreux sont ceux qui se calfeutrent chez eux face à leur ordinateur, la proposition du philosophe Peter Szendy, imaginée à la suite de son ouvrage Le supermarché du visible (2017), arrivait pourtant à point nommé. Ma situation est étrange : j’écris sur celle-ci en tâchant de ne pas me laisser trop happer par la situation actuelle et en sachant pertinemment qu’au moment de la publication de ce texte, seuls les lecteurs qui l’ont déjà visitée pourront savoir de quoi je parle. Pour les autres, voici donc quelques bribes de remise en contexte. La promesse de départ était réjouissante : évoquer la façon dont notre monde s’interroge actuellement sur la saturation des images, phénomène d’ampleur absolument inédite depuis l’avènement d’Internet et l’amélioration des conditions de téléchargement et de diffusion des photographies et vidéos. Le sujet est passionnant, et réclame nécessairement, ce d’autant plus que le Jeu de Paume est un centre d’art spécifiquement dédié à la photographie et à l’image, une contextualisation historique. Or, ce n’est pas du tout ce à quoi nous confronte Le supermarché des images, bien au contraire. Ses cinq sections insistent sur « l’iconomie » (l’économie des images), et s’intéressent donc très logiquement à la façon dont ces images sont stockées, gérées, échangées, diffusées. Mais tout se passe comme s’il n’y avait pas d’histoire avant l’avènement d’un Internet haut débit. Les rares œuvres historiques, bien souvent passionnantes, tels les diagrammes de Kasimir Malevitch ou les peintures par téléphone de László Moholy-Nagy sont présentées au public de manière parfaitement anachronique, pour ne pas dire scandaleusement amateure. Ainsi, le guide de visite n’hésite pas à évoquer la « stratégie de marketing » de Malevitch, « devenu le trader de sa propre marque déposée », qui « ne crée plus, mais se contente de gérer son fonds d’images » ; concernant Moholy-Nagy, ce n’est guère mieux, puisque les tableaux par téléphone feraient « entrer l’art de plain-pied dans l’époque du télétravail ». Non seulement de telles assertions sont réductrices et fausses, mais en outre elles révèlent la façon dont les œuvres sont pensées pour Le supermarché des images : comme des illustrations plus ou moins malléables de théories philosophiques (fussent-elles passionnantes), et non tels des objets autonomes de réflexion. Voilà bien un des défauts majeurs de l’exposition : elle n’arrive pas à nous faire spéculer par nous-mêmes, à susciter le raisonnement, comme si ce dernier était déjà tout emballé et qu’il n’y avait plus qu’à attendre la becquée. La plupart des œuvres paraissent d’ailleurs de qualité moindre au propos : s’il est important de voir ici des photographies d’Andreas Gursky ou des photomontages de Martha Rosler, que nous apportent le caddie plaqué or de Sylvie Fleury ou la sculpture tapageuse d’Andreï Molodkin, un « YES » en plexiglas écrit avec les symboles du yen, de l’euro et du dollar, rempli de pétrole ? Les œuvres les plus littérales côtoient les plus simplistes, voire les plus anecdotiques ou les plus absurdes compte tenu du propos de l’exposition. La première œuvre qui ouvre cette dernière, Gerry images (2014), de Geraldine Juárez, consiste en un miroir sur lequel on peut lire le célèbre logo « Getty images ». Il est à supposer que la sculpture engage une réflexion sur la circulation effrénée des images sur Internet. Elle est pourtant accompagnée de la petite recommandation « Partagez vos selfies #lesupermarchedesimages ». Autant dire que le degré de conscience analytique avoisine ici le zéro. Mis à part quelques exceptions, la plupart des œuvres qui évoquent directement les flux Internet s’avèrent déjà datées, et potentiellement obsolètes, offrant de maigres pensées sur les bouleversements « iconomiques » liés à ce nouveau média. Citons toutefois Click Workers (2017) de Martin Le Chevallier, qui réussit à se dégager du lot, vidéo dans laquelle une voix cosmétique lit, sur fond de pièces d’appartement désertés, des témoignages de travailleuses du clic. Il y a Oksana, de Saint-Pétersbourg, qui « passe ses journées à mentir », Yasmine de Rabat qui « donne des avis sur tout et n’importe quoi », Jessica dans l’Arkansas qui met des étoiles à longueur de temps, ou Magda, à Cracovie, qui regarde en continu des vidéos de décapitations ou des images pornographiques, et les tague. L’œuvre est efficace, et réussit à dépasser la simple démonstration d’un état de fait – la situation précaire des travailleuses du clic – pour aller vers une étrangeté kafkaïenne d’une activité réalisée par les petites mains du capitalisme le plus sauvage. Mais peu de productions réussissent à dépasser l’imagerie pauvre que l’on voit désormais sur tous les réseaux sociaux, et dont on n’attend généralement pas qu’une exposition vienne nous la rabâcher sans angle critique. Il serait également intéressant que l’expérience du supermarché des images soit l’occasion de redire à quel point les œuvres n’ont jamais eu pour vocation d’illustrer quoi que ce soit, les plus fines comme les plus médiocres.

Publié en ligne le 19 mai

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