Dossier : Topophilie urbaine des lieux et non-lieux de la mémoire

[Extract in French]

«Lorsqu’on lui demande pourquoi il préfère prendre des photos de détails insignifiants dans les hôtels mondains plutôt que de photographier des lieux touristiques, le touriste japonais du Mystery Train de Jarmush explique qu’il se rappellera toujours des choses mémorables, et que c’est l’immémorable qui doit être saisi.»
Diller+Scofidio, Visites aux armées, tourisme de guerre.

La mémoire appartient à tous et à personne. À la fois individuelle et collective, elle n’est ni exclusivement du domaine de l’un ni de l’autre. Si la mémoire se construit à partir d’expériences subjectives et phénoménologiques, elle s’articule dans notre rapport aux autres, dans l’usage de symboles et de métaphores, dans l’évocation d’images mises en commun et dans des jeux relationnels de gestes et de narrations qui la fixent, la transforment, comblent ses vides. Dans la parole qui participe à la construction d’une mémoire partagée, le passé se recompose en fonction de nos préoccupations actuelles et la mémoire s’enrichit à chaque narration.

Suivant cette idée, j’émets l’hypothèse que les «ruses» dont il est question depuis Michel de Certeau [1], héritées de traditions, intégrées à travers le corps, réactivées consciemment ou inconsciemment et performées dans la vie active sont des façons «d’être-au-monde en temps réel [2]» en amalgamant la mémoire du corps en action à celle des récits à l’espace de la ville et des citations du passé dans des extraits de présent. Ces ruses silencieuses, subtiles et efficaces que chacun s’invente pour cheminer à travers les aléas et les conventions du quotidien, définissent des lieux et des «pratiques de vie». Sortes de micro-résistances citoyennes ou habitantes, elles ne sont pas sans lien avec les stratégies artistiques relationnelles fondant les «utopies de micro-proximités» et les «utopies micro-sectorielles» définies par Nicolas Bourriaud [3] : opérations apparemment anonymes qui portent sur des éléments de la vie quotidienne, qui montrent les rapports de pouvoir et de production et fondent, à diverses échelles, des «modes d’existence», des «formes de vie». Ces pratiques artistiques, comme les «ruses», s’activent dans les logiques de fonctionnement des systèmes déjà en place dans les sphères interpersonnelle, socio-politique ou socio-économique.

[…]

NOTES :

1. Michel de Certeau, L’invention du quotidien, (tome I); et Michel de Certeau, Luce Giard, Pierre Mayol, L’invention du quotidien (tome 2), Gallimard, Paris, 1994.
2. Paul Virilio, – entretien avec Adrien Sina. «l’Urbanité Virtuelle, l’Être-au-Monde en Temps Réel», in Inter art actuel, nš 65,1996, p. 49 et 52 : «[Vivre] dans une société investie par l’hégémonie de la technique où l’homme s’appauvrit en matière d’expériences sensorielles et dans son rapport avec le monde».
3. Entretien avec Nicolas Bourriaud : «Les Utopies de micro-proximités» in Spirale, «Les auteurs de la cité», Identité et urbanité, nš 182, janv.- févr. 2002, p. 41 et 43. L’auteur qualifie les pratiques d’un art relationnel de «formes de vie». Voir aussi : Formes de vie, L’art moderne et l’invention de soi, Denoël, Paris, 1999.

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