Hélène Bertin, Le Creux de l’enfer, Thiers, France | esse arts + opinions

Hélène Bertin, Le Creux de l’enfer, Thiers, France

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2021
Le Creux de l’enfer, Thiers, France
  • Hélène Bertin, Le jardin juvénile, vue d’installation, Le Creux de l’enfer, Thiers, 2020. Photo : Vincent Blesblois
  • Hélène Bertin, Le jardin juvénile, détail de l’installation, Le Creux de l’enfer, Thiers, 2020. Photo : Vincent Blesblois
  • Hélène Bertin, Le chant de la Piboule, vue d’installation, Le Creux de l’enfer, Thiers, 2020. Photo : Vincent Blesblois
  • Hélène Bertin, Le jardin des paniers, vue d’installation, Le Creux de l’enfer, Thiers, 2020. Photo : Vincent Blesblois
  • Hélène Bertin, Le jardin des paniers, détail de l’installation, Le Creux de l’enfer, Thiers, 2020. Photo : Vincent Blesblois
  • Hélène Bertin, Le jardin des voix, vue d’installation, Le Creux de l’enfer, Thiers, 2020. Photo : Vincent Blesblois
  • Hélène Bertin, Le jardin des voix, détail de l’installation, Le Creux de l’enfer, Thiers, 2020. Photo : Vincent Blesblois

[In French]

Hélène Bertin, Cahin-caha
Le Creux de l’enfer (centre d’art contemporain), Thiers, France
du 1er novembre 2020 au 30 avril 2021

Le titre de l’exposition d’Hélène Bertin suggère une ouverture aux contingences extérieures et aux aléas : Cahin-caha, comme le chemin imprévisible que ses rencontres et ses collaborations tracent dans ses projets. Dans l’épaisseur d’un temps long, l’artiste conçoit son travail artistique comme le fruit de ramifications et d’échos. D’un corps de métier, d’une tradition, d’une exposition à l’autre, Bertin sème, puis laisse le temps à la récolte, au gré des possibles. Il n’est pas surprenant qu’elle ait choisi, pour cette exposition, de suivre la métaphore du jardin pour évoquer les trois âges de la vie : l’enfance, la vie adulte et la vieillesse. Du berceau à la tombe, vitrine réalisée par le muséographe Georges Henri Rivière en 1975, est l’une des sources du projet. La magie exercée par cette vitrine présentant les objets de la France rurale traditionnelle se transpose ici dans une mise en scène vouée à servir d’accompagnement presque rituel aux sculptures de l’artiste.

Le jardin juvénile est constitué d’esquifs remplis d’une variété de sables colorés dans lesquels les enfants sont incités à manipuler des céramiques aux formes rondes et joyeuses, sortes d’ilots pour un dialogue local des cultures où cohabitent les ocres de Roussillon du Lubéron natal de l’artiste et les sables noirs du terroir qui l’accueille. Des outils de ratissage, lisses ou dentés, invitent à y entrer en profondeur et à dessiner des vagues comme dans un jardin zen. En écho à ces dernières, des voiles de bateau, devenues cerfs-volants, se détachent au plafond. Bertin a le gout de la transmission, comme le laisse entendre l’espace qu’elle réserve au regard de l’enfance. Ses sculptures sont comme des objets transitionnels qui, au gré des personnes qui s’en emparent, peuvent se transformer en objets transactionnels. Dès sa première intervention au Creux de l’enfer, en 2018, elle avait revisité l’espace d’accueil du centre d’art. Marchelire & Corbeilleboire, en référence à Claude Ponti, auteur de littérature jeunesse, crée un abord réjouissant sous une toile faisant penser aux charriots ambulants des plagistes. Loin des espaces austères ou froids qui sont la spécificité de certains lieux artistiques, ici des pieds en céramique en guise de piètements semblent donner la direction à prendre. Plus loin des tables et des bancs permettent de s’assoir en face à face pour échanger, lire les livres que l’artiste a sélectionnés ou jouer avec des puzzles en céramique, comme on le ferait dans un wagon pendant un voyage.

L’âge adulte, Le jardin des paniers, présente une vingtaine de pots de diverses tailles, réalisés à La Borne en collaboration avec le potier Jacques Laroussinie. Leur cuisson très spécifique, au four à bois Noborigama, donne une grande variation de tonalités et de couleurs. Les flammes ont léché les céramiques de façon plus ou moins vive, plus ou moins intense, comme une métaphore des différents moments de la vie. Leur disposition forme une perspective qui se termine sous une grande tente en épis de céréales panifiables : blé, orge, épeautre…, réalisée avec un cultivateur local. Se mêlent ainsi art, artisanat et savoir-faire paysan d’où émane un gout pour les rites agraires anciens. Au milieu des pots, des petits personnages ou des symboles proches d’une écriture que l’on ne connaitrait pas sont dessinés avec des grains et officient comme de modestes divinités. Celles-ci semblent être surveillées par des pantins en céramique suspendus dans l’espace, mi-animaux, mi-végétaux, parfois un peu grotesques.

Dans la grotte du Creux de l’enfer, nommée ainsi en raison de son emplacement laissant apparaitre la roche sur laquelle le centre d’art s’accroche, l’artiste a placé Le jardin des voix dédié à la vieillesse et à la mort. Des céramiques en forme de phylactères sont suspendues à un arc par des tresses de crin de cheval. Elles ont été confiées aux fontaines pétrifiantes de Saint-Nectaire. En fonction de la lumière, la régularité de leur surface leur donne des aspects de glace ou d’un velours d’une blancheur immaculée. La mort, perçue comme une transformation minérale de la matière, s’accompagne de sons graves et continus, composés à partir d’enregistrements de chants de moines par Romain Bodart, qui a réalisé une bande sonore pour chaque jardin. De subtils détails, invisibles, servent de relais à ces différents âges, comme la cuisson des céramiques de plus en plus élevée à mesure que l’on monte dans les âges.

Ces jardins semblent officier comme des lieux pour des rites de passage. Que récolte-t-on de la vie ? Que transmet-on de nos expériences ? Hélène Bertin est une intercesseuse qui aime les objets de transmission, elle est en même temps naturellement chercheuse. Après avoir exploré de manière approfondie le travail de Valentine Schlegel, auquel elle a consacré un livre et des expositions, elle s’intéresse aujourd’hui à la tradition populaire de l’arbre de mai. À Cucuron dans le Vaucluse, on coupe tous les ans un peuplier pour fêter la fin de la peste au 18e siècle. Le « Mai de sainte Tulle » se transpose dans l’exposition par un livre réalisé pour les enfants, Le conte de la Piboule, que l’on peut lire sur un banc sous une arche évoquant la voute d’une église. Le rite y est raconté suivant le point de vue de l’arbre. Comme un livre déployé dans l’espace, des sculptures faites d’un peuplier coupé lors de la fête traditionnelle et surmontées de têtes en céramique représentent la sainte. L’artiste n’est pas à la recherche d’un exotisme rural. Dans ce village où elle est née, dans lequel elle a choisi de continuer à vivre et de travailler, elle est elle-même le témoin de cette tradition depuis trente ans. Bertin offre une authenticité, un rapport direct au monde, qui ne perd pas le sens de l’usage. Elle revient toujours aux fondamentaux – le feu, le bois, le blé, le jeu – et aux gestes primaires qui les accompagnent. Réactiver les gestes artisanaux et se les réapproprier pour leur donner un sens nouveau devient prétexte à revisiter des traditions ancestrales, telles qu’on les observe ou qu’on les vit, et que l’on peut redécouvrir à l’âge adulte avec un regard nouveau.

L’exposition sera de nouveau présentée sous le titre Tohu Bohu du 29 mai au 22 août 2021 au 19 Crac de Montbéliard, France.

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