Festival TransAmérique (FTA), Montréal | esse arts + opinions

Festival TransAmérique (FTA), Montréal

  • Mohammad Al Attar, Alep. Portrait d’une absence. Vue du spectacle, Édifice Wilder, Montréal, 2021. Photo : Vivien Gaumand.
  • Mohammad Al Attar, Alep. Portrait d’une absence. Vue du spectacle, Édifice Wilder, Montréal, 2021. Photo : Vivien Gaumand.
  • Mohammad Al Attar, Alep. Portrait d’une absence. Vue du spectacle, Édifice Wilder, Montréal, 2021. Photo : Vivien Gaumand.
  • Mohammad Al Attar, Alep. Portrait d’une absence. Vue du spectacle, Édifice Wilder, Montréal, 2021. Photo : Vivien Gaumand.
  • Kate McIntosh, Worktable. Vue d’installation, UQAM, Montréal, 2021. Photo : Vivien Gaumand.
  • Kate McIntosh, Worktable, 2011. Photo : Permission de l’artiste.
  • Kate McIntosh, Worktable. Vue d’installation, UQAM, Montréal, 2021. Photo : Vivien Gaumand.
  • Kate McIntosh, Worktable, 2011. Photo : Permission de l’artiste.

[In French]

Festival TransAmérique (FTA)
Montréal, d
u 26 mai au 12 juin 2021

Tous les deux au programme de la plus récente édition du Festival TransAmérique, le spectacle Alep. Portrait d’une absence et l’installation Worktable s’illustrent par les configurations intimes dans lesquelles ils positionnent leurs publics. Rares œuvres conçues par des artistes internationaux à être de cette mouture pandémique du FTA, ces propositions font le pari de la proximité physique. Tandis qu’Alep mise sur la rencontre privilégiée entre un·e seul·e spectateur·trice et un·e comédien·ne, Worktable est une création sans interprète où l’assistance est appelée à se mettre au travail en suivant une série d’instructions.

Respectivement créées en 2017 et en 2011, ces œuvres entrent pourtant en résonance avec le travail de réhabilitation relationnelle qui nous attend, à la suite des périodes de confinement. Pour apprivoiser la contiguïté, j’ai donc fait le pari de la petite rencontre et j’ai voulu fréquenter ces créations qui mettent en jeu la proximité. La nature intime de ces expériences artistiques appelant une réception toute personnelle, je propose ici deux récits qui relatent et pensent mon parcours spectatorial.

Alep. Portrait d’une absence
Écrit par l’auteur dramatique syrien Mohammad Al Attar en collaboration avec le metteur en scène Omar Abusaada et la scénographe Bissane Al Charif, ce spectacle est composé de dix récits, partagés par dix interprètes à dix spectateur·trices, en simultané.

Je monte les escaliers de l’Édifice Wilder où des membres du personnel du théâtre m’accueillent dans le hall en m’invitant à observer une immense carte géographique en bois de la ville d’Alep. Certains quartiers sont en relief et peuvent se détacher de la surface. Je suis invitée à sélectionner une de ces pièces ; mon choix se pose sur un fragment situé au sud-est de la ville. Derrière ce morceau se trouve un chiffre que je dois divulguer afin que l’on me remette un enregistreur vocal. Une fois à l’intérieur de la salle, je note la présence de dix ilots, composés d’une table, dont les surfaces sont en soi des fragments incomplets de la carte étudiée plus tôt. Pour trouver sa place, je dois insérer mon morceau d’Alep au bon endroit. Pendant ce temps, une bande sonore campe le récit : un narrateur ayant fui Alep fait un rêve récurent où il est de retour dans cette ville et peine à retrouver son chemin. Cette amnésie partielle le terrifie et il invite une poignée de ses ami·e·s (tous·tes des Alepin·es vivant dorénavant à l’étranger) à préserver cette mémoire en enregistrant les souvenirs de ces lieux qu’ils ont habités. À la fin de ce passage, dix interprètes entrent dans la salle et viennent respectivement prendre place devant chacun·e des membres du public. Séparée par un panneau de plexiglas, je me retrouve face à une comédienne qui me salue doucement, m’invite à lui remettre le magnétophone en ma possession, le place entre nous et démarre un enregistrement. Nous écoutons, ensemble, la voix de Marcelle. La captation est en arabe et je comprends implicitement qu’il s’agit d’un témoignage et que celui-ci répond à l’appel lancé par le narrateur. Après quelques secondes d’écoute, l’interprète arrête l’enregistrement et reprend le récit. Elle agira comme une courroie de transmission entre moi et cette Alépine d’origine qui raconte d’où elle vient. Les souvenirs sont détaillés, clairs et minutieux ; Marcelle narre son enfance passée dans une intense proximité avec l’Église chrétienne ainsi que les frictions entre les classes sociales et politiques qui animent l’Alep qu’elle a connue et fréquentée. La voix de Marcelle, entendue plus tôt, celle de la comédienne devant moi et celles des autres interprètes dans la salle s’entremêlent dans un chuchotement continu et solidaire. Une responsabilité jaillit de ce geste de transmission : celle d’être à l’écoute afin d’archiver Alep au sein d’une mémoire collective et partagée. Si le spectacle aborde inévitablement la destruction d’une ville, il met aussi en lumière les formes de reconstruction qui puissent advenir à travers la reconnaissance et le partage des souvenirs intimes des Alépin·es. Ce récit d’une vingtaine de minutes se clôt lorsque la comédienne me tend l’enregistreuse à nouveau et m’invite à léguer, à mon tour, le souvenir d’un lieu. Ce legs sera traduit en arabe et remis aux personnes à qui appartiennent ces témoignages. Ce faisant, le dispositif dramaturgique archive la mémoire diasporique pour lutter contre son effacement et permet au public de répondre à ces dons par un geste de réciprocité. Je me sens, parmi les souvenirs.

Worktable
L’installation de l’artiste néo-zélandaise Kate McIntosh est composée d’une série de pièces à traverser individuellement par chaque membre du public.

Lorsque j’entre dans la salle polyvalente de l’UQAM, plusieurs établis sont disposés devant moi et une série d’objets y sont rangés de manière très ordonnée : un gant de boxe, un caméscope, une petite horloge, un soulier de soccer, un paquet de cigarettes, etc. Une invitation m’est lancée : sélectionner l’un d’entre eux et inscrire mon choix ainsi que l’heure de mon arrivée dans un registre. Je choisis un clavier d’ordinateur et quelqu’un me guide jusqu’à la salle suivante. Il s’agit d’un petit atelier séparé du reste de la salle d’exposition par un lourd rideau. À l’intérieur de cette salle se trouvent des outils de toutes sortes, minutieusement classés, ainsi qu’une série d’affiches m’invitant à mettre en pièces l’objet choisi et à l’emporter dans l’espace suivant. Je me mets à la tâche. Je dévisse, démonte, scie et réduis en morceaux mon objet : le travail est absorbant et méditatif. Je regroupe les pièces du clavier et quitte cet espace qui m’a été temporairement assigné. Une autre affiche m’indique de laisser derrière moi mon objet et d’entrer dans une troisième salle : celle de la reconstruction. Je suis invitée, toujours par le biais d’une mention textuelle, à saisir un nouvel objet déconstruit. Il me faut choisir entre un minuscule quartz émietté, un petit robot dont les boulons ont été démontés ou encore ce qu’il reste d’une cassette audio. Je m’empare de celle-ci et je vais m’asseoir à un poste de reconstruction : une table sur laquelle sont disposés des matériaux (élastiques de caoutchouc, ruban adhésif, colle, corde, fil, etc.). Cette étape est cruciale, car elle consiste à restaurer l’objet mis en pièces en lui offrant une vie qui n’a rien à voir avec celle qu’il a connue auparavant. Ce moment exige un soin et une attention soutenus. Lorsque mon travail est achevé, je quitte cette pièce pour entrer dans le dernier espace, soit la salle d’exposition. Il m’est indiqué de déposer mon objet sur un des caissons blancs, parmi les objets restaurés par les participant·e·s qui m’ont précédée. J’y aperçois un globe terrestre qui ne sera plus jamais sphérique et dont les morceaux ont été ficelés ensemble, un coquillage explosé dont chacun des fragments a été disposé en ordre de grandeur sur un long morceau de ruban adhésif et un vase qui ne semble avoir connu aucune transformation autre que celle d’une pure reconstruction. Je flâne parmi les artéfacts dont l’existence a été la cible d’une destruction et puis l’objet d’un réassemblage bienveillant. Après m’être imprégnée de la présence de ces objets, je reconnais avoir développé une relation avec eux, un lien qui s’incarne à l’extérieur du régime de l’usage. Si cette expérience participative m’apparait comme une exploration physique des enjeux de l’obsolescence et de l’inutilité programmées des objets, elle semble surtout provoquer en moi une réflexion sensible sur le soin et l’attention accordés aux matérialités qui ponctuent mon quotidien et sur la part d’observation que nécessite la création. Je me sens, parmi les objets.

Publié en ligne le 17 juin 2021.

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