Article | Ce qui vient, la 2e biennale de Rennes | esse arts + opinions

Article | Ce qui vient, la 2e biennale de Rennes

  • Basim Magdy, The Future of Your Head, 2008. Photo : Yann Peucat / Atelier Puzzle
  • Denicolai & Provoost, Youtube was a video, 2008. Photo : Yann Peucat / Atelier Puzzle

[In French]

Ce qui vient,
la 2e biennale de Rennes
Par André-Louis Paré

Une des premières « œuvres » que le visiteur rencontrait dans l’espace principal de l’exposition requérait de sa part une certaine adresse. S’il choisissait d’emprunter le parcours suggéré, il lui fallait marcher sur des planches à roulettes déposées par centaines sur le sol. Intitulée What You Want Is What We Want, cette installation du duo Barking Dogs United demandait en effet d’avancer avec précaution. Puisque de petites secousses pouvaient se produire, elle donnait physiquement au spectateur une impression d’instabilité. Cette façon d’aborder la deuxième édition de la biennale de Rennes, ayant pour titre Ce qui vient et mise en scène par la commissaire Raphaële Jeune, ouvrait déjà une piste de réflexion. Empruntée à Jacques Derrida, l’expression « ce qui vient » s’accorde avec la situation du monde quant à son avenir (1). Et c’est dans un monument historique, le couvent des Jacobins, destiné à devenir un centre des congrès, que se trouvaient exposées la plupart des œuvres (2).

Directrice de l’association Art to be, Jeune s’est vu confier l’organisation de la première biennale, présentée au printemps 2008 (3). Ayant pour titre Valeurs croisées, celle-ci suscitait un questionnement sur la notion de valeur en lien avec le travail de l’artiste. Il s’agissait surtout de faire interagir l’art, comme activité de production, avec l’économie (4). Or, tel que présenté dans le cadre de Ce qui vient, le thème du futur a aussi pour ancrage la crise financière causée par un marché capitaliste vacillant. Devenu une affaire planétaire, notre être-au-monde est foncièrement économique. Et puisque l’économie est structurellement en lien avec notre façon d’habiter le monde, nous sommes constamment interpellés sur nos possibilités – ou non – d’agir, sur nos capacités de faire en sorte que « ce qui vient » puisse s’offrir un avenir. Dans cette optique, l’histoire est toujours à écrire. Mais comment, et par qui ? Pour enrichir ce questionnement, la commissaire a ajouté à l’expression « ce qui vient » quelques précisions, telles que : « ce qui vient à nous » ; « ce qui devient » ; « ce qui revient » ; « ce qui survient » ; et « ce qui vient de nous ». C’est à travers ces déclinaisons que le public était donc invité à regarder les diverses propositions d’artistes (5).

Sur un mur de la salle où se trouvait What You Want Is What We Want figurait une œuvre de Pierre Bismuth, composée de lettres en néon représentant son titre : Coming soon. Visant un avenir tout proche, ces mots, à côté du skatefloor, pouvaient être lus comme une sorte d’avertissement présageant la catastrophe. Cette impression se confirmait lorsque, dans une autre salle, l’artiste Dora Garcia donnait à lire cet aphorisme écrit en lettres d’or : « Le futur doit être dangereux ». Plus qu’une menace, cette prescription ne joue-t-elle pas sur l’ambiguïté ? Le danger ne recèle-t-il pas un salut ? Dans une vidéo de Mati Diop ayant pour titre Atlantiques, on nous raconte l’histoire d’un rêve d’exil, d’une immigration clandestine. Toutefois, afin de gagner le rivage d’un pays que l’on espère hospitalier, il faut quitter sa terre natale dans une petite embarcation de fortune. Ce courage que l’on puise dans la volonté de changer les choses, Disaster, une très courte vidéo de Dafna Maimon, le montre autrement. On y voit au premier plan un homme portant sur ses épaules un autre homme. Tous les deux demeurent sur place et bougent lentement afin de varier leurs positions inconfortables. Derrière eux, l’image fixe d’une maison en flamme, devenue brasier. S’il est ici question d’un désastre, nous avons également devant les yeux un sauvetage.

Lorsque l’urgence d’agir n’est pas aussi flagrante, l’incapacité à prendre une décision est souvent la règle. La crise, une vidéo de Renata Poljak, évoque avec humour la difficulté de faire des choix. On y voit des marguerites qui se font effeuiller et le marc de café au fond d’une tasse, rappelant notre propension naturelle à nous fier à la bonne aventure, surtout lorsque nous souhaitons voir plus clair dans nos vies sans y mettre d’effort. Ces prédictions nous délivrent, en effet, de toute responsabilité sur le cours des choses. Elles révèlent également notre embarras devant l’esprit du temps, surtout lorsqu’il est troublé. Contrairement à l’idée du progrès qui laissait présager, il n’y a pas si longtemps, des lendemains qui chantent, notre perception de la place que nous occupons dans l’histoire n’est plus aussi précise. Insérée désormais dans un processus d’accélération, notre subjectivité se situe dans une phase critique où les notions de liberté et de responsabilité font place à celles de réseaux et de flux. Avec une œuvre ayant pour titre The Future of Your Head, Basim Magdy semble d’ailleurs l’indiquer. Il s’agit d’un miroir sans tain sur lequel on peut lire « Your head is a spare part of our factory of perfection ». [Votre tête est une pièce de rechange de notre usine de la perfection. (Trad. libre)] Lisible grâce à des lumières de Noël placées derrière le miroir, cette phrase nous met en garde contre la réification qui guette notre capacité à résister, c’est-à-dire à penser autrement.

C’est notre désir de calculer et de répertorier tous les possibles qui intéresse Julien Prévieux. Sur un immense tableau intitulé Les connus connus, les inconnus connus, les inconnus inconnus, l’artiste aborde les risques émergents du présent siècle. En collaboration avec un mathématicien et un réassureur, il a disposé sur un papier noir une représentation graphique des prévisions concernant l’évolution technique et scientifique, économique et financière, ou encore politique et sociale, fondées sur la modélisation des risques envisageables à court terme. Dans une optique différente, Jocelyn Cottencin présente quatre numéros du Journal d’Anticipation, qu’il a produit avec une équipe éditoriale formée d’artistes. Ce journal, consultable sur place, ne cherche pas à prédire l’avenir, mais tente tout de même d’imaginer la situation planétaire sur une période de 50 ans. Parallèlement à ces deux projections dans le futur, le duo Simona Denicolai et Ivo Provoost propose deux panneaux de bois sur lesquels une phrase, ayant pour référence YouTube (Youtube was a video) et Google (Informal corporate culture), fait entrevoir la disparition éventuelle de ces deux phénomènes de communication mondiaux. Formulées comme si c’était chose du passé, ces deux mentions mettent subtilement en doute notre aptitude à agir. Elles placent le spectateur devant un passé qui n’est pas encore présent.

Devant ces divers scénarios concernant notre rapport au futur et à ses risques, l’œuvre de Mario Merz Che fare ? occupe une place toute particulière puisqu’elle interpelle simplement le spectateur et sa responsabilité par rapport à ce qui vient. Produite entre 1967 et 1969, période de grands bouleversements sociaux et politiques, la sculpture faite de lettres en néon placées dans une poissonnière en métal se réfère au « que faire ? » lancé par Lénine en 1902, alors qu’il cherchait à mettre en place une stratégie révolutionnaire. C’est seulement depuis le 18e siècle que l’idée de la révolution a rejoint le contexte économico-politique et que ce « que faire ? » a commencé à inquiéter notre conscience historique, une conscience désormais prête à rompre catégoriquement avec la tradition, avec ce qui a été. Comme on le sait, l’art militant, l’art d’avant-garde, s’est approché de cet axe révolutionnaire. En se distanciant de la tradition esthétique préconisée par l’Académie, il a voulu se faire directement politique. Or, c’est cette idée de rupture, en lien avec la révolution, qui doit être aujourd’hui repensée si on veut considérer autrement le monde à venir.

Dans la cour intérieure du couvent, Révolution, une imposante sculpture de Michel de Broin, est justement exposée. Celle-ci consiste en un immense escalier de métal hélicoïdal. Contrairement à une œuvre portant le même nom installée à Montréal, Révolution permet aux visiteurs d’emprunter les escaliers (6). Comme pour What You Want Is What We Want le spectateur qui choisit de monter l’escalier participe physiquement à l’œuvre. Outre son côté ludique, l’expérience d’une montée et d’une descente suggère que l’esprit du temps est lui aussi circulaire, qu’il est fait de détours et de retours. Autrement dit, la notion de révolution doit être pensée comme un retournement et un déplacement au sein d’une subjectivité qui se met en procès. Contrairement à l’idéologie politique qui exige l’assujettissement des individus, ici, la révolution commence avec la vie psychique de chacun. Dès lors, « se révolutionner », comme le dit Wittgenstein, demande un travail sur soi-même (7). Un travail qui doit aussi donner lieu à une responsabilité vis-à-vis de ce qui vient.

Dans la dernière salle de l’exposition, Le réveil de la jeunesse empoisonnée prend la forme de lettres en néon rouge. Reprise d’un groupe punk californien, cette œuvre de Claude Lévêque laisse entrevoir l’idée d’un retour. On pourrait aussi y lire un espoir, mêlé d’inquiétude. Plusieurs œuvres rassemblées dans le contexte de cette biennale offraient diverses pistes de sens devant ce qui vient. Comme dans de nombreuses biennales, le spectateur qui le souhaitait avait à sa disposition un espace réservé à la documentation, mais aussi (surtout) différentes occasions de partager ses impressions, ses sentiments lors de rencontres organisées. Dans cette perspective participative, le collectif Bureau d’études occupait justement un espace où était présenté un schéma de la constitution tripartite de notre univers économique, politique et culturel. Intitulé Générateur animique, ce schéma devait susciter des discussions sur notre capacité d’intervenir poétiquement, c’est-à-dire « à force d’âme » dans nos vies. Des ateliers étaient d’ailleurs proposés à des groupes de visiteurs, en vue de s’approprier l'installation et de créer, si possible, une œuvre collective.

L’art aujourd’hui, l’art post-utopique, n’a plus à se donner de mission historique (8). Même si l’art n’est pas révolutionnaire, il peut par des idées, des images insuffler l’idée de révolution, d’un travail sur soi. Dans ces conditions, l’art n’a pas à abdiquer devant la possibilité d’éveiller des questionnements. En soulevant des doutes à propos de l’avenir, la commissaire Raphaële Jeune en est persuadée. Mais pour y parvenir, il faudrait aussi interroger le public, celui à qui est adressé Ce qui vient. Certes, ce public ne forme pas un bloc monolithique. Il est composé d’une pluralité de « je ». Il y a donc plusieurs catégories de publics, ce qui infère diverses interprétations des œuvres mises en place afin de semer l’inquiétude, de reconnaître notre impuissance face à ce monde en mouvement, mais aussi de réexaminer notre capacité à penser autrement l’imprévisible avenir. Devant ces différents temps de la réception des œuvres par les publics, peut-être pouvons-nous au moins espérer, comme l’exprime la mention manuscrite dans la courte vidéo en noir et blanc de Mario Garcia Torres : until it makes sense. (Jusqu’à ce que ça ait du sens [Trad. libre])

NOTES
(1) Jacques Derrida, « Penser ce qui vient », dans Derrida pour les temps à venir, sous la direction de René Major, Paris, Stock (L’autre pensée), 2007, p. 17-62.
(2) En plus de l’exposition centrale qui regroupait les œuvres de 34 artistes, les œuvres choisies s’étalaient dans l’espace public et chez divers partenaires, tels La Criée centre d’art contemporain et l’École des beaux-arts de Rennes.
(3) La biennale de Rennes, présentée par les ateliers de Rennes, est organisée par Art Norac, une association créée en 2005 par le groupe Norac.
(4) Pour une compréhension approfondie de cette exposition, voir le catalogue Valeurs croisées, Dijon, Les presses du réel, 2008, 447 p.
(5) Raphaële Jeune, Questions de sens. De ce qui vient à nous à ce qui vient de nous, publié dans l’opuscule 1 du catalogue d’exposition, Dijon, Les presses du réel, 2010.
(6) L’œuvre Révolutions – avec un « s »– située dans le parc Maisonneuve-Cartier près du métro Papineau appartient à la collection d’œuvres d’art de la Ville de Montréal.
(7) « Sera révolutionnaire celui qui est capable de se révolutionner soi-même. » Wittgenstein, Remarques mêlées, Paris, GF, p. 107.
(8) Jacques Rancière, « L’art du possible », dans Et tant pis pour les gens fatigués. Entretiens, Paris, Éd. Amsterdam, 2009.

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