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Article | La valeur ajoutée des matières résiduelles

  • Jennifer Bélanger, Offrande | Gift, Îles de la Madeleine, 2013. Photo : © Maude Jomphe permission de Admare, Îles de la Madeleine

[In French]

La valeur ajoutée des matières résiduelles
Faire avec. Résidence, événement et exposition en art actuel avec le centre d’artistes AdMare
Îles de la Madeleine, du 17 juin au 27 juillet 2013
Par Marie-Ève Charron

Les îles de la Madeleine ont été le théâtre cet été d’un symposium d’art in situ, neuf ans après le dernier événement du même genre, lui aussi mis sur pied par le centre d’artistes AdMare (1). À l’époque comme aujourd’hui, l’organisation d’un tel événement consistait à redynamiser la scène locale des arts visuels, constamment menacée d’étouffement en raison de l’éloignement de l’archipel et de son relatif isolement. La commissaire montréalaise Véronique Leblanc est venue en quelque sorte abolir cette distance, avec son expertise et des invitations lancées à neuf artistes d’horizons divers, dont deux provenant des Îles.

Aucun des échanges souhaités par l’événement n’aurait eu lieu toutefois sans l’impulsion première donnée par Mayka Thibodeau, designer industrielle pour le Centre de recherche sur les milieux insulaires et maritimes (CERMIM). Son idée de croiser la sensibilisation à la gestion des matières résiduelles et l’art actuel a fait mouche, dans la formule recadrée par la commissaire qui en a fait son programme, sous le titre Faire avec. Le thème supposait de significatifs rapprochements entre l’art et les matières résiduelles (2), interpellant notamment cette pratique locale des patenteux et des artisans qui usent d’objets trouvés. Les résidus sont des matériaux prisés aussi par les artistes motivés à reconsidérer le statut de l’œuvre d’art en regard de la culture matérielle. À partir d’objets ou de déchets, les artistes n’ont de cesse en fait d’exploiter un aspect fondamental de la création : sa capacité à transformer toute chose. Il faut dire qu’aux Îles, plusieurs facteurs (l’éloignement du continent, la fragilité et la petitesse du territoire, la concentration élevée de certains déchets – comme la multitude de coquilles de crustacés – et la surpopulation durant l’été) font de la gestion des déchets une préoccupation majeure. Cette conscience existe depuis longtemps, mais spécialement depuis 2008 alors que, privée d’incinérateur, la municipalité doit exporter ses résidus non compostables aussi loin qu’à Victoriaville. Cela fait d’ailleurs des années que des chercheurs avancent des solutions pour le réemploi, la revalorisation et la transformation des déchets (3) en contexte insulaire.

En plus de s’inscrire dans le paradigme culturel du recyclage (4), l’événement se réclamait aussi des pratiques de l’in situ. « Faire avec » présuppose en effet l’idée de composer avec le contexte, d’y puiser ses matériaux (physiques, culturels, historiques, économiques...) et de s’y greffer, processus encouragé par la formule de la résidence au cours de laquelle des visites du Centre de gestion des matières résiduelles (CGMR) et du centre de récupération Ré-Utîles, autres partenaires de l’aventure, avaient été prévues avec les artistes, avec pour résultat d’orienter certaines de leurs interventions. Les déchets et leur gestion sont loin d’être un épiphénomène pour les îles de la Madeleine, et ils se sont avérés des catalyseurs puissants pour les artistes qui, par leur pratique, ont en retour révélé de manières inédites les enjeux propres à ce sujet.

Édification et dispersion
Le paysage des îles, qui rafle toute l’attention, s’est retrouvé au cœur de quelques interventions, dont celle de José Luis Torres – bien qu’indirectement, par le truchement du bâti. Dans la foulée de ses architectures de fortune, comme autant de rappels à la débrouille et à la précarité vécues dans les bidonvilles du monde, l’artiste a construit une cabane sur les vestiges d’une manufacture de poissons à L’Étang-du-Nord. L’artiste a su concilier l’attrait du site, sa vue imprenable, avec l’érection d’un abri qu’il a intégralement construit de cadres de fenêtre trouvés au CGMR. Cadrant à qui mieux mieux le paysage tout autour, l’installation valorisait simplement ce qui était déjà là tout en évoquant une certaine culture du faire soi-même que l’histoire de l’architecture a souvent vu fleurir dans des situations de crise où il fallait trouver des solutions moins énergivores pour se loger (5). L’œuvre Ce qui nous entoure servait d’interface en révélant ces autres ressources que sont la lumière du soleil et le vent.

Jean-Pierre Gauthier a justement choisi de Faire avec le vent, pour activer des instruments à cordes qu’il a discrètement déployés à même une ancienne saline, sur le lieu historique de La Grave à Havre-Aubert. Grâce au vent et à des micros, quelques cordes tendues sur les façades extérieures résonnaient à l’intérieur, où de rares objets anciens du quotidien dissimulaient de petits haut-parleurs. C’est comme si la vie reprenait petit à petit dans ce lieu qui accueillait jadis les pêcheurs. Par son économie de moyens, l’intervention ne manquait pas de justesse, d’autant que l’artiste avait intégré dans son dispositif quelques solutions apprises d’une harpiste éolienne locale ; là-bas, il va de soi de composer avec le vent. Sans même l’avoir prémédité, l’artiste rappelait la vocation potentiellement énergétique du vent ; si deux ou trois éoliennes s’élèvent sur l’archipel, elles sont toutefois délaissées, tels des prototypes dérisoires, tentatives avortées d’en faire l’exploitation.

L’approche choisie par Jennifer Bélanger se situait aussi du côté de l’insertion discrète dans le contexte donné. C’est en caméléon que l’artiste a opéré, en s’immisçant dans le circuit déjà actif de la revalorisation des objets usagés mis en place par le centre Ré-UtÎles. Elle y a intégré ou réintégré des objets modifiés par elle (ajout de motifs par impression, rafraîchissement de peinture et autres transformations) mettant ainsi à l’épreuve le statut de l’objet comme la fixation de sa valeur monétaire. Rarement insolites, les interventions de l’artiste ne se laissaient pas facilement deviner. Que les objets aient été insérés là par elle ou qu’ils y soient arrivés autrement, l’artiste a exploité le fait que le magasin de seconde main est visité pour y faire des trouvailles. Contrairement à la marchandise neuve, lisse et sans histoire, ces objets ont déjà une singularité, une vie sociale manifeste que le geste artistique de Bélanger surlignait. Tout l’arbitraire de la valeur monétaire accordée aux objets est ressorti de façon amusante, comme l’a raconté l’artiste, quand la lampe qu’elle avait payée trois dollars a été remise sur les tablettes à deux dollars, après qu’elle lui ait refait une beauté au fini plutôt kitsch.

Parmi les adeptes du centre Ré-UtÎles, certains sont des artisans ou des patenteux à qui Yoanis Menge a voulu rendre hommage en faisant leur portrait. Fidèle à l’approche du reportage photographique qui a fait sa renommée aux Îles, Menge a portraituré ces personnages dans des mises en scène dramatiques. D’une facture convenue, mais parfaitement maîtrisée, les images se donnaient à voir agrandies sur les façades de bâtisses abandonnées un peu partout sur l’archipel. Celle qui était fichée sur l’ancien garage Lada à Fatima était sans conteste la plus éloquente. Toutefois, le projet impliquait peu de repositionnement, tant pour l’artiste que pour ses sujets, et confirmait plutôt chacun dans un rôle déjà célébré, alors que le cadre de cet événement laissait espérer davantage.

Ève Cadieux a elle aussi opté pour un projet dispersé sur les îles, en dissimulant dans des lieux abandonnés ou de passage des carnets faits à la main où elle avait réuni des photographies et du texte. Elle s’est intéressée à des constructions délaissées dont le sort est encore incertain et qui, nombreuses sur l’archipel, sont symptomatiques d’une activité particulière. Chacune de ces bâtisses doit faire l’objet d’une réappropriation ou verra sa fonction transformée, selon ce que lui ont raconté les habitants. Les carnets évoquent le devenir de ces bâtiments et, par le texte, épousent un mode narratif qui se rapproche de l’expérience initiale que l’artiste a faite de cette réalité ; en touriste soucieuse de s’imprégner du milieu visité, elle a prêté l’oreille et glané des histoires auprès des gens rencontrés. Comme les rumeurs qui circulent, les carnets laissés par l’artiste dans le paysage instilleront à leur tour d’autres histoires. La force de ce projet est d’avoir cerné cet aspect culturel peu tangible en en préservant le caractère fugace.

L’artiste en visiteur
Les deux projets de Jean-Yves Vigneau ont confirmé son approche plus traditionnelle du land art et sa connaissance poussée de la mer. Dans son intervention au lac Quinn à Cap-aux-Meules, il a déployé sur l’eau une constellation d’assiettes récupérées, La Voie lactée. Celle-ci évoquait à la fois le temps où la mer servait de poubelle et les effets de la surpêche, qui prive les pêcheurs d’une ressource locale. D’ailleurs, le dispositif à la base de cet archipel flottant – des îles dans les Îles – réemployait les équipements désormais inutiles de la pêche aux harengs, industrie que les Madelinots ont dû à regret abandonner à cause de la raréfaction du poisson.

Que Marianne Papillon se soit lancée dans un projet d’intervention monumentale dans le paysage, à l’exemple de certains grands classiques du land art, était relativement surprenant du fait de son peu d’expérience dans le domaine. Elle a conçu avec des soutiens-gorges usagés un immense filet qu’elle a suspendu sur la falaise du parc à Gros-Cap. Présenté comme un soutien-côte, le dispositif, fondé sur une certaine littéralité, semblait plutôt faire la vie dure au flanc de la falaise de grès rouge (caractéristique des Îles) déjà fragilisé par l’érosion. L’œuvre a d’ailleurs créé certains remous dans la population, mais pas autant que le projet de l’ATSA, qui, pour d’autres raisons, a même dû être démantelé avant la fin de l’événement. Les ballots de résidus (6) fixés à une rangée de lampadaires, évocation de ceux que les Îles envoient à Victoriaville, ont suscité de vives réactions dans un groupe de citoyens. Ils se disaient rétifs à l’implantation du projet – pourtant officiellement autorisé par la municipalité – le long du chemin du Quai à Cap-aux-Meules, un endroit stratégique pour l’arrivée des touristes. Le cas à lui seul mériterait une analyse sociologique poussée. Dans l’art in situ, la population est une donnée à ne pas négliger, et les artistes auraient dû le savoir.

Douglas Scholes est l’artiste qui a le plus finement agi dans le contexte, lui qui fait de l’entretien de sites sa démarche. Cet habitué des résidences a révélé, avec la complicité des résidents, des dépotoirs clandestins dont il a trié sur place les matériaux, geste en lui-même porteur d’un programme (7). Vestiges d’une époque où l’on se souciait peu du sort des déchets, ces dépotoirs illicites, qui se comptent par dizaines, ont été dénichés dans des endroits parfois époustouflants de beauté. À moins de les trouver par hasard, ces interventions dans les sites étaient révélées par le truchement de vidéos, lors de projections nocturnes à La Grave. De manière ironique, l’artiste adoptait dans ces vidéos des poses romantiques, comme pour souligner la grandeur de ces paysages tout en faisant ressortir leur destruction implacable par l’humain (8).

À l’aéroport, dans le « Colis suspect » d’AdMare (9), l’artiste a aussi soigneusement recensé ce qu’il a consommé et rejeté tout au long de son séjour de trois semaines aux Îles. Il a parfois dû s’ingénier à traduire des quantités astronomiques, comme celle de l’eau utilisée. En guise de mot d’accueil réservé aux visiteurs de l’archipel, c’était franchement bien trouvé. Offrir à la vue cette empreinte écologique, c’était admettre cet imparable axiome voulant que chacun ici fasse partie du problème. Voilà une proposition des plus sensibles étant donné le contexte, celui d’un archipel qui vit selon de constantes équations fragiles desquelles, fort lucidement, l’artiste invité ne s’est pas exclu. De cet exemple en particulier, il faut conclure à la pertinence de l’événement pour les Îles de la Madeleine.

NOTES
(1) Il s’agissait des Islomanes, en 2004, événement commissarié par Jean-Yves Vigneault et Viviane Paradis. Voir à ce sujet mon texte intitulé « Petite géographie insulaire », Esse, no 53 (hiver 2005), p. 64-69.
(2) Une thématique déjà explorée par Esse dans son numéro Déchets (no 64, automne 2008).
(3) Les résultats de ces recherches sont rendus publics sur le site du CERMIM :
www.uqar.ca/cermim/publications-scientifiques/.
(4) Jean Klucinskas et Walter Moser, Esthétique et recyclages culturels : exploration de la culture contemporaine, « Introduction », p. 14.
(5) Un épisode particulier fut mis en lumière par Giovanna Borasi et Mirko Zardini dans Désolé plus d’essence. L’innovation architecturale en réponse à la crise pétrolière de 1973, Montréal, Centre canadien d’architecture, 2007.
(6) Trouvés au CGMR, il s’agissait surtout d’objets désuets, tels des skis et des ordinateurs, qui auraient pu être réemployés.
(7) La municipalité des Îles de la Madeleine est pionnière au Québec dans le domaine de la gestion des matières résiduelles. Elle a introduit le recyclage à deux voies en 1993 puis à trois voies en 1997. Elle reste exemplaire aujourd’hui en la matière.
(8) Dans certains plans des vidéos, l’artiste reprend la pose bien connue du Voyageur contemplant une mer de nuages (1818), de Caspar Friederich.
(9) Le « Colis suspect » est une vitrine à l’aéroport, l’espace d’exposition officiel du centre AdMare.

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