Du récentisme dans le futur

Michel F. Côté

Où sommes-nous?

Dans l’instant, ici ou là, sur une planète qui s’alourdit de notre présence endémique. Il n’y a plus de temps et trop de monde. Double mise en péril. Ça ne s’arrangera pas. Hier et demain sont en dissolution, puis il y a cette émouvante perte de relief : les sociétés humaines s’homogénisent, les cultures s’homogénisent, la planète s’homogénise, le temps s’homogénise.
Plus rien d’inoffensif dans l’homogénéisation.

Le futur, lui, se dissout dans une logique « consumériste » singulièrement autosuffisante, intemporelle, capable de tout absorber. Le futur est pris en otage par l’absolutisme du présent. Le futur est stérilisé et s’évapore dans un show de boucane [1].

La monomanie du présent forme un écran opaque : le passé ne compte plus. L’histoire, trop lourde aux yeux du somnambulisme ambiant, cesse son enseignement. Avec une légèreté factice, cette nouvelle humanité du maintenant obsessif s’imagine renaître à chaque seconde. Humanité de nouveau-nés dans un monde devenu vieux. Notre monde s’infantilise. Dommage.

Le temps n’a plus d’épaisseur et il accélère son tempo, disloquant notre perception spatio-temporelle des événements. Ça va vite, de plus en plus vite. La fraction de seconde est devenue l’unité de mesure par excellence. Le grain compte davantage que le bloc. Les espaces limitrophes symboliques qui distinguaient jadis passé, présent et futur s’estompent et deviennent flous. Obnubilés par le mirage narcissique d’un présent éternel, les hommes des démocraties libérales sont en perte d’espoir : perte du passé et de l’avenir.

Une société sans passé n’a pas de futur ; c’est une société alzheimer.

Où allons-nous?

Si la tendance se maintient, le party planétaire va se terminer plus tôt que prévu.

Temps mort

Le futur, qu’attendre de lui ? Il n’a plus la saveur salutaire qu’il avait jadis. Le futur était alors un réservoir de promesses, un lieu prospectif où les antagonismes allaient un jour se résorber pour s’ouvrir sur un monde meilleur. Les grandes idéologies politiques ont cessé leur affrontement titanesque, les Dieux sont irrémédiablement muets, et les avant-gardes sont désormais immobiles. Impossible de croire encore ; l’ancien futur n’arrangera plus rien. Le nouveau futur, nous y sommes déjà : ce présent, plat et éternel, dans lequel une humanité galopante s’agite, légèrement convulsive.

Pessimiste ? Évidemment. Même ici, au Québec, en banlieue du monde, l’inquiétude est nécessaire. Pourtant cette province est une terre de privilèges : espace refuge pour les misanthropes du dimanche ; lieu où la blancheur méthodique de nos hivers lave les outrages que nos semblables subissent là où la terre agonise, partout sous les tropiques. Cyniquement, l’histoire humaine se transforme en infestation : We Are the World, We Are The Futur.
Shure.
Comble du ridicule, il y a nos démographes locaux qui s’alarment et semoncent le Québécois moyen, francophone et blanc, de cesser cette oisiveté improductive afin de faire bondir les berceaux pour la sauvegarde de notre futur collectif (les revanches étant toujours salutaires à l’échelle d’une nation).
Shure.
Demeurons sourds à ces supplications de clochers ; aucune résonance : ne soyons ni revanchards ni nationalistes bonbon, n’ayons aucun désir d’être survivants. Hochets et drapeaux sont des machins bazardés pour de mauvaises raisons. Les gazouillis poupons, comme les discours nationalistes, lassent après quelques mesures (préférons tout de même le gazouillis, plus musical et joyeux, libre de toute tentative xénophobe).

Comme si se reproduire était la seule façon d’affirmer l’avenir. Les générations futures sont peut-être une solution régénérative à l’éternelle agonie de ce monde, mais elles ne sont pas, ne seront jamais le futur. Le futur est mort.

Inquiets ? Rassurez-vous, en creusant chaque instant d’une manière nanologique, le présent ne cesse de se digérer lui-même... Paralysé par ce processus enzymatique, hier ne compte plus et aujourd’hui s’étire dans demain. Cessez donc de vous inquiéter ; l’instant d’après, tout va s’arranger. Il n’y aura que des choses récentes, rien d’autre.

Récentisme, court manifeste

1. Le récentisme propose l’abolition des genres inutiles, la reconstruction d’un relief accidenté, et la suppression du temps mou. Il célèbre les spécificités identitaires et les stratégies obliques. Il revendique les zones d’ombres, les carbonaras sans crème, les regards indiscrets, le plaisir des retours, la mort des douaniers, le refus des lois monogames et la nécessité du désir. Le récentisme impose une résistance à l’homogénéisation culturelle, une douleur à l’harmonie sociale et une dissonance aux euphories collectives. En prime, il offrira la révélation définitive du vrai, du beau et du bon (accompagnée d’une date d’expiration).
2. L’art récentiste titillera d’abord l’œil, l’anus et l’ouïe. La bouche et les narines suivront (le carbonara, sans crème). Il fera geindre les exaltés de la race. Il sera à la fois toujours neuf et jamais nouveau, très ancien et sans avenir. Il sera passé sous silence avant la rumeur et en avance sur le retard des autres, non civilisé. Les banques muséales n’en voudront pas et vice versa. L’art récentiste restera libre de toute momification. Cet art n’aura rien pour demain et ne saura que faire d’aujourd’hui. Il sera hors temps, imprésent ; ou alors, son temps sera dru et dur.
3. Dans le désert granuleux de leurs vies, artistes courageux, les récentistes expireront quotidiennement et se ressaisiront chaque lendemain, reprenant là où ils avaient cessé d’exulter la veille. Chaque récentiste aura une fin, en soi ou toute proche. Aucun ne reculera en deçà du récent ; aucun n’avancera au-delà du bientôt. Nanoprécise sera leur diffusion, dans un bouche à bouche succulent et mélancolique.
4. Un jour prochain, le récentisme datera pour sûr, puis il repartira à zéro. Bientôt tout se ressemblera, sauf le récentisme, incapable de s’imiter lui-même. Il sera la référence identitaire définitive, hebdomadaire et inutile, secrète.
5. En guise d’apéritif goûteux, les récentistes proposeront bientôt leurs meilleurs succès sous forme d’une compilation : En posthume du dimanche. En vente là où elle se trouvera, sous peu, partout, tantôt, au même prix.

Temps dur

Je suis né trop long dans un monde trop court. Je dépasse, par devant et par derrière, par en haut et par en bas. Je m’écorche dans les portes et mon nez laisse des traces troubles sur les fenêtres. Le futur n’est pas pour les longs. Il est pour les vites : ceux qui font un dollar avec trois vingt-cinq cents. Le temps des longs est révolu. Celui des vites débute ; toujours plus vite. À force de vitesse, le présent a rattrapé le futur. Le futur a été avalé. Pour de bon. Les vites sont les maîtres d’un présent futurisé en permanence. Ce nouveau présent, il est là, l’air idiot, impitoyable.

Il n’y a rien à attendre de lui.

Temps des semences

Pascal Quignard : « Vie intérieure familiale, linguistique, de plus en plus homogène, civilisée, collective : l’hétérogénéité n’est pas le destin de l’homme. Homogénéité culturelle, historique, tel est le destin de l’homme. Hétérogénéité naturelle, originaire, tel est le destin de l’art.

La fragmentation est l’âme de l’art [2].»

Semez le doute, voilà ce qu’il faut. Les certitudes appellent aux monstruosités ; le doute favorise l’éclosion et l’écoute.

NOTES :

1. Voir esse, no 51, p. 50. J’ai aimé la proposition de Patrick Bernatchez.
2. Pascal Quignard, Les Ombres errantes, Grasset, Paris, 2002, p. 304. Strictement incontournable, dès aujourd’hui.

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