Article | The Last Newspaper : l’exposition forum | esse arts + opinions

Article | The Last Newspaper : l’exposition forum

  • Robert Gober, Newspaper, 1992. Photo : permission de l’artiste & Matthew Marks Gallery, New York
  • « Blu Dot, Office Systems », The Last Newspaper, New Museum, New York, 2010-2011. Photo : permission New Museum, NY

[In French]

The Last Newspaper : l’exposition forum
Par Geneviève Chevalier

En présentant The Last Newspaper (1), le New Museum de New York offre à son public un événement qui aborde des enjeux sociaux et positionne le musée, l’exposition et le travail des artistes au cœur de la vie citoyenne. Misant sur l’hétérogénéité des approches, l’exposition propose une vision de l’artiste branché sur le monde, qui s’approprie le discours de l’actualité et réagit à la nouvelle. Nul doute que le musée cherche à déconstruire certains des mythes actuels les plus tenaces aux États-Unis et particulièrement ceux entretenus par les grands médias. D’autres expositions récentes présentées par le New Museum allaient d’ailleurs en ce sens. It Is What It Is: Conversations About Iraq (2008), de l’artiste britannique Jeremy Deller, réalisée en collaboration avec Creative Time, soulevait la question de la légitimité de l’intervention de l’armée étatsunienne en Irak ; ou encore plus récemment, Museum as Hub: The Bidoun Project qui réunissait quelque 700 ouvrages littéraires de toutes sortes en provenance du Moyen-Orient.

The Last Newspaper présente les projets d’une vingtaine d’artistes internationaux dont Hans Haacke, Mike Kelley, Adrian Piper et Kelly Walker. Divers collectifs d’artistes et organisations sont également invités à titre de « partenaires » en résidence. Ils sont réunis au troisième étage du musée, où la scénographie revêt les airs d’une salle de rédaction. Ici, on sollicite la participation des visiteurs : le collectif barcelonais Latitudes réalise une publication hebdomadaire dont l’ensemble des éditions formera le catalogue de l’événement, Joseph Grima et Kazys Varnelis/Network Architecture Lab signent le New City Reader, une autre parution hebdomadaire ; StoryCorps enregistre les histoires personnelles des visiteurs dans un souci de conservation du patrimoine populaire ; Center for Urban Pedagogy (CUP) propose une activité qui consiste à « jouer » avec des blocs tout en réfléchissant à des questions d’urbanisme. Le projet de Wolfgang Tillmans fait également partie de l’ensemble. L’œuvre Truth Study Center se donne à voir sous forme de tables rassemblant des coupures de presse mises à jour régulièrement par l’artiste et organisées selon divers récits. The Slought Foundation, Angel Nevarez & Valerie Tevere, Jeffrey Inaba/C-Lab, Jacob Fabricius/Old News font également partie de la liste des partenaires. Le travail de ces collectifs s’inscrit dans la plupart des cas entre le projet artistique et l’action culturelle, c’est-à-dire qu’au cœur de leur pratique se trouve la participation des publics « visant à l’appropriation de l’art exposé par les visiteurs (2) ». Projet de commissariat de Richard Flood (3), conservateur en chef du New Museum, et de Benjamin Godsill (4), conservateur associé, l’exposition emprunte une forme éclatée à l’intérieur du cadre familier du « cube blanc » que met en scène de façon spectaculaire l’architecture du musée et qui fait littéralement en sorte que chacune des salles d’exposition se trouve dans le ventre d’un cube blanc.

Dans le hall d’entrée, l’artiste William Pope L. présente la performance Eating the Wall Street Journal (New Millenium Edition). Des performeurs vêtus d’un costume identique composé d’un masque de vinyle aux traits de Barack Obama, d’un pyjama ainsi que d’une copie du Wall Street Journal déambulent lentement, s’organisant d’abord selon une configuration lâche autour de la position occupée par Pope L. pour ensuite former une lente procession silencieuse gagnant le hall, les ascenseurs, puis les étages. Le contraste entre l’expression d’hilarité arborée par les masques et la gestuelle des performeurs évoquant le réveil avait les qualités d’un rêve qui, anticipait-on, tournerait bientôt au cauchemar. Passant plutôt par le langage verbal, le dispositif Perpetual Peace Project de la Slought Foundation, un organisme basé à Philadelphie et fondé en 2002 par Aaron Levy, poursuit une exploration sur un mode collaboratif entre penseurs issus de différents champs disciplinaires et membres de diverses communautés. Le projet repose sur un essai d’Emmanuel Kant, Projet de paix perpétuelle, et encadre les propos des invités qui traitent de la notion de paix au sein du contexte de mondialisation actuel. Des stations diffusant entre autres les réflexions de la poète et philosophe féministe française Hélène Cixous, de la sociologue et économiste étatsunienne Saskia Sassen ainsi que du penseur et écrivain allemand Boris Groys sont installées à chaque étage de l’édifice. Un second dispositif, le Perpetual Peace Arena, poursuit l’utopie du musée ouvert en créant un espace de discussion où les membres du public peuvent débattre avec des présentateurs invités. Situé au centre de la salle d’exposition du quatrième étage, l’espace délimité par un tapis circulaire bleu évoque le design des stations multimédias. Cette forme qui rappelle l’agora ou l’amphithéâtre grec semble pourtant avoir un effet dissuasif sur le public qui, une fois la discussion amorcée, préfère demeurer en dehors de la zone d’échange, mettant ainsi en doute l’aspect inclusif du dispositif. D’autres œuvres semblent être des réponses spontanées et parfois même naïves à certains faits d’actualité. Nombre d’entre elles consistent en des interventions de toutes sortes sur les pages de journaux. L’une des œuvres qui vient à l’esprit est celle de Dash Snow, l’artiste new-yorkais controversé, mort prématurément en 2009. Untitled (2006) rassemble une série de pages couvertures de tabloïds illustrant la chute de Saddam Hussein. Snow a recouvert les images de sperme puis de brillants colorés. Dans la parution intitulée The Last Star-Ledger de Latitudes, on s’intéresse au mythe entourant cet artiste et son œuvre, tout en mettant en doute la pertinence de sa présence au sein de l’exposition. En permettant à des membres (informés) du public de contribuer par leur analyse à l’élaboration d’un discours critique et à ce qui deviendra éventuellement le catalogue de l’exposition, la publication entre en relation sur un mode quasi direct avec le contenu de l’événement.

À l’heure où la pensée est menacée par un climat politique inquiétant et un système basé sur une consommation qui module les sphères de la société – celles des arts visuels et des expositions temporaires, tout particulièrement –, cette exposition contribue à nourrir l’ambivalence de la culture étasunienne. Le projet fait appel, du moins en principe, à un engagement plus direct des citoyens. Le musée se transforme le temps de l’exposition en un lieu utopique qui, par le biais du territoire de l’art, emprunte de manière symbolique le mode du forum citoyen. Le modèle d’exposition privilégié par les commissaires représente en ce sens une tentative de façonner un espace où sont possibles l’échange, la réflexion et la production de la connaissance. Le projet ne peut cependant pas être à la hauteur de ses ambitions, puisque le musée demeure malgré ses efforts un lieu que, véritablement, peu sont appelés à fréquenter. Les codes qui régissent le monde de l’art contribuent à tenir à distance une majorité qui n’a simplement pas accès à ses hautes sphères.

NOTES
(1) The Last Newspaper, du 6 octobre 2010 au 9 janvier 2011.
(2) Jérôme Glicenstein, L’art : une histoire d’exposition, Paris, PUF, 2009, p. 145.
(3) Richard Flood est conservateur en chef du New Museum depuis 2005. Il a occupé dans le passé, le poste de conservateur en chef du Walker Art Center de Minneapolis, et précédemment les postes de conservateur à P.S.I., de directeur de la Barbara Gladstone Gallery et d’éditeur d’Artforum : www.newmuseum.org/events/125. [Consulté le 16 novembre 2010.]
(4) Avant de joindre l’équipe du New Museum, Benjamin Godsill a été commissaire indépendant à New York et Los Angeles.

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